09/04/2017

Trempe

trempé.png

 

Le mot "trempe" possède plusieurs significations.

 

En Suisse romande, nous connaissons le mot "trempe" comme adjectif, dans le sens de "trempé, très mouillé": être tout trempe. "Le parler romand présente encore d'autres cas d'amuïssement de la finale du participe passé: enfle pour enflé, courbe pour courbé, gonfle pour gonflé."¹

 "Trempé" figure dans deux expressions: "trempé jusqu'aux os" et "trempé comme une soupe". Le mot "soupe" vient du germanique suppa, "tranche de pain sur laquelle on verse le bouillon", d'où l'expression "trempé comme une soupe". De même racine, le néerlandais soep, "potage", l'allemand saufen, "boire", et l'anglais sip, "gorgée; boire à petites gorgées", et soup. "Sous l'influence des puristes, qui jugeaient le terme trivial, soupe céda la place à potage au cours du XVIIIème siècle, mais seulement dans les classes cultivées et non dans l'usage populaire"²(http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/07/27/olivier-...).

 

L'autre sens de l'adjectif "trempé" est "durci par la trempe", le mot "trempe" étant ici à comprendre comme l'"immersion dans un bain froid d'un métal ou d'un alliage chauffé à haute température": la trempe maintient la structure moléculaire acquise à chaud et augmente la dureté des aciers. C'est de là que vient l'expression figurée "bien trempé": une personne au "caractère bien trempé" est quelqu'un d'énergique, capable d'affronter les épreuves sans perdre espoir. On se souvient de Fifi Brindacier (trempé), cette petite fille rousse dynamique sortie de l'imagination de l'auteure suédoise Astrid Lindgren, dont les romans ont été adaptés pour la télévision dans les années 1970. Son nom de famille "Brindacier (trempé)" faisait référence à ses deux couettes qui tenaient fermement et horizontalement de chaque côté de sa tête, et qui symbolisaient son courage.

Autrefois, la "trempe" qualifiait une "qualité d'âme ou de corps, considérée dans sa vigueur, sa résistance". Au XVIème siècle, dans ses "Essais", Montaigne parle de "bonne trampe de corps et d'ame". Et au XVIIème siècle, dans une de ses "Lettres", Madame de Sévigné écrit à propos de d'Hacqueville, son ami attentionné qui se met en quatre pour tout le monde: "Il n'y a point en vérité un autre ami de cette trempe."

Aujourd'hui, il existe l'expression "de cette/sa trempe" pour parler d'une fermeté morale et/ou intellectuelle, ainsi que, comme l'expression "bien trempé", d'un caractère fort, énergique: on rencontre rarement un homme/une femme de cette trempe; un joueur de sa trempe ne se voit pas tous les jours.

 

Depuis la deuxième moitié du XIXème siècle, dans la langage familier, une "trempe" désigne une "volée de coups": je vais te donner une trempe dont tu te souviendras ! Synonymes: raclée, correction.

 

On ne confondra pas la "trempe" avec la "trempette". Autrefois, ce mot servait à décrire un morceau de pain, de biscuit ou de sucre que l'on trempait dans du vin, une liqueur ou tout autre aliment liquide. Et il existait l'expression "faire (une) trempette": plonger un morceau de pain dans un œuf à la coque, par exemple. Aujourd'hui, dans le langage familier, une "trempette" est un bain très rapide: une (petite) trempette dans le lac. Et "faire trempette" signifie "prendre un bain pendant peu de temps, ou dans une eau peu profonde".

Au Québec, une "trempette" est une sauce assaisonnée dans laquelle on trempe des légumes crus: trempette à la moutarde, à l'ail. Nous utilisons l'anglicisme "dip" (du verbe to dip, "tremper, plonger"): j'ai préparé plusieurs dips différents pour l'apéritif.

 

Le verbe "tremper" aussi possède plusieurs sens. Il est à la fois transitif et intransitif. Utilisé transitivement, "(se) tremper" signifie "(se) plonger dans un liquide, imbiber de ce liquide" (tremper ses mains dans l'eau, se tremper la tête dans l'eau, faire tremper des pruneaux), et, en métallurgie, "soumettre à la trempe" (le bain froid que nous avons vu plus haut).

Autrefois, il existait l'expression "tremper son vin". Les dictionnaires attribuent à cette expression le sens de "mettre une grande quantité d'eau dans son vin". Mais cela serait une erreur, compte tenu de l'étymologie du verbe "tremper": "temperare nous a donné tremper. On s'imagine que tremper son vin, c'est le mouiller; erreur évidente: tremper son vin, c'est le tempérer, selon la forme moderne."³ Autrement dit, dans le langage courant d'aujourd'hui: servir du vin à température ambiante.

Le fait de noyer son vin dans une grande quantité d'eau se retrouve dans l'expression "mettre de l'eau dans son vin" qui possède de multiples significations selon le contexte: se calmer; faire des concessions; diminuer ses exigences, ses ambitions; modérer son impétuosité. Expression synonyme: calmer le jeu (apaiser une situation).

Employé intransitivement, "tremper" c'est "demeurer quelque temps dans un liquide": fleurs qui trempent dans l'eau. Et, au sens figuré, "être complice de, participer à une action condamnable, à une affaire malhonnête": tremper dans un crime, dans un trafic.

 

***

 

¹George Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

²Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, 1962.

³Albin d'Abel de Chevallet, Origine et formation de la langue française, seconde édition, Paris, 1858.

 

11/03/2017

Intrigue

Feydeau_-_La_Puce_à_l’oreille,_1910_djvu.jpg

 

Le mot "intrigue" nous vient de l'italien intrigo, déverbal de intrigare, "intriguer", verbe lui-même issu du latin intricare, "embrouiller, empêtrer, embarrasser" (Petit Robert et Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

 

Autrefois, une "intrigue" qualifiait une situation compliquée et/ou embarrassante: nous voilà sortis d'intrigue. Aujourd'hui, on dit: nous voilà sortis d'affaire.

Autrefois, le mot renvoyait aussi à une liaison amoureuse, le plus souvent clandestine et passagère. Une "aventure galante", comme on disait à l'époque.

 

Aujourd'hui, dans le langage courant, une "intrigue" se comprend comme un "ensemble de combinaisons secrètes et compliquées dont le but est de faire réussir ou échouer une affaire, ou de nuire à quelqu'un": conduire, mener, nouer, ourdir, tramer une intrigue; déjouer, démêler, dénouer une intrigue. Mots synonymes: machination, manigance, et, dans le langage familier, "combine, magouille". "Intrigue - mène à tout", a écrit Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues".

 

Le deuxième sens du mot "intrigue" est la "succession des événements et des faits qui forment la trame d'une pièce de théâtre, d'un film ou d'un roman": cette intrigue n'est pas très vraisemblable. Synonymes: action, déroulement, histoire. "L'unité d'action consiste, dans la comédie, en l'unité d'intrigue", disait Pierre Corneille.

Pour le roman, les théoriciens du contenu narratif tels que Gérard Genette parlent de "récit".

Le terme "scénario" est spécifique aux films de cinéma ou de télévision, au théâtre et à la bande dessinée. "Scénario" venant de l'italien scenario, "décor", lui-même dérivé de scena, "scène", on emploie parfois la graphie "scenario" et le pluriel italien des "scenarii" (au lieu de "scénarios"). Dans le langage familier, on utilise le terme "scénar(s)".

Quant au mot "canevas", il désigne la "donnée première d'une œuvre littéraire ou d'un exposé": le canevas d'un discours, d'un intervention. Synonymes: plan, schéma, ébauche, esquisse. On peut aussi utiliser les formules "premier jet" et "première mouture". Au sens premier, "canevas" désigne une "grosse toile à tissage peu serré qui sert de fond aux ouvrages de tapisserie à l'aiguille": broderie sur canevas. "Canevas" est issu du croisement entre l'ancien français chanevas, chenevas, "grosse toile, chanvre", et l'ancien picard canevach (CNRTL).

 

Le verbe "intriguer" aussi possède deux significations. 

La première, calquée sur le premier sens du mot "intrigue" que nous avons vu plus haut, est celle de "se livrer à des machinations": obtenir une promotion en intriguant. Dans ce sens-là, "intriguer" est intransitif, c'est-à-dire qu'il ne peut pas avoir d'objet direct. Verbes synonymes: manœuvrer, manigancer, et, dans le langage familier, "magouiller". Un(e) intrigant(e) est quelqu'un qui recourt à des manigances pour arriver à ses fins. "Intrigant" peut aussi être adjectif: cette personne est intrigante et sans scrupules.

Le deuxième sens du verbe "intriguer", c'est "donner à penser, exciter vivement la curiosité": ses sous-entendus m'intriguent; sa conduite bizarre nous intrigue tous; le comportement de cet employé intrigue ses collègues. Ici, on le voit, "intriguer" peut être employé transitivement. Le participe passé du verbe est aussi adjectif: air, regard intrigué. L'adjectif "intrigant", quant à lui, signifie "curieux, étonnant, mystérieux, déroutant". Le Petit Robert précise que cet usage est québécois, mais cet adjectif fait partie du langage courant en Suisse romande aussi.

 

Attention à ne pas confondre les différents sens du mot "intrigant". Certaines tournures de phrases peuvent en effet prêter à confusion: cet homme est intrigant (est-ce un comploteur ou se comporte-t-il de façon saugrenue ?)

Attention également à ne pas confondre "intrigant" et "intriguant". "Intriguant" est le participe présent du verbe "intriguer", comme nous l'avons vu plus haut: obtenir une promotion en intriguant. Les deux peuvent bien sûr figurer dans la même phrase: on les a vus hier soir, intriguant près du lieu du crime; cela est très intrigant.

 

Il existe une expression qui, comme le deuxième sens du verbe "intriguer", signifie aussi "piquer la curiosité, éveiller des doutes, des inquiétudes, des soupçons": avoir/mettre la puce à l'oreille. "Cette façon de parler est très ancienne. Les puces ont grouillé autrefois à la ville comme à la campagne, dans la bonne comme dans la mauvaise société. C'est probablement sous l'influence de la vieille idée que l'on est mystérieusement averti, lorsque quelqu'un parle de vous, par des démangeaisons ou des sifflements de l'oreille que l'expression a évolué, par sens croisés, vers sa signification moderne d'inquiétude ou de mise en alerte. Mais c'est dans son sens érotique que l'expression a connu le succès le plus net. Pendant des siècles avoir la puce à l'oreille voulait dire « avoir des démangeaisons amoureuses ». C'est l'agacement du désir amoureux que désigne cette façon de parler. Pourtant, bien qu'issue de l'« inquiétude » provoquée par le désir, cette puce curieusement mal placée n'en constitue pas moins un euphémisme galant pour désigner des « piqûres », et —  qui sait ? — offre peut-être un exemple de rare locution prise au langage féminin... Ce n'est pas d'hier en effet que l'on compare l'oreille à une coquille, et réciproquement un coquillage à une oreille. Et ce n'est pas non plus d'hier que la coquille désigne le sexe de la femme — sexe qui justement signale son désir par des démangeaisons plus ou moins tenaces."¹

"La Puce à l'oreille" est aussi le titre d'un vaudeville de George Feydeau joué pour la première fois en 1907, qui repose sur une série de quiproquos et de malentendus entre les personnages, avec le thème de l'adultère en toile de fond.

 

Enfin, on ne confondra pas non plus "intriguer" et "intriquer", verbe lui aussi issu du latin intricare. "Intriquer", c'est "emmêler des choses; entremêler": intriquer des fils, des motifs. Le verbe existe aussi à l'emploi pronominal dans le sens de "se mêler étroitement; se confondre, s'enchevêtrer": plusieurs causes peuvent s'intriquer. Verbe synonyme: s'imbriquer.

 

***

¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, anthologie des expressions populaires avec leur origine, Éditions Stock, 1978.

12/01/2017

Crash, cash, krach, etc.

krach-immobilier.jpg

 

Analyse de plusieurs mots à la prononciation très proche, voire identique.

 

Le mot "crash" nous vient de l'anglais où le mot possède de nombreux sens différents. En tant que substantif, crash signifie entre autres "accident, collision, faillite", et le verbe to crash "se briser, s'écraser, entrer en collision, décliner".

En français, "crash" n'est utilisé que comme substantif, et il possède trois significations:

1. Écrasement au sol d'un avion. Au pluriel, on écrit des "crashs". On peut aussi employer le pluriel anglais crashes.

2. Dans le langage de l'informatique, un "crash" est la détérioration du disque dur, ce qui entraîne la perte des données enregistrées: plantage et crash.

3. Dans le langage boursier, un "crash"  est la chute brutale et soudaine des valeurs: un crash du dollar.

 

On ne confondra pas "crash" et "cash", mot lui aussi anglais, mais à l'origine latine. Cash, apparu en anglais à la fin du XVIème siècle, est emprunté à l'ancien français casse, "boîte, coffre, caisse d'un marchand", mot lui-même issu du latin capsa, "boîte à livres, à papiers; boîte, coffre pour conserver les fruits" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Casse a donné caissa en provençal et cassa en italien. En anglais, cash a d'abord signifié "boîte où l'on range son argent", avant d'acquérir le seul et unique sens d'"argent" au XVIIIème siècle (Douglas Harper, Online Etymology Dictionary).

