24/09/2017

Bavarder, etc.

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 Le verbe "bavarder" possède de nombreux synonymes.

 

Lorsqu'on parle beaucoup, de choses et d'autres, on dit qu'on "bavarde". Autrefois le mot "bave", en plus d'être un synonyme de "salive", signifiait "babil, loquacité". D'où le verbe "bavarder", et les mots "bavardage" et "bavard". C'est aussi de là que nous vient l''expression "baver sur quelqu'un/sur la réputation de quelqu'un": critiquer, dénigrer par ses paroles (200 drôles d'expressions que l'on utilise tous les jours sans vraiment les connaître, racontées par Alain Rey, Le Robert, 2015).

 

On peut aussi "causer" et "discuter". "Causer", c'est s'entretenir familièrement avec une ou plusieurs personnes de manière spontanée. Le verbe "discuter" est plus sérieux. Il est proche du verbe "débattre", et implique un soin, une exactitude, le fait de bien considérer le pour et le contre: on discute une affaire, une question, un projet. On voit fréquemment le verbe "discuter" suivi de la préposition "de" (discuter d'une affaire, d'une question, d'un projet), mais cela n'est pas correct.

 

Le verbe "babiller" signifie aussi "parler beaucoup". On l'utilise le plus souvent pour qualifier le bavardage animé des enfants: ces écoliers sont dissipés, ils n'arrêtent pas de babiller.

 

Dans le langage familier, on dit qu'on "bavasse" et qu'on "tchatche". Le verbe "bavasser" véhicule une connotation de médisance, et "tchatcher" c'est "parler abondamment, avoir du bagou". "Tchatcher" vient du verbe espagnol chacharear, "bavarder, causer". "Courant depuis longtemps du côté de Marseille, diffusé par nombre de rapatriés d'Algérie, il fut généralisé en France dans les années 1980."¹ Le verbe "tchatcher" se décline en substantif: on dit de quelqu'un qui n'a pas sa langue dans la poche qu'il/elle a "de la tchatche". 

En anglais, le verbe to chatter possède la même signification que "tchatcher". To chatter a donné en anglais le substantif chat, "discussion sur Internet", terme repris tel quel en français, ou avec la variante orthographique "tchat". En français, il existe aussi le verbe "chater" ou "tchater", "discuter sur Internet", à ne pas confondre avec "tchatcher" ! On ne confondra pas non plus un "tchatteur" (personne qui discute sur Internet) avec un "tchatcheur" (personne volubile).

 

Le verbe "jacasser" signifie "pousser son cri" en parlant de la pie, affublée du surnom évocateur de "pie bavarde". Une personne qui jacasse bavarde sans arrêt en tenant des propos futiles, et généralement de manière fatigante, par allusion bien sûr au cri aigu de la pie. Verbe synonyme, dans le langage populaire: jacter.

 

Autre verbe synonyme de "bavarder": papoter. On papote lorsqu'on parle beaucoup avec familiarité, légèreté ou frivolité. En Suisse romande, on dit qu'on "barjaque" ou qu'on "batoille". "Barjaquer", c'est "bavarder de manière excessive, parler à tort et à travers". "Le verbe existe aussi en provençal, avec le même sens (barjar, substantif: barjaca), mais n'appartient pas au standard. Une barjaque: une pie, un moulin à paroles, un bavard ou une bavarde impénitent(e)."² "Batoiller est de la famille de battre, c'est faire battre sa langue. Il devrait donc s'écrire avec deux t, mais nous suivons l'usage bien établi de l'écrire avec un seul t. Une batoille (homme ou femme), même traduction que une barjaque. On dit aussi batouiller, batouille."³

 

Au Québec, on emploie le verbe "placoter" pour dire "bavarder": placoter avec des amis. Ce verbe a aussi le sens de "parler de façon indiscrète, médire": placoter contre quelqu'un. "Placoter" pourrait tirer son origine du verbe "clapoter" dont il est l'anagramme: émettre un clapotement, bruit léger que fait l'eau lorsqu'elle est agitée par des petites vagues. Toujours au Québec, il existe aussi le verbe "mémérer": bavarder, faire des commérages. Nous disons "cancaner". "Mémérer", du substantif "mémère" qui signifie "personne qui parle beaucoup sans avoir rien d'intéressant à dire" et "personne qui aime les commérages" au Québec. Chez nous, une "mémère" est un terme péjoratif pour qualifier une personne très âgée.

 

Du côté des expressions, on dit qu'on "taille une bavette" lorsqu'on bavarde. La "bavette" en question fait référence à l'ancien sens du mot "bave" que nous avons vu au début. Quant au verbe "tailler", il semble qu'il s'appliquait autrefois à la parole, et que "tailler bien la parole à quelqu'un" signifiait "parler à quelqu'un avec éloquence" (Alain Rey). Un autre verbe lié à la parole est "couper": on dit qu'on coupe la parole à une personne lorsqu'on l'interrompt pour parler à sa place.

 

Autre expression: tailler/discuter le bout de gras. L'origine de ce "bout de gras" est incertaine. Elle pourrait venir du morceau de lard que les gens pauvres mettaient autrefois dans leur soupe lorsqu'ils en avaient les moyens, ce qui était rare. Et lorsque cela arrivait, la discussion autour de la table devenait plus joyeuse et plus animée.

 

 ***

 

¹Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

²&³Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

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28/08/2017

Excentrique

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L'adjectif "excentrique" vient du latin médiéval excentricus, "qui est hors du centre".

Au fil des siècles, il est apparu dans la langue française en prenant différentes significations.

Au XIVème siècle, l'astronome et mathématicien français Nicole Oresme qualifie d'"excentriques" les cercles imaginés pour expliquer les mouvements des corps célestes qu'il avait reconnus n'être pas toujours à la même distance de la Terre: "Tout cercle qui divise la sphère en deux moitiés et n'a pas son centre au centre du monde est appelé excentrique" (CNRTL et Littré).

Au XVIIIème siècle, le terme "excentrique" apparaît en géométrie. Il qualifie deux cercles qui, quoique renfermés l'un dans l'autre, n'ont cependant pas le même centre. On parle aussi d'ellipses excentriques, c'est-à-dire très allongées.

Enfin, au XIXème siècle, l'adjectif "excentrique" fait son apparition comme terme d'urbanisme. Dans le langage courant, un quartier excentrique est un quartier situé loin du centre-ville, loin des affaires. Adjectifs synonymes: excentré, périphérique.

 

En tant que substantif, en mécanique industrielle, un "excentrique" est un "mécanisme conçu de telle sorte que l'axe de rotation de la pièce motrice n'en occupe pas le centre". Ce mécanisme permet de transformer le mouvement de rotation d'une pièce en un mouvement rectiligne alternatif.

 

Le deuxième sens de l'adjectif "excentrique" qualifie, depuis le XIXème siècle, ce qui est en opposition avec les habitudes reçues, dont la singularité attire l'attention, qu'il s'agisse d'une personne ou d'un objet: comportement, idées excentriques; vêtements excentriques. Adjectifs synonymes: bizarre, extravagant, farfelu, insolite, anticonformiste.

En ce sens, le mot nous vient de la langue anglaise qui lui a donné cette acception au XVIIème siècle, les Anglais étant en effet connus pour leur excentricité. En anglais, le mot s'écrit eccentric. Cette excentricité se remarque notamment dans les nombreux clubs et associations présents outre-Manche, principalement à Londres. Il s'agit le plus souvent de gentlemen's clubs, dont l'entrée est interdite aux femmes. Citons, entre autres, The Handlebar Club, le club des hommes arborant une moustache "en guidon", c'est-à-dire dont les extrémités sont suffisamment longues pour être recourbées, ou encore The Eccentric Club, le club des personnes excentriques, fondé à la fin du XVIIIème siècle. 

 

En français, attention à certaines phrases qui peuvent se révéler ambiguës: nous avons visité un quartier excentrique de Londres. Comprenez: un quartier original, et non pas excentré.

 

Autre adjectif synonyme d'"excentrique" dans le sens de "farfelu": foutraque. Autrement dit "déjanté", "dingue", "hors norme". Dans le registre déjanté, on trouve aussi l'adjectif "foldingue", mot composé de "fol" et "dingue". "Fol" est l'ancienne forme de "fou". "Fol", du latin follis, "soufflet, ballon", le fou étant comparé à un ballon, une vessie gonflée (Littré). Aujourd'hui, la forme "fol" subsiste devant une voyelle ou un h muet, mais cette tournure est archaïsante: fol amour, fol hommage (CNRTL). Enfin, l'adjectif "foufou, fofolle" a le sens d'"espiègle", d'"écervelé", avec une connotation affective: ce petit chien est (tout) foufou.

En Suisse romande, on utilise les adjectifs "folache", "folingue" et "folo". "Ils signifient un peu fou, fou d'une manière plutôt sympathique, et seront aisément compris de tout francophone, même s'ils n'appartiennent pas au standard. Celui-ci dispose aussi d'un adjectif pittoresque dans cet ordre d'idées: folichon, mais il ne s'emploie à peu près que dans des contextes négatifs: ce n'est pas folichon."¹ Autrefois, dans le langage familier, "folichon" signifiait "folâtre, badin": esprit folichon, humeur folichonne.² Aujourd'hui, l'expression "ce n'est pas folichon" veut dire "ce n'est pas gai, ce n'est pas divertissant".

 

¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

²Dictionnaire universel, contenant generalement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes des sciences et des arts, Tome second, 1727.

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07/06/2017

Cru

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Un mot à la fois substantif, adjectif, adverbe et participe passé. Éclairage.

 

En tant que substantif, le mot "cru" vient du participe passé du verbe "croître", "grandir, pousser". À noter que le participe passé de "croître" s'écrit "crû", mais que, substantivé, il a perdu son accent circonflexe, contrairement au "dû" du verbe "devoir".

Un "cru" est un vignoble qui produit un vin particulier, et, par extension, ce vin lui-même: les grands crus de France (les grands vignobles); servir un cru renommé, un grand cru (un grand vin).

L'expression "du cru" signifie "du pays, de la région où l'on se trouve": goûter un vin du cru (un vin local); vous devriez demander votre chemin à quelqu'un du cru.

Un "bouilleur de cru" est un "producteur de fruits qui distille sa récolte pour produire de l'eau-de-vie destinée à sa consommation personnelle".

Depuis le XVIème siècle, il existe l'expression "de mon (ton, son, etc.) cru": ce qui est inventé par une personne, par opposition à ce qu'elle emprunte à d'autres. Cette histoire est de mon cru (je l'ai forgée de toutes pièces); cet ouvrage est une compilation, l'auteur n'y a rien mis de son cru.

"Cru" est aussi un terme de chasse qui désigne le milieu d'un buisson, appelé plus communément "creux", où la perdrix se retire quelquefois pour éviter la poursuite des chiens.

 

Il y a un autre mot formé à partir du participe passé du verbe "croître": le substantif féminin "crue" qui signifie "élévation rapide et importante du niveau d'un cours d'eau, due à la fonte des neiges ou à des pluies abondantes". Rivière en crue; les crues périodiques du Nil; la crue des eaux (mot synonyme: montée).

 

"Cru" est aussi le participe passé du verbe "croire": je n'ai pas cru à ses mensonges; votre version des événements n'est crue de personne.

 

Comme adjectif, "cru" est issu du latin crudus, "encore rouge; saignant, cru, non cuit" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). "Cru" qualifie en effet les aliments qui n'ont pas subi de cuisson. Légumes qui se mangent crus: les radis, par exemple, se dégustent "à la croque au sel" (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). La viande hachée crue se mange sous la forme d'un "steak tartare". En Belgique, on dit "filet américain", une spécialité de la gastronomie bruxelloise. Le poisson cru aussi peut être servi en tartare (de saumon, de thon, etc.), ou à la japonaise sous la forme de "sashimi" (plat composé de poisson cru en tranches fines, généralement accompagné de divers condiments), de "sushi" (boulette de riz surmontée d'une lamelle de poisson cru) ou de "maki" (cylindre de riz entouré d'une feuille d'algue sèche dite nori, et garni en son centre de poisson cru et de légumes croquants). Le California roll, très populaire aux États-Unis, est un maki inversé: le riz est à l'extérieur, et la feuille d'algue à l'intérieur.

Du "lait cru" est du lait non stérilisé: gruyère au lait cru.

Et l'expression "vouloir avaler/manger quelqu'un tout cru" signifie que l'on est furieux contre quelqu'un.

 

Il n'y a pas que les aliments qui peuvent être crus. En parlant de certaines matières, l'adjectif "cru" signifie "qui n'a pas subi de préparation, de modification": cuir cru; métal cru (non purifié). Pour les matières textiles, les fils et les étoffes, on utilise plutôt l'adjectif "écru" (qui est encore à l'état naturel): toile, laine écrue; fil de soie écru (qui n'a pas été lavé). Par extension, "écru" signifie aussi "qui a la couleur d'un textile qui n'a pas été blanchi ni teint": une nappe écrue (couleur blanche tirant sur le beige).

 

En Suisse romande, en Belgique et au Québec, "cru" désigne un "temps froid et humide". Il fait cru, aujourd'hui. "C'est dans une certaine mesure l'équivalent français de l'allemand kühl et de l'anglais cool, frais au sens d'un peu froid, mot qui manque en français et dont frisquet n'occupe pas tout à fait la place."¹

 

Autre sens de l'adjectif "cru": qui est dur, violent, que rien n'atténue. Le néon fournit une lumière très crue (éblouissante). Une couleur "crue" est une couleur qui tranche violemment sur le reste (adjectifs synonymes: criard, vif). En peinture, on utilise le terme "lumière, ombre crue" lorsque les zones claires ne sont pas séparées des zones sombres par des passages.

 

"Cru" est aussi employé pour décrire quelque chose qui est exprimé sans ménagement: réponse crue (directe, brutale); faire une description très crue de la situation (réaliste); je lui ai dit la vérité toute crue (de manière franche). "Cru" possède aussi le sens de "qui manque à la décence, à la bienséance", mais cet usage tend à être vieilli: des plaisanteries crues (grivoises); tenir des propos très crus (libres, osés, choquants).

 

Toujours dans le sens de "ce qui est exprimé sans ménagement", "cru" peut être utilisé comme adverbe: parler cru (parler sèchement, durement). Il existe également l'adverbe "crûment" ou "crument": dire crûment ses vérités à quelqu'un. Expression synonyme: sans ambages (sans détours). "Tout cru" aussi signifie "sans détours": je vous le dis tout cru (je vous le dis tout net, comme je le pense). Expression synonyme: ne pas mâcher ses mots. Enfin, il y a la locution adverbiale "à cru": en reposant directement sur une chose. En architecture, une construction "à cru" repose sur le sol, sans fondations. Et en équitation, monter "à cru" signifie monter "sans selle". Autrefois, on disait "à poil", mais cette expression n'a plus du tout le même sens aujourd'hui: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

 

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¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.