16/03/2014

Portez-vous le chapeau ?

63.jpg771324010.jpg

 

Un chapeau est l'accessoire avec lequel autant les femmes que les hommes se couvrent la tête pour sortir. Au XIIème siècle, on disait un chapel. Le mot est issu du latin cappellus, lui-même dérivé de cappa, "sorte de capuchon", dont la chape, le vêtement de cérémonie des prêtres et des moines, est également originaire.

 

Il existe toutes sortes de chapeaux différents: avec des grands et des petits bords, des chapeaux de paille que l'on porte en été, parmi lesquels le panama, à la fois élégant et décontracté, très populaire dans les années 1900, qui est redevenu à la mode pour les hommes depuis quelques années, des chapeaux de feutre ou chapeaux mous, des toques et des chapkas que l'on voit en hiver, etc.

 

Les gens portent un chapeau depuis l'Antiquité. À l'origine, c'était par mesure de protection contre le froid, le soleil ou les intempéries. Au fil des siècles, il s'est transformé en un symbole d'appartenance sociale, puis en un accessoire de mode. Le chapeau est également associé à certaines professions: la toque blanche d'un chef cuisinier, par exemple, ou la charlotte, un bonnet jetable à élastique utilisé par les chirurgiens pour des raisons d'hygiène. 

Au XVIIIème siècle, les nobles troquent le chapeau contre la perruque. Paradoxalement, c'est à la même époque que le bicorne devient à la mode pour couvrir la tête des hommes du monde. D'origine militaire, on pense à Napoléon Ier, le bicorne remplace le tricorne qui existait jusque-là. Ne pouvant le mettre par-dessus leurs perruques qui étaient beaucoup trop hautes pour pouvoir supporter un chapeau, les hommes prennent l'habitude de porter leur bicorne à la main, d'où son surnom de "chapeau-bras" ou "chapeau-de-bras". Au XIXème siècle, le bicorne est à son tour remplacé par le haut-de-forme, symbole de l'homme bourgeois élégant. Une autre version du chapeau haut-de-forme, en plus pratique, est le chapeau claque qui reprend le principe du "chapeau-bras"¹.

Depuis la fin du XIXème siècle jusqu'aux années 1920, principalement en Grande-Bretagne, le chapeau melon est l'apanage du gentleman qui se doit d'être toujours chic et d'allure distinguée. Le chapeau melon se dit bowler hat, bob hat, billicock ou bombin en anglais, derby en américain. Il a continué à être porté bien après les années 1920, notamment par des héros de feuilletons policiers ou des personnages comiques. On pense naturellement à John Steed dans la série britannique "Chapeau melon et bottes de cuir", mais aussi à Hercule Poirot, au commissaire Maigret ou à Laurel et Hardy avec leur chapeau melon éternellement vissé sur la tête.

Durant les années folles, les femmes portent le chapeau cloche qui possède la caractéristique d'avoir des bords rabattus. Ce chapeau, généralement en feutre souple, constituait un inconvénient pour la vision, précisément à cause de ses bords qui retombaient très bas sur le front et sur les côtés du visage. Les femmes étaient obligées de relever le menton pour voir correctement, ce qui leur donnait un port de tête altier, caractéristique des années 1920-1930. Parmi les femmes célèbres qui ont porté le chapeau cloche, citons Joséphine Baker, Virginia Woolf et Jean Rhys.

 

Le chapeau a donné naissance à de nombreuses expressions:

-"Chapeau bas !" ou simplement "chapeau !" Exclamation signifiant "bravo !", une manière de dire: je suis tellement impressionné que pour vous le montrer, j'enlève mon chapeau.

-Tirer son chapeau à quelqu'un: lui témoigner son admiration, toujours avec l'image d'ôter son chapeau. Cela vient de l'usage ancien, pour les hommes, de se découvrir en marque de respect, notamment en présence d'une femme. On appelait d'ailleurs autrefois "coup de chapeau" la salutation que l'on faisait en ôtant son chapeau: cela ne m'a coûté qu'un coup de chapeau. À l'origine, c'étaient les chevaliers qui soulevaient la visière de leur heaume devant leurs adversaires pour dévoiler leur visage en signe de paix. On disait aussi autrefois du plus grand honneur, de l'avantage le plus considérable que possédait une personne que c'était "la plus belle rose de son chapeau": en perdant un ami si cher, il a perdu la plus belle rose de son chapeau².

-Travailler du chapeau: avoir l'esprit dérangé.

-Porter le chapeau: être désigné comme le responsable d'une erreur ou d'une faute. On peut aussi dire: être pris comme bouc émissaire.

-En baver des ronds de chapeau: être dans une situation très pénible et en souffrir beaucoup. L'expression vient probablement du morceau de plomb circulaire présent sur la calotte du chapeau haut-de-forme et servant à maintenir sa structure cylindrique.

-Prendre un virage/démarrer sur les chapeaux de roues: conduire beaucoup trop vite, comme si les enjoliveurs qui recouvrent les roues de la voiture allaient toucher le sol.

-Avaler son chapeau: supporter, sans protester ni se plaindre, des affronts ou des humiliations. Dans les deux cas, c'est une chose difficile à faire !

 

Dans le langage de la presse, le terme "chapeau", souvent écrit "chapô", désigne un texte court qui figure après le titre, mais qui surmonte ("coiffe") et présente le texte principal en quelques mots clés: chapeau d'un article de journal. On peut aussi dire: l'accroche. Le but du chapeau est d'attirer le regard du lecteur pour l'inciter à lire l'article dans son intégralité.

Par analogie de forme, la partie supérieure d'un champignon est également appelée "chapeau".

Enfin, dans le "jargon de policiers et de gendarmes, le "chapeau de guignol" est la signalisation de couleur orange et de forme conique que l'on dispose sur une route afin de détourner ou de réorienter provisoirement la circulation."³

 

¹https://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/ar...

²Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

 

08:00 Publié dans Anglais, Argot, Culture, Histoire, Latin, Mode | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

20/01/2014

Les chochottes ont les chocottes (et les jetons)

 

baume-des-chochottes.jpg

 

Le mot "chocottes" est utilisé exclusivement au pluriel. On le rencontre dans l'expression "avoir les chocottes": avoir peur. On dit aussi "donner/flanquer les chocottes": faire peur. Au XIXème siècle, une chocotte désignait une dent en argot. Le mot vient de "chicot" qui a deux significations: le reste d'une branche ou d'un tronc qui a été coupé et une dent qui a été cassée. C'est ce dernier sens qui nous intéresse. L'expression "avoir les chocottes" véhicule l'image des dents qui s'entrechoquent sous l'effet de la peur lorsque notre bouche commence à trembler. On dit d'ailleurs aussi "claquer des dents". Et il y a bien sûr un jeu de mots entre "chocottes" et le verbe "choquer", le tout prenant l'allure d'une onomatopée.

 

Le mot "chochotte" est apparu au début du XXème siècle. Il décrivait un jeune homme maniéré ou une jeune fille apprêtée dans sa façon de s'habiller. Aujourd'hui, le terme est appliqué à toute personne, homme ou femme, qui fait des complications pour peu de choses, qui chipote et qui minaude, qui est douillette, snob ou prétentieuse. On utilise généralement ce mot pour produire un effet comique dans la conversation. Il/elle fait sa chochotte: il/elle fait des chichis. L'origine du mot est controversée, elle pourrait venir de "chouchou" ou de "cocotte", voire d'une combinaison des deux.

 

Au XIXème siècle, une cocotte était une femme qui avait des "mœurs légères", entendez une prostituée, une gueïupe en vaudois. À l'époque, on utilisait aussi le terme "demi-mondaine". Voici une définition plus complète: Demoiselle qui ne travaille pas, qui n'a pas de rentes, et qui cependant trouve le moyen de bien vivre - aux dépens des imbéciles riches qui tiennent à se ruiner, s'amuse le journaliste et écrivain Alfred Delvau en 1866, rappelant que le mot date alors de quelques années à peine, précisant encore: nos pères disaient "poulettes"¹. Ou encore cette variante: Cocotte-minute, femme réputée pour ne résister longtemps aux avances des messieurs. Ce terme, dans ce sens, apparaît dans les années 1950, peu après la commercialisation, en 1953, d'un autocuiseur devenu célèbre portant ce nom². Dans un tout autre registre, on retrouve notre cocotte dans le langage enfantin pour parler d'une poule... l'oiseau de basse-cour, bien évidemment, par imitation du gloussement.

 

Lorsqu'on est chochotte, on a facilement les chocottes. Mais il existe toutes sortes d'expressions synonymes. On peut avoir la trouille ou, si l'on a vraiment très peur, le trouillomètre à zéro. On peut aussi avoir la frousse, la pétoche, les foies et des sueurs froides. Au Québec, on dit "avoir la chienne" ou "avoir la chienne de sa vie" et "avoir les quételles".

 

Enfin, on peut avoir les jetons ou donner les jetons à quelqu'un. Cette expression, relativement récente puisqu'elle date de la première moitié du XXème siècle, appartiendrait au vocabulaire du jeu et tirerait son origine des jetons de casino qui servent de mise à la roulette et que l'on craint de lancer sur le tapis par peur de perdre son argent. Autre possibilité: depuis la fin du XIXème siècle, dans le langage populaire, un jeton est un coup de poing. L'expression symboliserait donc la peur d'être frappé.

 

¹&²Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

 

08:00 Publié dans Argot, Culture, Jeux de mots, Québec | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | |

21/11/2013

Escogriffe

 

haddock_escogriffe.jpg

 

Le mot "escogriffe" date du début du XVIIème siècle. À l'époque, un escogriffe était un voleur. L'origine du mot est obscure, mais il vient vraisemblablement d'une combinaison de "escroc" et de "griffe": un voleur qui s'empare de quelque chose avec ses mains, avec un sens de danger souligné par le terme "griffe", symbole de menace et d'agressivité. Une hypothèse renforcée par le fait qu'en argot, "griffe" est l'action de "griffer" dans le sens de "voler": "À cette époque-là, il y allait encore pas mal à la griffe"¹.

 

Au fil des siècles, la signification du mot a changé. Aujourd'hui, on l'utilise pour qualifier un homme dégingandé, c'est-à-dire grand, maigre, avec des attitudes gauches et une démarche peu coordonnée, principalement dans l'expression "un grand escogriffe". Mais la notion de danger présente à l'origine n'est jamais loin. Il reste souvent la connotation d'un individu dont l'allure louche incite à la méfiance.

 

Le mot "escogriffe" signifie déjà en lui-même "un homme de grande taille". Aussi, lorsqu'on parle d'un "grand escogriffe", il s'agit d'un pléonasme, mais qui est entré dans le langage courant. L'expression peut aussi véhiculer une idée de moquerie concernant le côté maladroit et comique d'un homme dont la démarche à l'apparence disloquée paraît bizarre. On retrouve d'ailleurs la formule dans le onzième album des aventures de Tintin, "Le secret de la Licorne", où le capitaine Haddock invective un personnage en ces termes.

 

Pour l'anecdote, "Le grand escogriffe" est le titre d'un film de Claude Pinoteau sorti en 1976 avec Yves Montand, qui raconte l'histoire d'un vieil escroc.

 

Le mot "escogriffe" possède plusieurs synonymes. Une "grande perche" désigne aussi une personne grande et maigre, de même que "grande asperge". Enfin, il existe le mot "échalas", altération d'"échelle", qui vient de l'ancien français escharat et du grec kharax, "pieu". L'emploi de ce mot pour désigner une personne suggère une maigreur associée à une certaine raideur. Et pour cause: le sens premier du mot renvoie à un pieu en bois que l'on enfonce dans le sol au pied d'un arbuste ou d'un cep de vigne pour le soutenir. Lorsqu'on décrit quelqu'un comme un "grand échalas", on compare cette personne à un long morceau de bois. L'expression détourne toutefois le sens du mot parce que le pieu en question n'est pas d'une taille immense. On a donc là une contradiction, elle aussi passée dans le langage courant.

 

¹Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

 

22:56 Publié dans Argot, Culture | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | |