21/06/2019

Dérober

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Le verbe "dérober" possède plusieurs sens différents. Analyse.

 

Le verbe "dérober" dérive de l'ancien français rober, "voler, dépouiller", lui-même issu du germanique raubon, "voler, dérober, piller". En allemand, "voler" se dit rauben. De même origine, le verbe anglais to rob, "voler, dévaliser". Autrefois, le verbe "dérober" s'écrivait desrober. Le préfixe dé-, indice de privation, nous vient du latin. 

 

Vous l'aurez compris, le premier sens du verbe "dérober" est celui d'"enlever par larcin, prendre furtivement ce qui appartient à autrui".

Quelle différence y-a-t-il entre les verbes "dérober" et "voler" ? "Dérober", c'est priver quelqu'un de ce qui s'appelait autrefois "robes", et qui désignait tout ce qui composait l'équipement et l'approvisionnement d'un homme. Le verbe "voler" signifie "prendre par fraude ou par violence un bien quelconque appartenant à autrui". "Voler" est donc plus général. Un vendeur qui trompe sur le poids d'une marchandise vole son client, mais ne le dérobe pas. De plus, "dérober" c'est "prendre en cachette quelque chose de matériel ou que l'on considère comme tel". Il existe d'ailleurs l'expression "à la dérobée" (ou, plus rare, "à la dérobade") qui signifie "en cachette, sans être aperçu". Qui dérobe vole, mais qui vole en utilisant la force ne dérobe pas (Littré). Contrairement à "voler", "dérober" se rapproche du verbe "subtiliser".

 

Autrefois, on utilisait le terme péjoratif "robin" pour qualifier un magistrat: "robin", littéralement "homme de robe", par croisement avec Robin, diminutif du prénom Robert qui, dans la littérature médiévale, désignait notamment un "paysan sot et prétentieux" (CNRTL). C'est de là que nous vient le nom de Robin des Bois, héros légendaire du Moyen Âge anglais. À noter qu'en anglais Robin des Bois est appelé Robin Hood, hood signifiant "capuche" en anglais, par allusion au vêtement que portait le voleur de grands chemin. Une erreur de traduction serait à l'origine de notre Robin des Bois en français, "bois" se disant wood en anglais, et wood ayant été confondu avec hood.

 

Dans la même famille que le verbe "dérober", le verbe "enrober", "fournir de robes, revêtir" au XIIème siècle, et qui signifie depuis le XIXème siècle "entourer d'une couche protectrice" (Le Robert).

 

Le verbe "dérober" peut être employé au sens figuré, mais cet emploi est littéraire: il/elle a fini par lui dérober son secret; dérober à quelqu'un la gloire qui lui est due. Dans ce sens-là, le verbe "dérober" veut dire "s'approprier de façon illégitime ce qui est propre à autrui". Verbe synonyme: usurper. Toujours au sens figuré, et toujours d'un emploi littéraire, le verbe "dérober" peut aussi signifier "prendre par surprise ou par adresse": dérober un baiser.

 

Le deuxième sens du verbe "dérober" est "cacher aux regards, dissimuler": un mur lui dérobe la vue de la campagne; le brouillard me dérobe la vue de la montagne. Un "escalier dérobé", une "porte dérobée": par lesquels on peut entrer et sortir sans être vu.

 

Le troisième sens du verbe "dérober" est "soustraire": dérober un criminel à la justice.

 

Quatrième et dernier sens: dans le langage culinaire, "dérober" signifie littéralement "retirer la robe d'un aliment", spécialement en parlant des fèves dont on ôte la peau après les avoir sorties de leur cosse. Par extension, "dérober" signifie aussi "peler" en parlant de pommes de terre cuites à l'eau ou de tomates ébouillantées.

 

Le verbe "dérober" peut être utilisé pronominalement. On "se dérobe" lorsqu'on se soustrait à quelqu'un ou à quelque chose en se mettant à l'écart: se dérober à une question gênante; se dérober à ses devoirs, à ses engagements. Verbes synonymes: éluder, esquiver; manquer à.

 

Utilisé sans complément indirect, "se dérober" prend plusieurs sens:

- Refuser de faire ce qui est demandé, ce à quoi on est tenu: quel que soit le service qu'on lui demande, jamais il/elle ne se dérobe. Verbe synonyme: se défiler.

- Échapper volontairement à une discussion, à une question: quoi qu'on fasse, il/elle se dérobe toujours.

