08/12/2018

Escalade 2018

 

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Demain dimanche, à la tombée de la nuit, aura lieu à Genève le traditionnel cortège costumé de l'Escalade dans la vieille ville aux lueurs des flambeaux. Beaucoup considèrent la commémoration de cet événement comme la "fête nationale" genevoise.

 

L’Escalade célèbre la victoire de Genève, cité protestante, sur les troupes du duc de Savoie qui ont tenté de s’emparer de la ville dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602. Depuis 1535, Genève était indépendante politiquement et économiquement, elle était associée aux républiques helvétiques telles que Berne et avait la France d'Henri IV pour allié. Ce dernier aurait d'ailleurs averti les autorités de Genève d'une attaque imminente de leur ville par la Savoie. Les autorités auraient répliqué: "Les Savoyards ne sont pas des oiseaux, nous les verrons bien arriver."                                                            

 

À l’époque, la Savoie était un duché, un État indépendant qui ne faisait pas encore partie de la France. Ce n’est qu’en 1860 que la Savoie a été rattachée à la France. En 1602, tout comme ses prédécesseurs, le duc de Savoie Charles-Emmanuel 1er, dit "le Grand", voulait envahir Genève parce qu’elle était déjà en ce temps-là une ville riche qu'il souhaitait reprendre pour en faire sa capitale. Il désirait aussi y réintroduire la foi catholique. Sûr de lui, le duc aurait déclaré "vouloir fêter Noël à Genève".                                                                                                         

Cet assaut a été appelé l’Escalade parce que les Savoyards ont escaladé les murailles qui entouraient la ville avec des échelles: ils n’avaient pas d’autre choix puisqu'en ce temps-là Genève était entourée de fortifications. Bons tacticiens, les Savoyards avaient choisi la nuit du 11 au 12 décembre parce qu'à cette époque de l'année les nuits sont particulièrement longues et noires. Ce qu’il y a de particulier avec la bataille de l’Escalade, c’est que tous les citoyens valides, jeunes et moins jeunes, ont lutté contre les Savoyards. Alertés par le tocsin de la cathédrale, les gens ont sauté de leur lit, saisi des armes ou tout ce qui était suffisamment coupant et tranchant pour faire office d’arme et, prenant à peine le temps de revêtir quelque chose de chaud par-dessus leur chemise de nuit, sont venus prêter main-forte aux soldats. La bataille a fait rage dans tous les coins de la ville et, face à la détermination du peuple, les Savoyards ont fini par abandonner.

 

Parmi les citoyens célèbres qui ont pris part au combat, il existe une figure populaire incontournable: la Mère Royaume. La Mère Royaume, de son nom de jeune fille Catherine Cheynel, était lyonnaise. Son mari s’appelait Pierre Royaume. Tous les deux avaient fui la France et les persécutions contre les Huguenots, les protestants, pour se réfugier à Genève. Le couple avait quitté la France suite au massacre de la Saint-Barthélemy à Paris en août 1572, qui avait causé la mort de plus de trois mille protestants. Catherine et Pierre Royaume ont eu quatorze enfants, on leur connaît aujourd’hui environ six cent descendants directs encore en vie. La Mère Royaume a certainement été l'une des premières personnes à se rendre compte de la présence des Savoyards qui commençaient à envahir la ville au milieu de la nuit. La légende dit qu'en les voyant passer en bas de sa maison, elle a empoigné sa marmite de soupe aux légumes qui reposait dans sa cheminée pour la jeter sur leur tête, attirant ainsi l'attention des gardes qui, jusque-là, buvaient des coups et jouaient aux cartes bien au chaud dans leur guérite. Ils donnèrent l'alerte, et c'est à ce moment-là que la bataille a commencé.                                      

 

Grâce au geste spontané de la Mère Royaume, on mange à l’Escalade des marmites en chocolat remplies de légumes en massepain et de papillotes avec un pétard à l’intérieur. Le pétard est là pour rappeler les coups de feu qui ont retenti dans la ville cette nuit-là. Les premières marmites en chocolat ont commencé à être produites vers 1830. La tradition, c’est de casser la marmite avant de la manger. Les enfants le font à l’école, il est également courant de le faire entre collègues sur son lieu de travail. Selon la coutume, la personne la plus jeune et la plus âgée du groupe se tiennent la main et frappent un grand coup sur la marmite en prononçant la fameuse phrase: "Ainsi périrent les ennemis de la République !" Il est aussi aussi traditionnel de chanter le "Cé qu'è lainô", "Celui qui est en haut", l'hymne en patois genevois écrit en 1603.

 

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16/11/2018

Greundzo

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Analyse d'un mot dont j'ai récemment appris l'existence en parcourant les forêts valdôtaines.

