12/06/2016

Quinte

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Le mot "quinte" possède de nombreux sens différents, dans des domaines extrêmement variés. Éclairage.

 

Le mot "quinte" est une substantivation de l'ancien français quint, "cinquième", lui-même issu du latin quintus.

 

En musique, une "quinte" qualifie le cinquième degré de la gamme diatonique. On appelle "intervalle de quinte", ou elliptiquement "quinte", un intervalle de cinq notes consécutives: par exemple do-sol, ré-la ou si-fa. Une "quinte juste" est un intervalle de trois tons et un demi-ton diatonique, une "quinte augmentée" est un intervalle de trois tons, un demi-ton diatonique et un demi-ton chromatique, et une "quinte diminuée", anciennement "fausse quinte", représente un intervalle de deux tons et deux demi-tons diatoniques.

Le mot "quintette" désigne un morceau de musique écrit pour cinq voix ou cinq instruments, ainsi qu'un petit orchestre composé de cinq musiciens, plus particulièrement un orchestre de jazz. En ce sens, on écrit aussi "quintet".

 

Dans le langage du jeu, une quinte est une suite non interrompue de cinq cartes. Au poker, une quinte contient obligatoirement un 5 ou un 10. Toujours au poker, une "quinte flush" (straight flush en anglais) est formée de cinq cartes dont les rangs se suivent et dont les couleurs sont identiques. Une "quinte flush royale" (royal flush) est une quinte flush du 10 à l'as: il s'agit de la main la plus forte au poker car c'est la plus rare de toutes les combinaisons existantes.

Le terme "flush" est un anglicisme tirant très probablement son origine du latin fluxus, "écoulement d'un liquide", qui a donné flus en ancien français, d'où viennent des mots comme "flux" et "fluide". Flux et fluid se retrouvent en anglais. En italien, nous avons le mot flusso, et en allemand le mot Fluss, "flot, fleuve". En anglais, le mot "flush" possède entre autres le sens de "rougeur du visage suite à une émotion", rougeur que l'on sait provoquée par un afflux sanguin, et de "chasse d'eau". Au poker, il faut sans doute considérer métaphoriquement la succession des cinq cartes de la même couleur comme un "courant que rien ne peut entraver", courant qui rapproche de la victoire le joueur qui a la chance d'avoir ces cartes en main.

Dans le monde des courses de chevaux, le "quinté" est un pari où le joueur cherche à déterminer les cinq premiers chevaux à l'arrivée.

 

En escrime, au sabre, la "quinte" est la cinquième position de la "parade", l'action défensive faite avec l'arme pour bloquer l'attaque de l'adversaire. Lors de cette position, également nommée "quinte haute", l'arme est placée horizontalement au-dessus et en avant de la tête. Outre le sabre, les deux autres armes que l'on rencontre en escrime sont le fleuret et l'épée.

 

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 Les cinq positions au sabre.

 

Depuis le XVIIème siècle, une "quinte" est aussi bien sûr un "accès de toux". À l'origine, le terme se rapportait spécialement à une toux caractéristique de la coqueluche. Littéralement, la "quinte" signifie ici "toux revenant toutes les cinq heures", selon la croyance ancienne que lorsqu'on était malade de la coqueluche les accès de toux se reproduisaient selon ce rythme-là (Petit Robert et CNRTL). Dans nos pays industrialisés, la coqueluche est une maladie dont on se protège par la vaccination, mais dans les pays en développement elle continue à faire plusieurs centaines de milliers de victimes par année. Aujourd'hui, nous employons l'expression "quinte de toux" pour qualifier un accès de toux violent et prolongé: avoir une quinte de toux, être pris d'une quinte de toux, être en proie à une quinte de toux, être secoué par une quinte de toux.

Au XVIème siècle, une "quinte" désignait un "caprice" ou un "brusque accès de mauvaise humeur". C'est de là que nous vient l'adjectif "quinteux": qui est d'humeur fantasque, qui a un caractère difficile et changeant, qui se fâche facilement. Cet adjectif est vieilli, "capricieux" en est le synonyme le plus courant. Il existait autrefois l'expression "quinteux comme une mule". Et lorsque quelqu'un ne voulait pas manger hors de ses repas, on disait qu'il était "quinteux comme la mule du Pape", "qui ne boit et ne mange qu'à ses heures".¹ Aujourd'hui, l'adjectif  "quinteux" sert à décrire "un cheval et même un chien désobéissant ou en fauconnerie un oiseau qui s'écarte trop".² Adjectif synonyme: rétif.

