10/03/2015

Ficelle

 

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Le mot "ficelle" a plusieurs étymologies possibles. Il pourrait venir du latin filicellum, lui-même dérivé de filum, "fil", ou de fiscella, "petit panier tressé de jonc ou d'osier" (Littré). Selon une autre source, "ficelle" viendrait du latin classique funiculus, "petite corde, ficelle, cordon", diminutif de funis, "corde, câble" (Larousse). La ficelle est en effet une corde mince, composée de plusieurs brins et destinée à attacher toutes sortes d'objets, que l'on peut comparer aux cordes de jonc ou d'osier de la fiscella latine. Nous verrons plus tard que la ficelle se rattache aussi au sens de "fil", ce qui pourrait justifier la première étymologie.

Comme la laine, la ficelle se rassemble sous la forme d'une pelote. Elle peut être de coton, de jute ou de papier. On la trouve en cuisine, avec le "bœuf à la ficelle": un morceau de bœuf que l'on entoure d'une ficelle et que l'on cuit dans un bouillon avec des légumes, les extrémités de la ficelle étant attachées aux anses de la casserole ou de la cocotte, de manière à ce que la viande ne touche pas le fond du récipient.

La ficelle se décline en plusieurs expressions:

- Tirer sur la ficelle: exagérer, aller trop loin, notamment dans la recherche d'un avantage, en vouloir toujours plus, profiter trop longtemps d'une situation. Expressions synonymes: tirer sur la corde, pousser le bouchon trop loin.

- Avec des bouts de ficelle: avec des moyens dérisoires, les moyens du bord. Monter un spectacle avec trois bouts de ficelle. Un marchandage de bouts de ficelle: qui porte sur des choses insignifiantes. Expression synonyme: bouts de chandelle. Faire des économies de bouts de chandelle: faire des économies dérisoires (voir http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc... ). 

-Déménager à la ficelle: déménager clandestinement, en descendant les effets par la fenêtre à l'aide d'une corde (expression aujourd'hui vieillie).¹

-Tenir la ficelle: faire la queue. On trouve cette expression dans le dernier roman de Victor Hugo, "Quatre-vingt-treize", paru en 1874, mais dont l'action se situe à la fin du XVIIIème siècle, pendant les années de la Révolution française appelées Terreur: "On faisait queue aux portes des marchands; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue Montorgueil. Faire queue, cela s'appelait "tenir la ficelle", à cause d'une longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui étaient à la file."


Par analogie de forme avec la corde, une ficelle désigne aussi un pain très mince, de poids équivalent à celui d'une demi-baguette. Et les Lausannois n'auront pas oublié la Ficelle, surnom donné à la ligne de métro Lausanne-Ouchy, qui a circulé de 1877 à 2006 et qui a été remplacée par le M2.


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La ficelle peut aussi avoir le sens de "fil", plus particulièrement celui servant à faire mouvoir les marionnettes. C'est de là que vient l'expression "tirer les ficelles": faire agir les autres, les manœuvrer, en restant soi-même dans l'ombre. Celui qui tire les ficelles: personnage le plus important, celui qui détient le véritable pouvoir.

Par extension, le mot "ficelle" employé au pluriel désigne des artifices: il/elle connaît bien les ficelles du métier, c'est-à-dire les secrets du métier, les procédés cachés. On peut aussi parler des ficelles d'un art. Et l'expression "les ficelles sont un peu grosses" signifie que la ruse n'est pas très subtile et qu'il est facile de dévoiler la supercherie ou le mensonge (on peut aussi dire: la ficelle est un peu grosse). Expression synonyme: c'est cousu de fil blanc.

Enfin, autrefois, "ficelle" utilisé comme adjectif signifiait "malin, retors, rusé": méfiez-vous, il/elle est très ficelle.


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L'adjectif "ficelé" a plusieurs significations. La première, bien sûr, découle du verbe "ficeler", "attacher, lier avec de la ficelle": un paquet ficelé. Mais l'adjectif peut aussi être utilisé pour parler d'une personne que l'on a ligotée: il/elle a été retrouvé(e) ficelé(e)... par plaisanterie, on peut ajouter "comme un saucisson". Le deuxième sens de "ficelé" est "habillé", autrefois "vêtu avec élégance", mais aujourd'hui on emploie l'adjectif précédé généralement de l'adverbe "mal" pour dire que quelqu'un n'est pas bien habillé: il/elle est mal ficelé(e). Synonyme: mal fagoté(e). Enfin, un travail "bien ficelé" est un travail bien fait, accompli avec soin.


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¹Lorédan Larchey, Les excentricités du langage, quatrième édition singulièrement augmentée, Paris, E.Dentu, libraire-éditeur, 1862.


08:46 Publié dans Cuisine; gastronomie, Culture, Latin, Lausanne, Victor Hugo | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | |

22/11/2014

Chef !

le-chef-de-gare-magnifique.jpgLe mot "chef" est issu du latin caput, capitis, "tête (d'homme ou d'animal)", au sens figuré "bout, extrémité, pointe", d'où "ce qui est important" et "celui qui est à la tête de".

"Chef" a coexisté dans la langue française comme synonyme de "tête" jusqu'au XVIème siècle. Ce sens subsiste dans un mot et dans deux locutions que l'on utilise aujourd'hui encore:

-Couvre-chef: chapeau.

-Branler, opiner du chef: approuver les propos de son interlocuteur en bougeant la tête (on peut aussi dire "opiner du bonnet").

-De son chef, de son propre chef ou de son plein chef: de sa propre initiative, de soi-même, par une décision personnelle. Agir, faire quelque chose de son propre chef. Dans cette locution figurée, le mot "chef" est à comprendre comme représentant le pouvoir de décider ou de juger que possède une personne.

Le mot "chevet" appartient à la même famille. Il dérive du latin classique capitium, "ouverture supérieure d'un vêtement par lequel on passe la tête" et, en latin médiéval, "tête de lit", "partie d'une église". On appelle en effet "chevet" la partie du lit qui est proche de la tête. On parle d'une "lampe de chevet" et d'une "table de chevet". Il y a bien sûr aussi le "livre de chevet" que l'on garde à portée de main et que l'on consulte avant de s'endormir. L'expression "au chevet de quelqu'un" signifie "auprès du lit de quelqu'un": s'asseoir, rester au chevet d'un malade pour lui prodiguer des soins. En architecture, le chevet désigne la partie d'une église qui se trouve à la tête de la nef, derrière le chœur, généralement de forme arrondie.

Des mots comme "cap", "capital", "capitale", "capiteux" ou "décapiter" ont la même origine.


Dans le sens figuré de "ce qui est principal, essentiel", le mot "chef" signifie dans le langage juridique un "élément particulier d'une action en justice, groupé avec d'autres dans une même procédure"; chef d'accusation: point sur lequel porte une accusation. Il existe aussi la locution "au premier chef": en premier lieu, avant tout, au plus haut point. Il importe au premier chef de recueillir des témoignages: il est capital de recueillir des témoignages. Dans la même famille, les mots "chef-d'œuvre" et "chef-lieu", ainsi que le Capitole romain, du latin Capitolium, lui-même dérivé de caput dans le sens de "sommet", puisque le Capitole est l'une des sept collines de Rome et qu'autrefois, il s'agissait du centre religieux et politique de la ville. Le mot pourrait aussi devoir sa source à la découverte d'une tête dans les fondations du temple de Jupiter Capitolin, l'un des anciens monuments du Capitole, terminé à la fin du VIème siècle avant J.-C., mais cette origine est fortement controversée. Mentionnons également le Capitole des Etats-Unis situé à Washington et, plus près de chez nous, le plus ancien cinéma de Lausanne ouvert en 1929 et qui est aussi la plus grande salle de cinéma encore en activité en Suisse: le Capitole, avenue du Théâtre 6.


Le sens le plus courant du mot "chef" est celui de la personne qui est à la tête de quelque chose, qui dirige, commande, gouverne. En Suisse romande, le féminin "cheffe" est aujourd'hui très répandu. Un "petit chef" est une personne qui possède une supériorité hiérarchique modeste, mais qui abuse de son autorité: jouer au petit chef. On peut aussi dire: chefaillon ou capo (diminutif péjoratif de "caporal" qui nous vient aussi du latin caput, tout comme le mot "capitaine"). Un(e) sous-chef(fe) est le/la responsable hiérarchique qui vient immédiatement après le/la chef(fe).

On trouve des chef(fe)s partout, dans tous les milieux et dans toutes les professions. En voici une liste non exhaustive:

-Chef d'entreprise. Synonymes: patron, PDG.

-Chef d'État. Synonyme: président.

-Chef de chantier. Synonyme: contremaître.

-Chef de gare, de train.

-Dans le langage militaire, chef d'état-major, chef de section (synonymes: lieutenant, sous-lieutenant ou adjudant).

-Chef d'une secte. Synonymes: chef spirituel, gourou.

-Chef de famille: personne qui assure la direction matérielle et morale de la famille.

-Chef d'orchestre, chef de chœurs.

-Chef de cuisine, chef cuisinier ou simplement chef. Autrefois, on disait "maître queux" (du latin coquus, "cuisinier"). Un "chef de partie" est un cuisinier confirmé qui a une responsabilité précise et qui est aidé dans sa tâche par un ou plusieurs commis. La "surprise du chef" est un plat concocté par le chef pour surprendre un client, il s'agit généralement d'un dessert. Par extension, dans le langage familier, on appelle aussi comme cela un événement inattendu et agréable.

-Pour certaines professions ou fonctions, le mot "chef" se place en apposition: médecin-chef, adjudant-chef, sergent-chef, gardien-chef.


Sans avoir de responsabilité particulière au sein d'une équipe de collaborateurs, on peut aussi nommer "chef" une personne que l'on considère comme remarquable. Synonymes: as, champion. Et on utilise la locution familière "se débrouiller comme un chef" pour qualifier quelqu'un qui se débrouille très habilement,.

La locution "en chef" signifie "en qualité de chef", "en premier": le rédacteur en chef d'un journal, le conservateur en chef d'un musée, le général en chef d'une armée.


Le français a fourni à l'anglais les mots chief et l'ancien kerchief, "fichu" (emprunté à l'ancien français cuevrechief, "couvre-chef", au XIIIème siècle), qui se retrouve dans l'actuel handkerchief, "mouchoir". "Chef" dans le sens de "patron" est également passé en espagnol (jefe), en catalan (xef) et en allemand (Chef). Enfin, on retrouve les mots "capitaine" et "caporal" en anglais (captain, corporal), en allemand (Kapitän, Korporal) et en néerlandais (kapitein) (Petit Robert).