 

Le mot "greundzo" est un adjectif franco-provençal qui signifie "de mauvaise humeur, boudeur, irrité". En Italie, dans la Vallée d'Aoste, le Greundzo est un anti-héros, un animal mythologique à l'aspect désagréable qui habite dans les forêts en évitant tout et tous. Il n'est pas dangereux, mais il est contagieux: il suffit de parcourir un sentier battu par le Greundzo pour devenir comme lui, renfrogné et peu disponible à la compagnie. Nous sommes tous un peu "greundzo" par moments, ou bien nous connaissons quelqu'un qui possède ce trait de caractère-là.

 

Dans le langage courant, nous disons "grincheux" ou "grognon" pour qualifier une personne d'humeur maussade et revêche. En Suisse romande, ainsi qu'en Savoie, les mots "gringe" ou "grinche", formes abrégées de "grincheux", sont très répandues.

 

Grincheux est le nom de l'un des sept nains dans le conte "Blanche-Neige" dont la version la plus connue est celle des frères Grimm, parue en 1812. "Blanche-Neige et les sept nains" est aussi un long métrage d'animation des studios Disney, sorti en 1937 (titre original: "Snow White and the Seven Dwarfs"). Dans ce film, Grincheux est vêtu d'une longue tunique rouge foncé recousue à divers endroits, et d'un bonnet marron. Il a un gros nez et d'imposants sourcils noirs toujours froncés. Il apparaît la plupart du temps avec les bras croisés et le regard sévère, tout comme notre Greundzo. Son mauvais caractère fait qu'il se retrouve souvent à l'écart des autres nains, dont le comportement l'agace au plus haut point.

 

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L'adjectif "grincheux" tirerait son origine du verbe "grincher", forme dialectale de "grincer" (CNRTL). L'équivalent normand de "grincheux" est "grichu", nous dit Littré. En normand, "gricher" se dit pour "grincer": il griche des dents. On dit aussi d'une barrière qui crie sur ses gonds, qu'elle "griche". Il y a dans l'ancien français du XIIème siècle l'adjectif gringnos, "de mauvaise humeur, courroucé", nous dit aussi Littré. Gringnos se rattache à un autre verbe, "grigner", "grincer des dents; plisser les lèvres en montrant les dents, grimacer", d'origine germanique. En allemand il existe le verbe greinen, "pleurnicher", en néerlandais "pleurnicher" se dit grienen, et en anglais le verbe to grin signifie "avoir un large sourire qui découvre les dents".

Le verbe "grigner" possède un deuxième sens: "plisser, onduler, froncer" en parlant du défaut d'un tissu. On peut aussi dire "godailler" ou "goder" ("faire des faux plis en bombant, par suite soit d'une mauvaise coupe, soit d'un assemblage défectueux").

Le substantif "grigne" est employé pour décrire une inégalité sur du feutre. Et en boulangerie, par analogie, la "grigne" est la "fente faite par le boulanger sur le pain": pain à grigne (pain portant des entailles destinées à en faciliter la cuisson, et favoriser des levées de croûte). Au XVIIIème siècle, le mot "grigne" qualifiait la "couleur dorée du pain bien cuit" (CNRTL).

 

"Grognon" nous vient du verbe "grogner", gronir en ancien français, lui-même issu du latin grunnire, "grogner (en parlant du cochon)", variante de grundire, "gronder" (CNRTL). Au XVIIIème siècle, "mère Grognon" était le surnom donné par les pensionnaires d'un couvent à la religieuse chargée de leur éducation. Un "vieux grognon" peut aussi être qualifié de "vieux ronchon", de "vieux râleur" ou de "vieux bougon". Au Québec, on emploie le terme "bougonneux".

"Grognon" se décline en substantif: le mot "grogne" signifie "mécontentement, mauvaise humeur exprimée par un groupe de personnes qui rouspètent: "Face à la grogne, le Géant jaune tente de calmer le jeu" (24heures.ch, 2 mars 2017); "La grogne des éditeurs face aux frais d'envoi" (24heures.ch, 18 avril 2016). On entend aussi souvent parler de "grogne fiscale", de "grogne sociale" ou de "grogne syndicale".

Le mot "grognard", à la fois substantif et adjectif, qualifie une personne qui est toujours de mauvaise humeur. Mais cet usage tend à être vieilli.

Sous le Premier Empire, le terme de "Grognards" qualifiait les soldats de la vieille garde de Napoléon Ier, réputés pour être les plus expérimentés. Bien qu'ils soutiennent fidèlement l'empereur, ils se plaignaient fréquemment de leurs conditions de vie. C'est ainsi que Napoléon les surnomma les "grognards".

