02/09/2015

Gril ou grill ?

 

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Sous l'influence de l'anglais, le mot "gril" est très souvent orthographié à tort "grill". Mais ces deux mots ont un sens différent.

 

Le mot "gril" est la forme masculine du mot "grille". "Grille", greille en ancien français, est issu du latin craticula, diminutif de cratis, "petit gril".

Au XIIème siècle, "gril" s'écrivait graïl ou greïl, et il était formé de deux syllabes. Un gril est un ustensile de cuisine composé d'une grille métallique placée au-dessus d'un foyer ou d'une plaque de fonte et permettant de faire griller à feu vif de la viande ou du poisson: steak cuit sur le gril, au gril. Le gril d'un four est appelé "grilloir".

Une "plancha" fonctionne sur le même principe: il s'agit d'une plaque métallique chauffante employée pour faire griller des aliments: calamars "à la plancha", une expression tirée de l'espagnol a la plancha, "grillé", le mot plancha signifiant lui-même "fer à repasser, plaque ou planche" en espagnol.

Un gril de plein air est un "barbecue": griller un poisson ou une viande au barbecue. Un barbecue peut être au charbon de bois, à gaz ou électrique. Il faut distinguer le "barbecue" du "braséro", un appareil de chauffage portatif formé d'un bassin de cuivre monté sur pieds et rempli de charbons ardents. Le braséro sert principalement à se réchauffer, mais pas seulement, d'où une possible confusion avec le barbecue. Le braséro peut en effet aussi être utilisé pour faire griller des aliments, notamment des marrons que l'on achète en hiver dans la rue chez les marchands ambulants. "Braséro" vient de l'espagnol brasero, mot lui-même dérivé de brasa, "braise". Le mot "barbecue", quant à lui, est un mot parvenu aux USA par les États du Sud qui l'ont emprunté à l'hispano-américain barbacoa, "dispositif pour faire griller les viandes en plein air" (CNRTL). Le mot "barbaque", "viande" en argot, a la même origine. Le terme barbacoa serait lui-même d'origine arawak. Les Arawaks, peuples indiens d'Amérique répartis au Pérou, au Venezuela, au Guyana et au Suriname, étaient installés jadis aux Antilles. Selon le Petit Robert, le mot barbacoa viendrait plus spécialement des Tainos, des Indiens de langue arawak qui vivaient sur l'île d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti et la République dominicaine) au moment de l'arrivée de Christophe Colomb au XVème siècle. Une explication farfelue circule selon laquelle le mot "barbecue" vient de "barbe" et "cul" ou "queue", parce que l'on embroche les poissons ou les pièces de viande de part en part, comprenez "de la barbe au cul/à la queue".

On appelle "sauce barbecue" une sauce tomate épicée que l'on sert généralement avec les grillades.

Enfin, par métonymie, le terme "barbecue" désigne également un repas organisé en plein air en compagnie de nombreux amis et/ou de sa famille, et au cours duquel on fait griller de la viande.

 

Revenons au mot "gril". Autrefois, le gril était un instrument de torture servant au supplice du feu. On le nommait alors "gril ardent" parce que l'on attachait les condamnés à une grille de fer sous laquelle on avait placé des charbons ardents qui les brûlaient "à petit feu" jusqu'à ce que mort s'en suive. De là, probablement, l'origine de plusieurs expressions du langage courant:

- "Être sur le gril": être extrêmement anxieux, impatient ou embarrassé. On peut d'ailleurs aussi dire "être sur des charbons ardents".

- "Passer sur le gril": vivre une situation pénible.

- "Tenir/mettre quelqu'un sur le gril": mettre quelqu'un à l'épreuve.