 

Citons, parmi les autres mots de la même famille que "quinte":

-La quintessence, du latin quinta essentia, "cinquième substance": chez certains philosophes anciens, cinquième élément qui s'ajoute aux quatre premiers (la terre, le feu, l'air et l'eau) et qui en assure la cohésion. Par extension, dans le registre littéraire, ce qu'il y a de plus raffiné, de plus essentiel dans une chose ou chez une personne: la quintessence d'un livre.

-Le verbe "quintupler": multiplier par cinq. Les "quintuplés" sont les cinq enfants nés d'une même grossesse.

-Le "quintil": en poésie, strophe de cinq vers. À ne pas confondre avec le "quintile": cinquième  partie d'un tout. Ce mot s'emploie pour qualifier "un cinquième" ou pour représenter le pourcentage 20 %.

 

***

 

¹Philibert Joseph Le Roux, Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre & proverbial, À Amsterdam, chez Michel Charles Le Cène, Libraire dans le Nes, 1718.

²Catherine Guennec, Le petit livre des mots inconnus au bataillon, Éditions First-Gründ, Paris, 2015.

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09/04/2014

Le violon

 

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 Cet instrument de musique est au cœur de plusieurs expressions.

 

Le violon possède quatre cordes accordées en quintes, respectivement sur le sol, le ré, le la et le mi. Au début du XVIème siècle, on utilisait le terme vyollon. La première apparition du mot avec l'orthographe que l'on connaît aujourd'hui se situe avant 1550. Dans "Le Tiers Livre" publié en 1546, Rabelais écrit: "Plus me plaît le son de la cornemuse que les fredonnements des violons auliques."

Le mot désigne aussi bien l'instrument que le musicien qui en joue: être violon dans un orchestre (on peut bien sûr aussi dire "violoniste"). Celui qui dirige les violons d'un orchestre est appelé "premier violon". Autrefois, un "violoneux" était un joueur de violon qui animait les fêtes de campagne et, par extension et dans un sens péjoratif, un violoniste médiocre. Aujourd'hui, on parle d'un "crincrin" pour décrire un mauvais violoniste et un violon de piètre qualité qui produit des sons désagréables, le terme "crincrin" étant une onomatopée imitant un son discordant et grinçant. Autrefois, on disait aussi "ménétrier" pour qualifier un violoniste de village qui escortait les noces et faisait danser les invités. Et au Moyen-Âge, c'était le ménestrel, un musicien ambulant ou engagé par un seigneur, qui chantait des vers et récitait des fabliaux en s'accompagnant d'un instrument.

Un stradivarius est un violon fabriqué au XVIIème ou au XVIIIème siècle dans l'atelier d'Antonio Stradivari dit "Stradivarius", un luthier italien originaire de la ville de Crémone qui, outre des violons, fabriquait également des violoncelles, des altos et des guitares, tous de qualité exceptionnelle, et dont certains ont survécu à travers les siècles et ont été conservés avec leur montage d'origine.

 

On rencontre le violon dans plusieurs expressions:

-Aller plus vite que les violons: aller trop vite, précipiter les choses, faire des déductions hâtives.

-Accorder ses violons: se mettre d'accord.

-Payer les violons: faire les frais de quelque chose sans en tirer aucun profit. Cette expression a une origine grivoise: entretenir une garce que d'autres personnes voient¹. On trouve dans la comédie-ballet de Molière "La Comtesse d'Escarbagnas" (1671) la tirade suivante: "Je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres". Et autrefois, on disait "se donner les violons/avoir les violons de quelque chose" dans le sens de "tirer vanité de quelque chose": il est cruel pour nous d'être en but à la mauvaise intrigue de gens qui, peut-être sans faire des choses merveilleuses, veulent avoir les violons de tout².

-Pisser dans un violon: ne servir à rien. Dans le langage populaire, on emploie généralement l'expression sous la forme de "c'est comme pisser dans un violon" ou "autant pisser dans un violon": on a beau donner son avis, cela est complètement inutile parce que personne n'écoute et n'en tirera de leçon.

-Au XXème siècle, apparaît l'expression "avoir un violon d'Ingres". Jean-Auguste-Dominique Ingres est un peintre français néo-classique né à la fin du XVIIIème siècle et mort en 1867. Plusieurs de ses œuvres, parmi lesquelles "Le Bain turc" et "La Grande Odalisque", sont exposées au musée du Louvre à Paris. Mais Ingres ne faisait pas que de la peinture. Il avait une passion, le violon, à laquelle il se consacrait dès qu'il avait un moment de libre. D'où l'expression "avoir un violon d'Ingres" qui, au départ, désignait le fait, pour un artiste, de pratiquer un art qui n'était pas le sien. Plus tard, le sens de l'expression s'est étendu à toute activité secondaire, pas seulement celle d'un artiste. Mais lorsqu'on parle de "violon d'Ingres", on sous-entend tout de même que notre passe-temps favori est lié à quelque chose d'artistique.

"Le violon d'Ingres" est également le nom d'une photographie de Man Ray, un artiste américain qui vécut à Paris dans les années 1920. La photo, qui date de 1924, représente le dos nu d'une femme, sur lequel figurent les ouïes d'un violon. La femme n'est autre que Kiki de Montparnasse, modèle et égérie du Paris des années folles, qui partagea avec Man Ray une passion amoureuse qui révolutionna la photographie. Les images de leur vie commune à Montparnasse ont fait le tour du monde et sont considérées comme parmi les plus célèbres du XXème siècle.

L'expression "avoir un violon d'Ingres" n'est pas la seule pour parler d'un passe-temps. On peut aussi dire qu'on a un hobby. L'origine de ce mot nous vient d'une formule anglaise, hobbyhorse, qui qualifiait autrefois un jouet constitué d'un long manche de bois muni de rênes au bout duquel se trouvait une tête de cheval. À l'autre bout il y avait parfois des roulettes pour faire avancer le jouet que les enfants chevauchaient en se prenant pour des cavaliers. En référence à ce jeu, un hobby désigne une activité ludique que l'on pratique pour se distraire durant ses loisirs, sans connotation artistique. L'expression "avoir un hobby" s'est répandue largement dans le langage des gens à partir des années 1950, période où les loisirs ont commencé à prendre une part importante dans leur vie.

On peut également avoir un dada. Ce mot est la version française de hobbyhorse, "dada" désignant un cheval dans le langage enfantin. Il s'agit d'une onomatopée reproduisant le bruit du galop d'un cheval. "Dada" a un sens différent de "hobby": davantage qu'un passe-temps, "avoir un dada" véhicule la notion de manie, d'idée fixe, de passion pouvant devenir envahissante, voire obsessionnelle.   

Enfin, il y a la marotte. Autrefois, une marotte était une poupée montée sur un bâton, qui a ensuite été utilisée dans les théâtres de marionnettes. Et encore plus tôt, le mot désignait le sceptre surmonté d'une tête coiffée d'un capuchon coloré et garnie de grelots que brandissait le fou du roi. Pour cette raison, "avoir une marotte" sous-entend que notre occupation préférée a un côté inhabituel, original, excentrique, avec aussi l'idée de manie du dada.

 

Revenons au violon qui, dans le langage familier, par analogie des cordes de l'instrument et des barreaux, désigne la prison située dans un poste de police où  l'on enferme ceux qui sont arrêtés le soir en attendant de les interroger le lendemain. Depuis la fin du XVIIIème siècle, on dit "mettre au violon": mettre en prison. Ou encore: "passer la nuit au violon". Avant le XVIIIème siècle, on disait "mettre au psaltérion". Comme le violon, le psaltérion était un instrument à cordes. Mais il est apparu au Moyen-Âge. Et dans l'expression, il prenait le sens de "psautier", le livre des psaumes en religion. "Psaltérion" et "psautier" ont en effet la même origine étymologique: ils viennent tous deux du latin psalterium. "Mettre au psaltérion" signifiait donc "mettre au psautier", c'est-à-dire en pénitence, dans un endroit où l'on a le temps de méditer sur ses méfaits, de se repentir et de réciter quelques psaumes pour le salut de son âme. Le psaltérion passant de mode au fil des siècles, il a été remplacé par le violon, devenu entre-temps "le roi des instruments"³.

 

¹Antoine Goudin, Curiosités françaises pour supplément aux dictionnaires, 1640.

²Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

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