31/03/2019

Portemanteau

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Analyse du mot "portemanteau" dont l'orthographe et le sens ont évolué au fil des siècles.

 

Au XVIème siècle, le mot s'écrivait "porte-manteau", et désignait un "officier chargé de porter le manteau d'un haut personnage".

 

Puis "porte-manteau" a pris le sens de "valise ronde en toile permettant de transporter des vêtements avec soi, et que l'on pouvait porter en croupe". On retrouve ce porte-manteau dans "Manon Lescaut" de l'Abbé Prévost (1731), lors de la deuxième rencontre entre le marquis de Renoncour et le chevalier des Grieux à Calais: "Il [le chevalier des Grieux] était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un vieux porte-manteau, ne faisant qu'arriver dans la ville."

Plus spécialement, un "porte-manteau" désignait un étui en drap renfermant le paquetage des cavaliers. Les cavaliers l'attachaient à l'avant de leur selle.

 

Aujourd'hui, un "portemanteau" qualifie une "structure munie de patères, permettant de suspendre des manteaux ou d'autres vêtements". Cette structure peut être sur pied ou fixée à un mur. Accrocher, mettre, suspendre sa veste, son écharpe au portemanteau; les portemanteaux d'un vestiaire.

 

Pour suspendre ses vêtements, on peut aussi employer un "cintre": barre incurvée en bois, en métal ou en matière plastique, munie d'un crochet. Et l'on peut bien sûr accrocher ce cintre à la patère d'un portemanteau.

Le mot "cintre" possède trois autres sens:

- Courbure intérieure d'un arc ou d'une voûte. Le terme "plein cintre" se réfère à une courbe au demi-cercle parfait: l'arc et la voûte en plein cintre sont caractéristiques de l'architecture romane.

- Dans le langage du bâtiment, le mot "cintre" désigne un "assemblage de pièces de bois ou de métal en forme d'arc, supportant provisoirement une voûte en construction".

- Dans un théâtre, les "cintres" constituent la partie supérieure de la cage de la scène, invisible pour les spectateurs et munie de l'équipement nécessaire à la manœuvre des décors.

 

Revenons à notre "portemanteau" qui se rencontre dans une expression populaire: avoir les épaules en portemanteau: avoir les épaules qui tombent. Mais cette expression qui date du XIXème siècle n'est plus guère utilisée de nos jours.

 

Dans le langage de la marine, un "porte-manteau" est un "dispositif servant à hisser les canots le long du bordage d'un bateau". Vous aurez remarqué que dans ce sens-là, le mot s'écrit encore avec un trait d'union.

 

En anglais, le mot portmanteau, dérivé du français, désigne un grand sac de voyage. Toujours en anglais, il existe aussi la forme portmanteau word. C'est l'écrivain anglais Lewis Caroll qui a nommé portmanteau un mot formé de la partie initiale d'un mot et de la partie finale d'un deuxième mot, et combinant les sens de ces deux mots. C'est dans son roman "Through the Looking-Glass" (1871), suite d'"Alice in Wonderland" ("Alice au pays des merveilles"), que Lewis Caroll a créé le mot portmanteau.

En français, le mot "porte-manteau" dans le sens de "bagage" étant tombé en désuétude, on parle de "mot-valise": franglais (français-anglais), pourriel (pourri-courriel), alicamant (aliment-médicament), adulescent (adulte-adolescent).

Avec les termes portmanteau word et "mot-valise", l'image est celle d'un mot emballé, empaqueté dans deux autres mots.

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25/05/2018

Du hic au hoc

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Le mot "hic" est un adverbe latin signifiant "ici", premier mot de la locution hic est quaestio, "c'est la question", utilisée en latin juridique. On l'employait dans la marge d'un acte pour attirer l'attention sur un point important, et éviter la lecture de l'acte tout entier (CNRTL).