26/10/2018

Gargoulette

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Autrefois, dans le langage familier, le mot "gargoulette" qualifiait le gosier. "Gargoulette", diminutif de gargoule, ancienne forme de "gargouille", gargoule étant composé de la racine onomatopéique garg- et de l'ancien français goule, "gueule". Un autre mot à la sonorité et à l'étymologie proches est la "margoulette": "bouche, mâchoire" dans le langage populaire, et, par extension, "figure, visage" dans l'expression "se casser la margoulette". "Goulette" est le diminutif de goule, et le premier élément est emprunté au verbe margouiller, ancienne forme de "mâchonner" (CNRTL).

Outre le mot "gargoulette", le mot "gargamelle" aussi qualifiait autrefois la gorge, le gosier.¹ "Gargamelle", emprunté au provençal gargamella. On retrouve ce mot comme nom propre dans le roman de François Rabelais, "Gargantua" (1534): Gargamelle, géante d'un embonpoint et d'un appétit énormes, est la mère de Gargantua. Depuis le XIXème siècle, dans le langage courant, le mot "gargantua" décrit un "gros mangeur": un appétit de gargantua. Et l'adjectif "gargantuesque" qualifie un repas où l'on mange énormément. Adjectif synonyme: pantagruélique, du géant Pantagruel, un autre personnage de François Rabelais. Appétit, repas pantagruélique.

 

Aujourd'hui, la "gargoulette" est un "vase de terre poreux utilisé dans les pays méditerranéens, où l'on met l'eau à rafraîchir par évaporation". En provençal on dit gargouleto, "cruchon" (CNRTL). Mot synonyme: alcarazas, de l'espagnol alcarraza, lui-même tiré de l'arabe al-karraz, "jarre à goulot étroit". En Espagne, suivant la région, ce récipient peut aussi s'appeler botijo, búcaro ou càntir.

En français, l'orthographe du mot "alcarazas" fait débat (notons que le "s" final se prononce). Si presque tous les dictionnaires attribuent aujourd'hui à ce mot la même orthographe, Bescherelle reconnaît plusieurs orthographes possibles ("alcarazas", "alcarasas", "alcarrasas", ou mieux "alcarraza"), et Littré suit l'orthographe espagnole alcarraza de manière à supprimer au singulier le "s" qui est signe du pluriel, et qui, selon lui, "rend le mot tout à fait barbare". Quant au Nouveau Larousse illustré, il estime également que l'orthographe espagnole est plus rationnelle, mais il adopte l'orthographe fixée par l'Académie: "alcarazas" au singulier comme au pluriel.

 

On ne confondra pas "alcarazas" avec "alcazar", "palais fortifié construit par les rois maures d'Espagne": l'alcazar de Cordoue, de Séville, de Tolède. "Alcazar", mot espagnol emprunté de l'arabe al-qasr, lui-même issu du latin castrum, "forteresse".

 

On ne confondra pas non plus "alcazar" avec "Alcatraz", à la fois nom d''île et de prison. L'île est située dans la baie de San Francisco, en Californie, dans l'ouest des Etats-Unis. À l'origine, la Californie était une colonie espagnole. L'explorateur Juan Manuel de Ayala fut le premier Européen à naviguer dans la baie de San Francisco en 1775. Il nomma l'île La Isla de los Alcatraces car elle était peuplée de nombreux pélicans. Alcatraces, pluriel de alcatraz: à l'époque, en espagnol, ce mot désignait toutes sortes d'oiseaux de mer, parmi lesquels le pélican. En espagnol actuel, alcatraz signifie "fou de Bassan". Aucun fou de Bassan ne s'est jamais aventuré sur la côte pacifique, cet oiseau ne vivant que dans l'Atlantique nord, mais on peut supposer que Juan Manuel de Ayala en ait vu lors de ses voyages. En 1850, date à laquelle la Californie fut annexée par les Etats-Unis, l'île hébergea une forteresse militaire, puis une prison fédérale jusqu'en 1963.

 

En guise de conclusion, revenons à notre gargoulette. Dans un registre beaucoup plus léger, celles et ceux qui avaient l'âge de regarder le Club Dorothée dans les années 1990 se souviendront du refrain de la chanson "Qu'il est bête": "Oh mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu qu'il est bête / Comme une gargoulette / Plus bête qu'une paire de chaussettes / Qu'il est, qu'il est bête / Qu'est-ce qu'il a dans sa p'tite tête / Pour être aussi bête / Oh mon Dieu qu'il est bête."

 

¹Tout comme la "dalle" que nous avons vue dans un billet précédent:
https://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/ar....

13:06 Publié dans Arabe, Culture, Espagnol, Orthographe, Provençal | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |