03/10/2016

Rêne ou renne ?

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Deux mots que l'on confond souvent, surtout dans trois expressions: lâche-t-on, prend-on et tient-on les rênes ou les rennes ? Éclairage.

 

Le mot "rêne", anciennement resne, est un substantif féminin qui vient du verbe latin retinere, "retenir, arrêter", qui a donné retinaculum, "toute espèce de lien, attache, corde; bride, rênes; amarre, cordage" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). On retrouve cette origine en italien, redine, en espagnol, rienda, en catalan et en ancien provençal, regna, et en portugais, redea (CNRTL).

Une "rêne" est une courroie fixée au mors du cheval et que tient le cavalier pour guider sa monture. Ce mot est principalement employé au pluriel.

 

Le mot "renne", reen au XVIème siècle, est un substantif masculin d'origine scandinave: ren en suédois, reinsdyr en norvégien et rendyr en danois, desquels découlent aussi le reindeer anglais et le Rentier allemand.

Un "renne" est un mammifère ruminant voisin du cerf qui vit dans les régions froides de l'hémisphère nord. Le renne est le seul cervidé dont la femelle porte des bois. La famille des cervidés comprend dix-sept genres répartis en quarante-quatre espèces. Le renne appartient au genre Rangifer.

Le renne de l'Amérique du Nord est appelé "caribou"Il s'agit d'un mot canadien qui viendrait du micmac, langue de la famille des langues algonquiennes, littéralement "qui creuse, qui gratte", parce que le caribou creuse la neige pour trouver sa nourriture. Au Québec, le "caribou" est aussi une boisson composée de vin rouge et d'alcool fort, l'équivalent de notre "vin chaud" que l'on boit en hiver, surtout pendant la période des fêtes de fin d'année.

Malgré son nom, il n'y a pas de rennes à Rennes, commune française de l'ouest de la France, chef-lieu de la Région Bretagne et du département d'Ille-et-Vilaine. Le nom "Rennes" vient de Redones ou Riedones, nom de la tribu gauloise dont Rennes était sa principale ville au IIème siècle avant Jésus-Christ.

 

Dans l'imagerie populaire, le Père Noël est assis dans un traîneau tiré par des rennes. C'est sans doute la raison pour laquelle on a tendance à vouloir écrire "lâcher, prendre et tenir les rennes". Mais ces trois expressions figurées s'orthographient avec le mot "rêne":

- Lâcher les rênes: abandonner le contrôle de quelque chose, laisser libre cours à quelque chose (l'image évoquée est que l'on accepte de lâcher la bride du cheval pour le laisser galoper librement).

- Prendre/tenir les rênes: avoir la direction de quelque chose (de même que l'on est maître du cheval quand on a fixé une lanière à ses harnais pour le guider). Prendre/tenir les rênes d'une affaire, d'un commerce.

On peut aussi "confier les rênes" à quelqu'un: rendre quelqu'un responsable de quelque chose. Pendant mon absence, je te confie les rênes du projet.

 

On ne confondra pas la rêne avec la "reine": l'épouse d'un roi ou la souveraine d'un royaume (la reine d'Angleterre). Reine, du latin regina, féminin de rex, "roi". En ancien français, le mot était de trois syllabes: reïne dans l'Ouest, roïne dans le centre. C'est de l'Ouest que vient la prononciation actuelle, et c'est au XVIème siècle que le mot a commencé à être de deux syllabes (Littré).

On rencontre la reine dans deux expressions:

- Avoir un port de reine: avoir une allure majestueuse, imposante.

- Bouchée-à-la-reine: petite croûte de pâte feuilletée emplie d'une garniture, la plus courante, de nos jours, étant composée de champignons et de petits morceaux de ris de veau dans une sauce béchamel. La bouchée-à-la-reine a été créée à la cour de Versailles au XVIIIème siècle en l'honneur de la reine Marie Leczinska, fille du roi de Pologne Stanislas Leczinski, dans le but de reconquérir son époux le roi Louis XV qui la délaissait pour la marquise de Pompadour. Une bouchée-à-la-reine est l'équivalent, en plus petit, d'où son nom de "bouchée", du vol-au-vent. Le vol-au-vent, du verbe "voler", à cause de la légèreté de la pâte. La forme primitive était "vole-au-vent".¹

Par extension, le terme "reine" désigne aussi une femme qui l'emporte sur les autres par une éminente qualité: la reine du bal, de la fête, de la soirée. Une "reine de beauté" est l'autre nom donné à une Miss (Miss France, Miss Europe).

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, une "reinette" n'est pas une petite reine, mais une variété de pomme. Quant à la "rainette", il s'agit d'une petite grenouille arboricole aux doigts munis de ventouses, généralement verte mais susceptible de changer rapidement de couleur en réaction à son environnement.

Revenons à notre reine qui se retrouve aussi dans le jeu d'échecs et dans les cartes à jouer (reine de carreau, de cœur, de pique et de trèfle).

Enfin, elle est présente dans la nature où elle qualifie, chez les insectes sociaux tels que les abeilles, les guêpes et les fourmis, la femelle reproductrice unique dans la colonie et dont la vie, après la fécondation, est consacrée à la ponte: la reine et les ouvrières d'une ruche.

Du côté des fruits, la "reine-claude" est une prune de couleur verte, à chair fondante et parfumée. Le terme "reine-claude" est une abréviation de "prune de la reine Claude", femme de François Ier. En effet, au XVIème siècle, on voyait souvent apparaître une nouvelle espèce de fruit baptisée du nom d'une reine régnante ou d'une duchesse (CNRTL).

Du côté des fleurs, il existe la "reine-des-prés" et la "reine-marguerite", cette dernière ne tirant pas son nom d'une reine appelée Marguerite, mais parce qu'elle est proche de la marguerite des champs, en plus spectaculaire.

 

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 Reines-des-prés.

 

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Reines-marguerites.

 

***

 

¹Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.

18/08/2016

Bagage(s)

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Un mot d'actualité puisque c'est encore le temps des vacances, et que "bagage" rime avec "voyage".

 

Le mot "bagage" nous vient de l'ancien français bagues, "paquets". Bagues serait d'origine incertaine, nous dit Le Petit Robert. Le dictionnaire de l'Académie française, quant à lui, précise que ce mot est probablement issu de baga ou bage, formes dialectales d'Italie du Nord, ou de l'ancien provençal baga, "sac".

Une autre piste se dessine si l'on prend en compte l'étymologie anglaise du mot baggage, réplique de notre "bagage" français, terme que l'on retrouve dans les aéroports sous la forme des expressions baggage claim et baggage carousel, lieu où nous récupérons nos valises sur un tapis roulant. En anglais, le mot bag, "sac", appartient à la même famille, et, selon le Douglas Harper Online Etymology Dictionary, son origine remonterait au vieux norrois baggi, mot lui-même d'origine celte, duquel notre bagues pourrait bien également découler. Le norrois était la langue parlée à l'époque des Vikings, du VIIIème au XIème siècle, l'ancêtre des langues scandinaves.

 

Anciennement, le mot "bagage" désignait le matériel d'une armée. C'est de là que nous vient l'expression "partir avec armes et bagages", c'est-à-dire avec tout l'équipement dont on a besoin. Et l'expression "se rendre avec armes et bagages", littéralement en livrant tout son matériel, signifie au sens figuré que l'on abandonne une lutte, un combat, que l'on accepte une entière défaite.

 

Plus tard, à partir de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, le mot "bagage" s'employait exclusivement au singulier pour parler des effets, des objets que l'on emportait avec soi en voyage: n'avoir qu'une brosse à dents et une chemise pour tout bagage. Il nous reste de cette époque les expressions "bagage à main", "petit sac facile à transporter", que l'on a le droit d'embarquer à l'intérieur d'un avion, par exemple, l'équivalent d'un "bagage cabine", et "plier bagage", "s'en aller, partir": c'est la fin de la saison, les touristes plient bagage. Anciennement, on disait "trousser bagage", et, dans le même registre, l'expression "à trousse-bagage" signifiait "en toute hâte".¹

 

Aujourd'hui, nous utilisons le plus souvent le mot au pluriel. Les bagages: l'ensemble des valises, des sacs, des mallettes et des paquets qu'emporte un voyageur. Préparer, faire, défaire ses bagages; faire enregistrer ses bagages; excédent de bagages; la soute à bagages d'un avion, le filet à bagages d'un compartiment de train, le coffre à bagages d'une voiture; chariot à bagages (synonyme: Caddie, voir https://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/ar...). Mais on peut bien sûr aussi aller déposer un seul bagage à la consigne, de même que l'on peut posséder plusieurs bagages à main.

 

Au sens figuré, le mot "bagage" employé au singulier seulement désigne l'ensemble des connaissances ou des expériences acquises par une personne dans une discipline, une profession ou un art: bagage littéraire ou scientifique, bagage intellectuel. On parle aussi de "bagage familial": héritage familial, ce qui est transmis de génération en génération. Il/Elle n'a jamais réussi à se débarrasser de son lourd bagage familial.

 

La personne chargée de la manutention des bagages dans un hôtel, une gare ou un aéroport est appelée "bagagiste". Le terme renvoie aussi, depuis la fin des années 1980, à un fabriquant de bagages, d'articles de voyage.

 

Un "porte-bagage" ou "porte-bagages" est un dispositif permettant de placer des affaires sur la partie arrière d'un vélo.

 

Enfin, on ne confondra pas "bagage" avec "baguage", "action de baguer un oiseau pour le distinguer des autres", technique notamment utilisée en ornithologie pour suivre les oiseaux migrateurs, et, en horticulture, "entaille annulaire des branches d'un arbre fruitier ou de la vigne", entaille destinée à arrêter la descente de la sève pour accélérer la fructification.

 

¹François Noël et L.-J.Carpentier, Philologie française ou dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire, Paris, Le Normant Père, Libraire, 1831.

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10/07/2016

Davantage ou d'avantage ?

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Une faute d'orthographe très courante est d'écrire "d'avantage" au lieu de "davantage".  Ces deux homonymes n'ont pourtant pas le même sens. Éclaircissement.

 

"Davantage" est un adverbe qui signifie "plus", que ce soit en quantité, en intensité ou en durée.

 

Voici quelques exemples de son utilisation:

-"Davantage" peut modifier un verbe: je vous en parlerai davantage la prochaine fois que nous nous verrons; cela me plaît davantage; je vous conseille de ne pas manger davantage; il/elle en veut toujours davantage. Les trois derniers exemples montrent qu'en fin de phrase, "davantage" est généralement préféré à "plus".

-"Davantage" peut modifier un substantif: je ne vous ferai pas davantage de reproches, mais ne vous comportez plus de cette manière. Suivant la construction grammaticale, le substantif peut être repris par le pronom "en": voici de l'argent, n'en demandez pas davantage.

-"Davantage" peut modifier le pronom neutre "le" en fonction d'attribut et représentant un adjectif employé avec le verbe "être": son frère est intelligent, mais sa sœur l'est davantage; le bonheur est précieux, mais je trouve que la santé l'est davantage.

 

Il est très courant d'augmenter l'intensité de l'adverbe "davantage" en le couplant à un autre adverbe: le bonheur est précieux, mais la santé l'est bien davantage/davantage encore. "Davantage" signifie alors "encore plus".

 

Il existe aussi les locutions "davantage de" et "davantage que":

-"Davantage de" signifie "plus de": mettez davantage de lumière; il me faudrait davantage de temps.

-"Davantage que"  signifie "plus que": ce poème me touche davantage que le précédent.

 

Autrefois, il était courant d'utiliser l'adverbe "davantage" dans le sens de "plus longtemps": je vous ai demandé de ne pas rester davantage; j'ai obéi sans tarder davantage. Mais cet emploi est aujourd'hui vieilli dans le langage de tous les jours.

 

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"D'avantage" résulte de l'addition de la préposition "de" et du substantif "avantage" qui a pour sens "bénéfice,  gain, intérêt, profit". "D'avantage" apparaît le plus souvent dans une phrase négative: je ne vois pas d'avantage à un tel changement; je n'ai pas tiré d'avantage de cette collaboration. Autrement dit: je ne vois aucun avantage/intérêt à un tel changement; je n'ai tiré aucun avantage/bénéfice de cette collaboration.

On rencontre aussi la forme "d'avantages", formée par la préposition "de" et du substantif "avantage" au pluriel: déménager représenterait plus d'inconvénients que d'avantages (que de bénéfices).

Attention, on peut trouver "davantage" et "d'avantages" dans la même phrase: déménager représenterait davantage d'inconvénients que d'avantages !

 

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En résumé, si vous pouvez remplacer le mot par "plus (de)", il convient d'employer l'adverbe "davantage".

Si vous pouvez remplacer le mot par "de bénéfice(s)", il s'agit de "d'avantage(s)".

 

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