En français, un "hic" est le "point difficile ou délicat d'une chose, d'une affaire": voilà le hic, c'est bien là le hic (comprenez: voilà le problème). Au pluriel, on écrit "hics" ou "hic": il subsiste quelques hic(s). Dans le langage familier, on emploie le mot "os" ou "pépin", en référence au bout d'os ou au pépin qui peut subsister dans un morceau de viande ou un fruit, et qui risque de nous étouffer si on a le malheur de l'avaler: je suis tombé(e) sur un os (j'ai rencontré une difficulté imprévue); s'il y a un pépin, je serai là pour te soutenir.

Dans le langage familier, un "pépin" est un parapluie. On peut aussi dire "pébroc" ou "pébroque" (mot composé de "pépin" et du suffixe argotique -oc/-oque). Cette appellation tirerait son origine d'un vaudeville de Charles-Augustin Bassompierre, dit Sewrin, et René de Chazet, "Romainville ou la promenade du dimanche", créé au théâtre des Variétés de Paris le 30 novembre 1807, où l'un des personnages, Monsieur Pépin, était muni d'un très grand parapluie.

Toujours dans la langage familier, un autre mot sert à désigner un parapluie: c'est le mot "riflard". Ici aussi, l'origine de cette appellation se trouve dans un personnage de théâtre du XIXème siècle: dans la comédie "La petite ville", de Louis-Benoît Picard, créée en 1801, l'acteur chargé du rôle de Riflard portait un énorme parapluie.

La locution "hic et nunc" aussi vient du latin, et signifie littéralement "ici et maintenant": le contrat fut signé hic et nunc. Cet emploi est aujourd'hui didactique. Dans le langage courant, on dira: tout de suite, sans délai, sur-le-champ.

 

Le mot "hoc" qualifie un jeu de cartes qui se jouait autrefois: "Ce Jeu a deux noms, savoir, le Hoc Mazarin [présumé avoir été inventé par le cardinal Mazarin] & le Hoc de Lyon; il se joue différemment, mais comme le premier est plus en usage que l'autre, on se contentera d'en parler. Le Hoc Mazarin se joue à deux ou trois personnes; dans le premier cas, on donne quinze Cartes à chacun, & dans le second douze: le Jeu est composé de toutes les petites. Le Roi lève la Dame & ainsi des autres, suivant l'ordre naturel des cartes. Ce Jeu est une espèce d'ambigu, puisqu'il est mêlé du Piquet, du Brelan & de la Séquence; appelé ainsi, parce qu'il y a six cartes qui font Hoc. Le privilège des cartes qui font Hoc, est qu'elles sont assurées à celui qui les joue, & qu'il peut s'en servir pour telles cartes que bon lui semble. Les Hocs sont les quatre Rois, la Dame de Pique & le Valet de Carreau; chacune de ces cartes vaut un Jeton à celui qui la jette."¹

De ce jeu fut tirée l'expression "être hoc à quelqu'un" pour dire qu'une chose était assurée à quelqu'un, de la même manière que la valeur des six cartes qui faisaient hoc était assurée à celui qui les jouait: cela m'est hoc (cela m'est acquis infailliblement). On trouve notamment l'expression chez Molière: "Mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq" (Martine dans Les femmes savantes, 1672).

 

Le jeu de cartes n'a rien à voir avec la locution adjective tirée du latin "ad hoc" ("pour cela") que l'on utilise pour parler d'une chose destinée expressément à un usage précis, parfaitement adaptée: il n'existe pas d'instrument ad hoc; une réponse, un argument ad hoc. Dans le langage du droit, "ad hoc" qualifie une personne nommée spécialement pour une affaire donnée: un tueur, un curateur ad hoc.

 

Et la locution "ad hoc" n'a bien sûr aucun rapport avec le "haddock", mot anglais qui désigne de l'aiglefin (ou églefin) dont la chair se mange légèrement fumée. "C'est l'incendie d'un magasin situé près du cap de Findon, en Écosse orientale, où étaient entreposés des aiglefins salés, qui fit découvrir la vertu supplémentaire de la fumure pour ces poissons."² Le haddock est très consommé en Grande-Bretagne sous la forme de fish and chips, "poisson et frites", plat où le haddock est frit dans de la pâte ou de la chapelure. En ancien français, "haddock" se disait hadot. Le français a emprunté le mot à l'anglais (CNRTL).

Un autre poisson très consommé dans le fish and chips est le cabillaud (cod en anglais). "Cabillaud" est le nom que l'on donne à la morue fraîche: des filets de cabillaud. En argot, le terme "morue" qualifie une "fille vulgaire soupçonnée d'être aussi une fille facile. Synonyme: pétasse."³

Enfin, revenons à notre "haddock" qui est aussi un nom propre: Archibald Haddock, plus connu sous le nom de capitaine Haddock, capitaine de marine marchande et meilleur ami de Tintin, personnage créé par le dessinateur belge Hergé.

 

¹Académie universelle des jeux, À Paris, Au Palais, Chez Theodore Legras, Libraire, Grand'Salle du Palais, à l'L couronnée, 1730.

²Dictionnnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, 1962.

³Pierre Merle, Nouveau Dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

17:58 Publié dans Anglais, Argot, Cuisine; gastronomie, Culture, Droit, Latin, Molière, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

23/12/2015

Boule

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Après les guirlandes d'il y a deux ans, les sapins et les cadeaux de l'année dernière, analyse d'un autre mot de circonstance en cette période de fin d'année.

 

Le mot "boule" vient du latin bulla qui possède plusieurs sens: bulle d'eau; tête de clou pour l'ornement des portes; bouton de baudrier; clou qui sert à marquer les jours heureux ou malheureux; bouton ou bille mobile dans une horloge à eau; bulle [petite boule d'or que les jeunes nobles portaient au cou jusqu'à l'âge de dix-sept ans] (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

 

"Boule" qualifie un objet façonné en forme de sphère. En cette période des fêtes, les boules de Noël que l'on accroche au sapin tiennent bien sûr la vedette. Une autre boule de saison: la boule de neige, faite de neige tassée, que les enfants aiment se jeter à la figure lors d'une "bataille de boules de neige". La boule de neige figure dans la locution "faire boule de neige": littéralement "augmenter de volume en roulant" et, au sens figuré, "grossir, prendre de l'importance": ses propos maladroits ont fait boule de neige. On ne confondra pas la "boule de neige" avec la "boule à neige": boule en verre ou en plastique transparent contenant un motif décoratif, de l'eau et des paillettes, et qui se met à neiger lorsqu'on la manipule.

 

Il existe toutes sortes d'autres boules, en voici quelques-unes:

-Boule à thé: petite sphère métallique dans laquelle on place des feuilles de thé que l'on laisse ensuite infuser dans de l'eau chaude.

-Boule de glace, que l'on dépose sur un "cornet" en biscuit, appelé aussi "tulipe" en raison de sa forme allongée.

-Boule puante: accessoire de farces et attrapes qui libère une odeur nauséabonde d'œuf pourri.

-Boules Quies (marque déposée): petites boules de cire que l'on met dans les oreilles pour s'isoler du bruit. En latin, quies est un adjectif signifiant "calme, paisible", qui a donné quietus, "qui est en repos, qui est dans le calme, qui n'est pas troublé" (Gaffiot). En français on a le mot "quiétude" et en anglais l'adjectif quiet, "tranquille, silencieux", ainsi que le substantif quietness, "tranquillité, calme". 

-Boule à facettes: boule rotative recouverte de petits miroirs qui réfléchissent la lumière. Cette ambiance lumineuse festive était très en vogue durant la période disco, à la fin des années 1970.

-En Belgique, on désigne par le terme "boule de laine" une pelote de laine.

-Toujours en Belgique, une "boule" (ou "bouboune") est aussi un bonbon, une friandise sucrée: une "boule sure", un bonbon acidulé¹; une "boule de gomme", bonbon à la gomme aux arômes de fruits. La boule de gomme a donné l'expression "mystère et boule de gomme", qui qualifie quelque chose de très mystérieux. À l'origine de cette expression, l'allusion à une autre sorte de boule: la "boule de cristal" utilisée par certaines voyantes pour lire l'avenir. Si l'on remplace la transparence du verre par la matière opaque de la gomme, la voyante ne pourra plus rien voir et le mystère restera donc impénétrable.

-En Suisse romande, la "boule de Berlin", Berliner Pfannkuchen en allemand, est un gros beignet fourré, généralement à la confiture de framboise. Cette pâtisserie aurait été créée à Vienne à la fin du XVIIème siècle à l'occasion du carnaval, avant de conquérir l'Allemagne.

-Enfin, dans le sens de "corps plein sphérique de métal, de bois ou d'ivoire que l'on fait rouler dans certains jeux", il y a la boule de billard, de pétanque, de bowling et de flipper.

 

La boule se retrouve aussi dans plusieurs expressions:

-Avoir une boule dans la gorge: avoir la sensation d'étouffer à cause d'un sentiment d'angoisse.

-Avoir les yeux en boules de loto: avoir les yeux exorbités.

-Être, se mettre en boule: être, se mettre en colère. Cette expression fait référence au chat qui gonfle ses poils et fait le dos rond en signe de menace lorsqu'il a peur.

-Avoir les nerfs en boule: être très énervé, furieux. On dit aussi: avoir les nerfs en pelote (par allusion à la pelote de laine).

-Avoir les boules (registre familier): en avoir assez, être énervé. Ici, les boules sont à comprendre dans le sens de "testicules". Expression synonyme, elle aussi dans le registre familier: avoir les glandes.

-Toujours dans le registre familier, on emploie le mot "boule" pour désigner la tête. Cela a donné lieu à quelques expressions: perdre la boule (déraisonner, devenir fou); avoir la boule à zéro (avoir le crâne rasé); coup de boule (coup donné de la tête).

En argot, "boule" est masculin: "C'est bien ici du boule et non de la boule qu'il s'agit. Le mot désigne, dans ce cas, les fesses. Origine: le langage des prisons."²

 

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Une petite boule est une "boulette": de viande, de riz, de poisson ou de légumes. Et en français familier, "boulette" qualifie une gaffe, une maladresse. Faire une boulette: commettre une bévue.

La boule se rencontre aussi en verbe: "bouler", dans le langage familier, signifie "rouler par terre en se mettant en boule: il/elle a boulé jusqu'au bas de l'escalier. Et l'expression "envoyer bouler quelqu'un" a le sens de "renvoyer, éconduire une personne avec une grande brusquerie". En langage d'acteur de théâtre, "bouler" prend le sens de "parler beaucoup trop vite, avec les funestes conséquences que cela peut avoir"³: autrement dit, "bafouiller, trébucher sur ses mots".

"Bouler" a donné "boulotter", "manger" dans le langage familier, l'équivalent de "bouffer". Au XIXème siècle, au sens figuré, "boulotter" signifiait "dépenser": boulotter de l'argent. Au XIXème siècle également, "boulotter" avait aussi le sens de "se laisser vivre, vivoter, aller son train" (CNRTL et Petit Robert). Dans la même famille, le substantif "boulot", "travail", toujours dans le langage familier: aller au boulot, chercher du boulot. Synonymes: emploi, job. Précisons que l'hypothèse d'une dérivation sémantique de "bouleau", "bois difficile à travailler et qui donne beaucoup de travail aux menuisiers", d'où "travail pénible", semble peu probable (CNRTL). Enfin, citons l'adjectif "boulot, boulotte": gros et court. Adjectif synonyme: trapu. Cet adjectif est principalement utilisé au féminin pour parler d'une femme petite et rondelette: elle est boulotte. En boulangerie, un "pain boulot" est un pain court et cylindrique.

 

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¹Philippe Genion, Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

²&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, le français argotique et familier au XXIème siècle, Éditions Denoël, 2007.

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