- S'éloigner, s'écarter de quelqu'un: il lui prit le bras, elle ne se déroba pas. Verbes synonymes: se dégager, se refuser, se retirer.

- Refuser l'obstacle, en parlant d'un cheval: à la dernière haie, son cheval s'est dérobé.

 

Enfin, "se dérober" possède aussi le sens particulier de "s'effondrer" en parlant des genoux:  ses genoux se dérobaient sous lui/elle. Par extension, le sol également peut "se dérober sous nos pieds ou sous nos pas".

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20/05/2019

Flûte

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Analyse du mot "flûte" qui possède plusieurs sens différents.

 

Le mot "flûte" vient de l'ancien provençal flaüta, qui a donné flaüte en ancien français. Les origines provençales se voient clairement dans l'italien flauto et l'espagnol flauta. En anglais, le mot s'écrit comme en français, l'accent circonflexe en moins: flute.

"Flûte" serait une onomatopée évoquant par la suite vocalique a-u la modulation du son dans un tuyau. Les consonnes initiales fl auraient pour origine les mots dérivés du latin flare, "souffler" (CNRTL). De même origine, le "flageolet", "flûte à bec généralement percée de six trous", que l'on ne confondra pas avec le haricot nain homonyme dont on consomme les grains.

 

Depuis le XIIème siècle, une "flûte" qualifie un "instrument de musique à vent, formé d'un tube creux, percé de plusieurs trous". Au fil des siècles, toutes sortes de flûtes différentes sont apparues. Voici les plus courantes: la "flûte à bec", appelée aussi "flûte douce" ou "flûte droite"; la "flûte traversière" ou "grande flûte"; la "petite flûte" ou "piccolo".

La "flûte à bec" est en bois ou en matière plastique, et, comme son nom l'indique, son embouchure est en forme de bec. La "flûte traversière" est généralement en métal, et elle est tenue parallèlement aux lèvres car son ouverture est latérale. La "petite flûte" est une flûte traversière à timbre aigu.

La "flûte de Pan" est faite de tubes de longueur décroissante, sur lesquels on promène ses lèvres. Le nom "flûte de Pan" fait référence au dieu Pan de la mythologie grecque. La nymphe Syrinx, qui voulait échapper aux avances du dieu Pan, pris la fuite à travers champs, et arriva devant un fleuve qui arrêta sa course. Pour ne pas être capturée par Pan, elle demanda aux nymphes du fleuve de la transformer en roseaux. Pan la vit disparaître, il soupira, et son souffle produisit un son mélancolique dans les roseaux. Séduit par cette "musique" qui correspondait à son état d'esprit, Pan cueillit des roseaux d'inégale longueur, et confectionna une flûte. C'est ainsi que la flûte de Pan porte l'autre nom de "syrinx". Et Syrinx a donné son nom à une pièce pour solo de flûte en un mouvement, composée par Claude Debussy en 1913. 

Autre grand compositeur, Wolfgang Amadeus Mozart a composé en 1791, quelques semaines avant sa mort, l'opéra "La Flûte enchantée".

Un joueur ou une joueuse de flûte est un(e) "flûtiste".

La flûte est indissociable de l'imagerie pastorale. La flûte du berger est un roseau percé de trous que l'on appelle "chalumeau", "pipeau", "flûtiau" ou "flûteau". Les scènes pastorales, très en vogue aux XVIIème et XVIIIème siècles, représentent de jeunes bergers dans un paysage champêtre idéalisé. Au Québec, le terme "chalumeau" renvoie au "petit tube que l'on insère dans l'entaille d'un érable pour permettre à la sève de s'écouler". Et "flûteau" est aussi l'autre nom du plantain d'eau.

 

Depuis le XVIIème siècle, par analogie de forme avec l'instrument de musique, une "flûte" est un "verre à pied, long, mince et étroit": une flûte à champagne. En voici une définition savoureuse, tirée de la nouvelle "Le plus bel amour de Don Juan" de Jules Barbey d'Aurevilly (Les Diaboliques, 1874): "Et il leva son verre de champagne, qui n'était pas la coupe bête et païenne par laquelle on l'a remplacée, mais le verre élancé et svelte de nos ancêtres, qui est le vrai verre de champagne — celui-là qu'on appelle une flûte, peut-être à cause des célestes mélodies qu'il nous verse souvent au cœur."

 

Depuis le XIXème siècle, toujours par analogie de forme avec l'instrument, les "flûtes" qualifient les jambes dans le langage familier, spécialement des jambes longues et maigres. L'expression familière "jouer des flûtes" signifie "courir, se sauver".