 

Le mot "grill" est un anglicisme. C'est une abréviation de grill-room: restaurant où l'on mange essentiellement des grillades, généralement préparées sous les yeux des clients. Grill dérive du français "gril" et room signifie "espace, salle". Le mot "grill-room" est attesté en français depuis la fin du XIXème siècle comme terme désignant une salle de restaurant où l'on grille les viandes, ainsi que sa forme abrégée "grill" (CNRTL). Au pluriel, on écrit: des grill-rooms.

 

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19/08/2015

Chance(s)

 

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Un mot plus complexe qu'il n'y paraît car il possède plusieurs significations, notamment s'il est au singulier ou au pluriel.

 

Le mot "chance" vient du latin populaire cadentia, mot lui-même issu du verbe cadere, "tomber", qui s'employait en latin classique en parlant du jeu d'osselets et de dés. À l'origine, le mot s'écrivait chaance ou cheance, et signifiait précisément "manière dont tombent les dés": "On appelle chance un premier coup de dés qu'on jette pour en faire jouer un autre, ou pour jouer soi-même. Ainsi, on dit livrer chance à quelqu'un, pour lui donner lieu de jouer un coup ensuite, et amener chance, quand on l'amène pour soi-même. De là chance se prend pour un coup heureux qui dépend du hasard."¹

 

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Aujourd'hui, employé au singulier, le mot "chance" possède deux significations.

1. Heureux hasard, sort favorable: avoir de la chance. Il existe plusieurs expressions synonymes: avoir la baraka (mot arabe signifiant "bénédiction, faveur du ciel"), les fées se sont penchées sur son berceau, être né sous une bonne étoile, etc. Pour d'autres expressions synonymes d'"avoir de la chance": https://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/ar.... La "chance du débutant" qualifie un succès imprévu obtenu par quelqu'un qui accomplit quelque chose pour la première fois. Locutions synonymes: "aux innocents les mains pleines" (les novices ont parfois plus de chance que les autres personnes) et "la chance sourit à ceux qui ne l'attendent pas" (ceux qui anticipent une certaine récompense seront déçus). On parle aussi d'un "coup de chance" ou d'un "jour de chance". "Par chance" veut dire "par un heureux hasard": par chance, personne n'a été blessé dans l'accident. "Porter chance à quelqu'un", c'est "porter bonheur à quelqu'un": cette amulette me porte chance, je ne m'en sépare jamais. L'expression "au petit bonheur la chance" signifie "à l'aventure, au hasard". Et on dit "c'est la faute à pas de chance" lorsqu'on est victime d'un évènement désagréable et qu'on ne peut tenir personne pour responsable. Enfin, par antiphrase, on utilise l'expression "c'est bien ma chance !" pour dire qu'une fois de plus le sort joue contre moi.

2. Manière favorable ou défavorable selon laquelle un évènement se produit, puissance censée distribuer le bonheur et le malheur sans règle apparente et qui préside au succès ou à l'échec d'une entreprise. Dans ce sens-là, la chance est synonyme de "bonne ou de mauvaise fortune". On peut en effet alors parler de "bonne ou de mauvaise chance": faire cesser la mauvaise chance. On dit aussi couramment: la chance nous sourit enfin, souhaiter bonne chance à quelqu'un (elliptiquement: bonne chance !) On peut "tenter/courir sa chance". Et la locution "la chance a tourné" signifie que de bonne elle est devenue mauvaise (ou vice versa): tout le monde le/la soutenait, mais la chance a tourné; après une longue période de malheurs en tous genres, la chance a fini par tourner.

 

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Le plus souvent au pluriel, le mot "chance" désigne la possibilité qu'un évènement se produise. Synonymes: éventualité, probabilité. "Mettre toutes les chances de son côté", c'est se donner les plus grandes possibilités de succès dans un projet (expression synonyme: avoir/mettre tous les atouts dans son jeu/de son côté). On dit: il y a beaucoup de chances/de fortes chances/peu de chances que cela arrive; calculer ses chances de succès; il/elle a toutes les chances d'obtenir ce qu'il/elle désire. Occasionnellement, on rencontre le mot "chance" au singulier avec la même signification: il y a une chance sur deux pour que cela fonctionne; donner sa chance à quelqu'un, c'est-à-dire lui laisser la possibilité de réussir. Enfin, en mathématiques, la "théorie des chances ou théorie des probabilités" est l'étude des phénomènes caractérisés par le hasard et l'incertitude.

 

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Voici deux derniers sens que peut revêtir le mot "chance":

1. Occasion. Saisir, laisser passer sa chance. C'est la chance de ma vie.

2. Espoir. C'est notre dernière chance. Une conférence de la dernière chance.

 

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Le contraire de la chance, c'est la "malchance": avoir beaucoup de malchance, être poursuivi par la malchance, être victime de malchance. "Par malchance" signifie "par malheur", et on utilise la locution "jouer de malchance" pour dire qu'on accumule les ennuis (on peut aussi dire "jouer de malheur"). Synonymes du mot "malchance": déveine, poisse, guigne, scoumoune.

Nous avons vu le mot "veine" il y a quelques mois (https://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/ar...).

Le mot "poisse" est dérivé de la "poix", une matière collante et visqueuse fabriquée à partir de résine de pin et de goudron végétal, utilisée principalement pour assurer l'étanchéité de divers assemblages. Une matière à la texture désagréable dont on n'arrive pas à se défaire, tout comme la malchance. "Au XVIème siècle, un poissard était un voleur, à cause de poisser, dérober — peut-être à l'origine à l'aide de baguettes enduites de poix."²

Pour tout savoir sur la "guigne": http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/10/09/la-guign....

Enfin, le mot "scoumoune" aurait été popularisé dans les années 1950 via l'argot du milieu des truands corses et marseillais. En italien, le mot scomunica signifie "excommunication", mot lui-même issu du verbe latin excommunicare. "La Scoumoune" est un film franco-italien de José Giovanni avec Jean-Paul Belmondo, sorti en 1972, qui raconte les aventures de Roberto, surnommé "la Scoumoune" car il a la réputation de porter malheur à ses ennemis en étant plus rapide qu'eux à dégainer et à tirer, dans le milieu de la pègre marseillaise.

 

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¹Esmangart et Éloi Johanneau, Œuvres de Rabelais, Tome premier, À Paris, chez Dalibon, libraire, 1823.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978. 

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30/04/2015

Colle

 

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Le mot "colle" vient du latin populaire colla. C'est un mot qui possède plusieurs sens.


Le premier sens désigne la substance gluante dont on se sert pour faire adhérer entre elles deux surfaces. Il existe toutes sortes de colles pour toutes sortes de matières différentes: colle de bureau, colle à bois ou colle forte, colle à porcelaine, colle à tapisserie, etc. Une "peinture à la colle", "à la tempera" ou "détrempe" est une peinture dont les couleurs ont été broyées et délayées dans de l'eau additionnée d'un agglutinant (gomme, colle ou œuf). Cette technique était très en vogue avant l'apparition de la peinture à l'huile à la fin du Moyen Âge. Tempera, "détrempe", vient de l'italien. Et bien sûr on ne confondra pas "tempera" avec le mot japonais "tempura" qui désigne une beignet très léger de légumes ou de poisson.

Quelques expressions tournent autour de la colle:

-Faites chauffer la colle !: se dit par plaisanterie lorsqu'on entend un bruit de casse. Autrefois, la colle n'existait pas en bâton ou en tube comme aujourd'hui, il fallait la préparer soi-même: "La colle était obtenue à partir de peaux d'animaux (colle de peau), de chutes de parchemin (colle de parchemin), de boules de gui, de sève d'arbre, etc. La colle de peau ou de parchemin, par exemple, était cuite et réduite pendant 8 à 10 h dans un récipient avec de l'eau; elle était ensuite étalée en couches et mise à l'air pour sécher (un peu comme une flaque d'eau qui devient de la glace); lorsqu'elle avait durci, on la brisait et on la conservait dans des bocaux ou des récipients. Pour la liquéfier (on s'en servait pour coller les feuillets des parchemins, mais aussi en enluminure pour lier certains pigments), il fallait en chauffer quelques brisures au bain-marie. D'où l'expression « faites chauffer la colle ! » reprise et rendue célèbre par Francis Blanche et Pierre Dac dans un feuilleton radiophonique".¹ "Faites chauffer la colle" est aussi le nom d'un roman de San-Antonio (Frédéric Dard) paru en 1993.

-Un(e) pot de colle: personne importune dont on n'arrive pas à se débarrasser.

-Vivre à la colle (cette expression est aujourd'hui vieillie): vivre en concubinage.

-Chier dans la colle: dans le langage familier, faire une erreur; créer un problème; exagérer.


Le deuxième sens du mot "colle" se rencontre dans l'argot scolaire: il s'agit d'une interrogation de contrôle à laquelle sont soumis des élèves préparant des examens ou des concours; une colle de physique, d'anglais. Par extension, le mot désigne également une question difficile, embarrassante: poser une colle à quelqu'un. Enfin, le mot renvoie à une punition qui contraint un élève à venir en classe en dehors des heures de cours: deux heures de colle. Synonymes: consigne, retenue.

Le verbe "coller" aussi possède ces deux sens-là: "embarrasser quelqu'un en lui posant une question à laquelle il ne peut pas répondre" et "infliger une retenue à un élève"; il sait tout, il n'y a pas moyen de le coller; j'ai été collé samedi. 


Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le verbe "accoler", "placer côte à côte, assembler, joindre", n'appartient pas du tout à la même famille que "coller". "Accoler" dérive de "col", lui-même homonyme de "colle", d'où une confusion possible. Le mot "col" est issu du latin collum qui a donné également "cou", employé indifféremment avec "col" jusqu'au XVIIème siècle (Petit Robert). Cet ancien usage se retrouve dans l'expression "se hausser, se pousser du col", "chercher à se faire valoir, prendre de grands airs", littéralement "se hausser, se pousser du cou", et dans les noms d'oiseaux tels que le canard "colvert", comprenez "cou vert", et le "torcol", un oiseau grimpeur qui a la particularité d'avoir un cou flexible. Dans la même famille, on rencontre des mots comme "décolleté",  "collier", "collerette", "collet", anciennement "partie du vêtement qui entourait le cou", d'où les expressions "être collet monté" et "prendre/saisir quelqu'un au collet", ainsi que le mot "accolade", "action d'embrasser quelqu'un en mettant les bras autour son cou". Au Moyen Âge, une accolade désignait l'embrassade et le coup donné du plat de l'épée sur l'épaule du chevalier nouvellement adoubé. Aujourd'hui, à la remise d'une décoration, "l'accolade" est le geste qui ébauche une embrassade: donner, recevoir l'accolade. Le deuxième sens du mot "accolade" est le signe topographique en forme de crochet à double courbure servant à grouper certains éléments selon des analogies: { }.

Une dernière précision concernant le verbe "accoler". Autrefois, ce verbe signifiait "étreindre quelqu'un en posant les bras autour de son cou" et pouvait s'utiliser transitivement et pronominalement: il accola affectueusement son camarade; en se revoyant, ils s'accolèrent longuement. Au fil des siècles, il a été concurrencé par l'ancien français embracier, "embrasser", qui finit par le supplanter (CNRTL). En effet, n'oublions pas que le sens premier du verbe "embrasser", que l'on comprend couramment comme "donner un baiser à quelqu'un", est "entourer de ses bras; serrer, étreindre quelqu'un ou quelque chose": le tronc de cet arbre est si gros que deux hommes l'embrasseraient à peine.


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¹Anne Pouget, Le pourquoi des choses. Origines des mots, expressions et usages curieux, tome IV, Cherche-Midi, 2011.

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