En français, "cash" est entré dans le langage courant à partir du début du XXème siècle. Le mot peut être un adverbe signifiant "par un règlement comptant": payer cash (payer comptant). En tant que nom masculin, "cash" signifie "espèces": vous préférez du cash ou un chèque ? "Cash" possède aussi le sens d'"argent": faire du cash (faire des bénéfices). Enfin, comme adjectif, et dans le langage familier, "cash" signifie "franc, direct": c'est une personne cash qui dit ce qu'elle pense. Comme adverbe, "cash" prend le sens de "franchement, sans ménagement": parler cash.

 

Il existe un autre substantif que "crash" pour décrire l'effondrement des cours de la Bourse: krach. Le krach de Wall Street en 1929. "Krach" nous vient de l'allemand Krach, "craquement", lui-même issu de krachen, "craquer". À noter que le mot "krach" se prononce "craque", contrairement au mot "crash" qui, lui, se prononce "crache".

En allemand, le mot Krach dans le sens d'"effondrement des cours de la Bourse" s'est développé, comme en français, à partir de l'anglais crash. Il apparaît isolément en 1857, mais ne s'est répandu largement dans la langue allemande qu'à la suite de l'effondrement financier de la Bourse de Vienne le 9 mai 1873 (CNRTL).

Par extension, en français, le mot "krach" signifie "débâcle financière", "faillite brutale d'une entreprise".

 

Le mot "krach" possède plusieurs homonymes:

- Krak: ensemble fortifié construit aux XIIème et XIIIème siècles par les Croisés, en Palestine et en Syrie. "Krak" vient de l'arabe karak, "château fort". Rien à voir avec le "carac" ou "caraque", la pâtisserie composée de pâte sablée et de chocolat, le tout recouvert d'un glaçage de couleur verte. Ce petit gâteau est très présent en Suisse romande, mais introuvable en France. L'origine du mot "carac/caraque" viendrait du "cacao de qualité supérieure, tel que celui que produisent les environs de Caracas".¹

- Crack: poulain préféré dans une écurie de course, cheval de course exceptionnel. Le mot est issu de l'adjectif anglais crack, "excellent". En français, la formule "c'est un crack" désigne une personne remarquable dans un domaine particulier: c'est un crack en mathématiques. Mais "crack" possède aussi un sens plus sombre: dérivé fumable de la cocaïne, se présentant sous forme de cristaux. Dans ce sens-là, "crack" vient probablement du verbe anglais to crack, "casser". En argot, une "crack attaque" ou crack attack (anglicisme) est une crise de drogué en proie au manque de crack. Le mot fut saisi en 1991 à Amsterdam, dans la bouche de drogués français (Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007).

- "Crac", issu du verbe "craquer", est une onomatopée exprimant un bruit sec de choc ou de rupture, ou évoquant un événement brusque: soudain, crac, la branche se brise.

- Craque: dans le langage populaire, une "craque" est un mensonge par exagération ou vantardise, ou que l'on dit pour se justifier ou abuser quelqu'un: il nous a raconté des craques. L'origine du mot est incertaine, nous dit Littré, "à moins que l'on ne suppose que la craque est une chose qui sonne, qui craque". Selon Le Petit Robert et CNRTL, la "craque" dériverait du verbe "craquer" au sens de "se vanter faussement, mentir" qu'il avait au XVIIème siècle. En Belgique, on utilise le mot "carabistouilles", toujours au pluriel: "des carabistouilles, c'est un mensonge, ou des conneries."²

 

Pour finir, un terme bien de chez nous. En Suisse romande, une "craquée" est une grande quantité de choses: une craquée de livres; cette année, le poirier a donné une craquée de fruits. En France, on dira familièrement "flopée", "tapée", "trifouillée" ou "tripotée", et, dans le langage populaire, "chiée". Le mot "craquée" est à "comprendre: tant que le contenant (supposé) en craque, comme on dit plein à craquer. Pétée, employé dans le même sens, est également dialectal."³ Plus spécialement, on trouve en patois neuchâtelois les mots "peufnée" et "épéclée" pour parler d'une quantité importante de quelque chose.

 

***

 

¹Joseph Favre, Dictionnaire universel de cuisine pratique, Place des Éditeurs, collection "Omnibus", 2010.

²Philippe Genion, Comment parler le belge (et le comprendre, ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

³Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.