 

Aussi depuis le XIXème siècle, une "flûte" est un "pain de forme mince et allongée, plus petit que la baguette, et plus gros que la ficelle" (une ficelle correspond à une demi-baguette).

 

"Flûte !" est une interjection marquant l'impatience, la déception ou la désapprobation. Mais cette interjection, qui date de la deuxième moitié du XIXème siècle, tend à être désuète. Dans le langage courant, on s'écriera plutôt mince ! (euphémisme de "merde !") ou zut !

 

Enfin, en Suisse romande, une "flûte" est un "bâtonnet de pain salé et croustillant": flûte au sel. On en trouve en Italie sous le nom de grissini. La traduction française du mot italien est "gressin", mais ce mot est rare.¹

 

¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

31/03/2019

Portemanteau

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Analyse du mot "portemanteau" dont l'orthographe et le sens ont évolué au fil des siècles.

 

Au XVIème siècle, le mot s'écrivait "porte-manteau", et désignait un "officier chargé de porter le manteau d'un haut personnage".

 

Puis "porte-manteau" a pris le sens de "valise ronde en toile permettant de transporter des vêtements avec soi, et que l'on pouvait porter en croupe". On retrouve ce porte-manteau dans "Manon Lescaut" de l'Abbé Prévost (1731), lors de la deuxième rencontre entre le marquis de Renoncour et le chevalier des Grieux à Calais: "Il [le chevalier des Grieux] était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un vieux porte-manteau, ne faisant qu'arriver dans la ville."

Plus spécialement, un "porte-manteau" désignait un étui en drap renfermant le paquetage des cavaliers. Les cavaliers l'attachaient à l'avant de leur selle.

 

Aujourd'hui, un "portemanteau" qualifie une "structure munie de patères, permettant de suspendre des manteaux ou d'autres vêtements". Cette structure peut être sur pied ou fixée à un mur. Accrocher, mettre, suspendre sa veste, son écharpe au portemanteau; les portemanteaux d'un vestiaire.

 

Pour suspendre ses vêtements, on peut aussi employer un "cintre": barre incurvée en bois, en métal ou en matière plastique, munie d'un crochet. Et l'on peut bien sûr accrocher ce cintre à la patère d'un portemanteau.

Le mot "cintre" possède trois autres sens:

- Courbure intérieure d'un arc ou d'une voûte. Le terme "plein cintre" se réfère à une courbe au demi-cercle parfait: l'arc et la voûte en plein cintre sont caractéristiques de l'architecture romane.

- Dans le langage du bâtiment, le mot "cintre" désigne un "assemblage de pièces de bois ou de métal en forme d'arc, supportant provisoirement une voûte en construction".

- Dans un théâtre, les "cintres" constituent la partie supérieure de la cage de la scène, invisible pour les spectateurs et munie de l'équipement nécessaire à la manœuvre des décors.

 

Revenons à notre "portemanteau" qui se rencontre dans une expression populaire: avoir les épaules en portemanteau: avoir les épaules qui tombent. Mais cette expression qui date du XIXème siècle n'est plus guère utilisée de nos jours.

 

Dans le langage de la marine, un "porte-manteau" est un "dispositif servant à hisser les canots le long du bordage d'un bateau". Vous aurez remarqué que dans ce sens-là, le mot s'écrit encore avec un trait d'union.

 

En anglais, le mot portmanteau, dérivé du français, désigne un grand sac de voyage. Toujours en anglais, il existe aussi la forme portmanteau word. C'est l'écrivain anglais Lewis Caroll qui a nommé portmanteau un mot formé de la partie initiale d'un mot et de la partie finale d'un deuxième mot, et combinant les sens de ces deux mots. C'est dans son roman "Through the Looking-Glass" (1871), suite d'"Alice in Wonderland" ("Alice au pays des merveilles"), que Lewis Caroll a créé le mot portmanteau.

En français, le mot "porte-manteau" dans le sens de "bagage" étant tombé en désuétude, on parle de "mot-valise": franglais (français-anglais), pourriel (pourri-courriel), alicamant (aliment-médicament), adulescent (adulte-adolescent).

Avec les termes portmanteau word et "mot-valise", l'image est celle d'un mot emballé, empaqueté dans deux autres mots.

12:23 Publié dans Abbé Prévost, Anglais, Architecture, Culture, Lewis Caroll, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | |