11/12/2019

Lucide

 

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Dans deux jours, c'est le 13 décembre. Profitons-en pour analyser l'adjectif "lucide" dont le sens a évolué au fil des siècles.

 

À l'origine, et au sens propre, l'adjectif "lucide" signifiait "clair, lumineux". Au début du roman "La peau de chagrin" d'Honoré de Balzac (1831), Raphaël de Valentin, le héros, entre dans un magasin d'antiquités où il découvre "une multitude de figures endolories, gracieuses et terribles, obscures et lucides, lointaines et rapprochées, qui se lèvent par masses, par myriades, par générations".

 

"Lucide", du latin lucidus, "clair, brillant", appartient en effet à la famille étymologique du verbe "luire", issu du latin lucere, "briller", de lux, lucis, "lumière". Les verbes lucere en italien, lucir en espagnol, luzir en portugais et leuchten en allemand ont la même racine, ainsi que les substantifs light en anglais et Licht en allemand.

 

Aujourd'hui, l'adjectif "lucide" se comprend toujours dans le sens de "clair, lumineux", mais il est employé de manière figurée: c'est l'esprit qui est "éclairé".

 

Depuis le XVIIème siècle, une personne "lucide" est une personne qui est en pleine possession de ses facultés intellectuelles: fou qui a des intervalles, des moments lucides (intervalles, moments durant lesquels il retrouve sa raison).

 

"Lucide" peut aussi prendre le sens de "conscient": il/elle est revenu(e) de son évanouissement, mais il/elle n'est pas encore entièrement lucide. On peut aussi dire: il/elle n'a pas encore toutes ses idées; il/elle n'a pas encore toute sa tête.

 

Plus généralement, "lucide" signifie "qui perçoit, comprend, exprime les choses avec clarté, perspicacité": esprit, intelligence lucide. Si l'on juge les choses "d'un œil lucide", on les juge "sans passion". Un raisonnement "lucide" est un raisonnement "net et précis".

 

Enfin, plus particulièrement, une personne "lucide" est une personne qui est "clairvoyante sur elle-même, sur son propre comportement, qui voit les choses et la réalité de manière objective, sans se laisser bercer d'illusions": soyez lucide, et renoncez à vos prétentions.

 

En anglais, l'adjectif lucid a le même sens figuré qu'en français.

 

Dans la famille étymologique du verbe "luire", on trouve aussi le prénom Lucie, du latin Lucia, féminin de Lucius. Les Lucie sont honorées le 13 décembre pour célébrer la mémoire de sainte Lucie de Syracuse, vierge et martyre du IVème siècle. Dénoncée comme chrétienne, elle fut persécutée par l'empereur romain Dioclétien. La fête de la Sainte-Lucie est très célébrée en Scandinavie et en Europe méridionale. Selon la croyance populaire, la nuit du 13 décembre était la plus longue de l'hiver, celle où tous les esprits maléfiques se réveillaient, et cette fête marque de manière symbolique la victoire de la lumière sur le monde obscur des esprits malins. En Suède, la fille qui tient le rôle de sainte Lucie porte une couronne de bougies allumées sur la tête, et elle est suivie par une procession de garçons et de filles vêtus de blanc qui ont tous une bougie à la main.

 

Attention, on ne confondra pas la fête de la Sainte-Lucie avec Sainte-Lucie qui est une île des Caraïbes.

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18/11/2019

Clef ou clé ?

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D'où viennent ces deux orthographes ?

 

"Clef" est l'orthographe ancienne, "clé" est l'orthographe moderne. Le mot "clef" est apparu vers la fin du XIème siècle. Il vient du latin clavis, "barre de fermeture, verrou". À l'origine, "clef" était synonyme de clavus, "clou", car la serrure primitive consistait en un clou ou une cheville passé dans un anneau. "Clef/clé" appartient à un groupe de mots dérivant du latin claudere, "fermer". Le verbe "clore", par exemple, est issu de la même famille. Et on retrouve cette idée de fermeture avec des mots comme "clavicule" (du latin clavicula, littéralement "petite clef/clé") ou "conclave" (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Les Dictionnaires Le Robert-SEJER, 2011).

 

Au fil des siècles, le pluriel "clefs" serait devenu "clés" car l'addition d'un s au f final gênait à l'écrit. Et par la suite, c'est du pluriel "clés" que serait né le singulier "clé". Aujourd'hui, les deux orthographes peuvent être employées indifféremment, l'orthographe ancienne "clef" étant toujours couramment utilisée. Mais on préférera écrire "clés" au pluriel, bien que certains écrivains contemporains continuent à écrire "clefs": "En me réveillant, je me suis rendu compte que j'avais vomi sur la moquette. La soirée touchait à sa fin. J'ai dissimulé les vomissures sous un tas de coussins, puis je me suis relevé pour essayer de rentrer chez moi. Alors, je me suis aperçu que j'avais perdu mes clefs de voiture" (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Éditions Maurice Nadeau, 1994). Précisons que le f de "clef" ne se prononce jamais, aussi bien au singulier qu'au pluriel.

 

Une "clé", c'est tout d'abord la "pièce métallique servant à ouvrir ou à fermer une serrure": la clé d'une porte, d'une armoire, d'un cadenas. L'expression "clés en main" signifie "prêt à l'usage": louer une maison clés en main. En Belgique, on dit "clé sur porte". L'expression "mettre la clé sous la porte" signifie "quitter sa maison, souvent sans prévenir", et, par extension, "abandonner son commerce à la suite de déboires financiers": mes affaires vont mal, je ne vais pas tarder à mettre la clé sous la porte. Et la locution "la clé des champs" est synonyme de "liberté", notamment dans l'expression "prendre la clé des champs": s'en aller, s'enfuir, s'évader.

 

Dans le sens d'"ouvrir", mais au sens figuré, la "clé" est ce qui permet d'accéder à quelque chose ou ce qui permet d'expliquer, de comprendre quelque chose: la ténacité est la clé de la réussite; ce dialogue est la clé du roman.

 

La "clé" est aussi ce qui est très important, dont le reste dépend: une position clé (une position essentielle), un témoin clé, un mot clé (on peut aussi écrire "position-clé", "témoin-clé" ou "mot-clé"). De là nous vient la "clé" musicale, "signe de référence placé au début de la portée, sur l'une des lignes, pour indiquer la hauteur des notes inscrites (clé de sol, de fa, d'ut). Cette clé musicale a donné la locution figurée "à la clé" signifiant "avec quelque chose à la fin de l'opération": il y a une récompense à la clé.

 

Du sens premier d'"ouvrir" ou de "fermer" dérivent toute sortes d'outils servant à tendre ou à détendre, à serrer ou à desserrer, à monter ou à démonter certaines pièces (écrous, vis), à maintenir certains assemblages. Parmi ces outils, citons la "clé anglaise" ou "clé à molette", la "clé plate" ou encore la "clé universelle".

 

En musique, la "clé" est la "pièce mobile qui commande l'ouverture ou la fermeture des trous d'un instrument à vent": les clés d'une clarinette.

 

En architecture, il y a la "clé de voûte": pierre placée à la partie centrale d'une voûte, et qui maintient les autres pierres.

 

Enfin, la "clé" se rencontre en judo: la "clé de bras" est le nom d'une prise par laquelle on immobilise son adversaire.

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23/10/2019

Ris, riz

 

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Autrefois, "riz" s'orthographiait "ris". Attention à ne pas confondre ces deux mots.

 

Le mot "ris" est l'ancienne forme du substantif "rire". Il vient du latin risus, lui-même issu du verbe ridere. Au pluriel, "ris" se rencontre dans la locution littéraire et aujourd'hui datée "les jeux et les ris": les jeux et les plaisirs. "Ris" a donné naissance aux mots "risée" et "risette".

 

Autrefois, une "risée" était un "rire bruyant poussé par plusieurs personnes à la fois", en particulier un "grand éclat de rire de plusieurs personnes qui se moquent". Aujourd'hui, "risée" qualifie une "moquerie collective envers une personne, accompagnée ou non de rires". Ce mot se rencontre dans des expressions comme "'être un objet de risée", "s'exposer à la risée de" ou "subir, essuyer, être la risée de". Lorsque l'on est victime de moquerie, on devient "ridicule", adjectif qui nous vient aussi du latin ridere, de même que l'adjectif "risible".

 

Dans le langage marin, une "risée" est une "augmentation subite et momentanée du vent". Une "risée" dure plus longtemps qu'une "rafale". Dans ce sens-là, "risée" est issu de l'ancien scandinave. D'origine identique, et toujours dans le langage marin, "ris" désigne "la bande horizontale d'une voile que l'on replie, en cas de mauvais temps, pour diminuer la surface de la voilure présentée au vent".

 

Le mot "risette", diminutif de l'ancienne forme "ris", qualifie le "sourire gracieux d'un jeune enfant": faire risette, faire des risettes.

 

***

 

Le mot "riz" est issu de l'italien riso, venu lui-même par le latin oryza du grec oruza. À l'origine, le mot s'écrivait "ris". L'orthographe actuelle, qui date de la fin du XIVème siècle, a été reprise au latin.

Le "riz" est une "céréale des régions chaudes, cultivée sur un sol humide ou submergé (rizière), dont le grain est préparé pour la consommation". Le riz et le blé sont les deux principales céréales nourricières.

Le riz se retrouve dans de nombreuses spécialités culinaires du monde entier, parmi lesquelles le risotto (le terme "risotto" dériverait de risottiera, le nom du plat rond ou ovale dans lequel était traditionnellement servi le riz), la paella, le riz cantonnais, les sushis. On peut cuisiner le riz "blanc" ou "nature", l'accompagner de curry ou de safran (le fameux risotto "à la milanaise"), l'agrémenter de champignons. On peut le déguster en salade ou sous forme de croquettes. Enfin, il se décline aussi en plat sucré sous le nom de "riz au lait".

Il existe des milliers de variétés de riz. Selon les recettes, on utilisera du riz à "grains courts" qui ont la particularité de devenir collants, et sont moelleux une fois cuits, ou à "grains longs", légers et non collants (le riz basmati est l'un des plus connus). 

La cuisson du riz varie selon les spécialités. Cuisson à l'eau (riz créole, riz au lait) ou au gras (risotto, paella, pilaf). Avant la cuisson à l'eau, il est recommandé de rincer le riz pour le débarrasser de l'amidon qu'il contient. Cela rendra vos grains de riz plus légers, plus aériens. "Au gras" signifie que l'on jette les grains de riz, non lavés, dans de l'huile pour qu'ils s'en imprègnent profondément. C'est seulement ensuite qu'on les mouille de bouillon, de jus de poisson ou simplement d'eau de manière à ce que leur volume augmente. Le "riz cantonnais" se cuit d'abord à l'eau, puis on le fait revenir à l'huile dans une poêle avec des oignons, des crevettes, de la viande de porc, des petits pois, des morceaux d'omelette, etc.

Le "saké" est une eau-de-vie d'origine japonaise, obtenue par fermentation du riz.

Jadis, la "poudre de riz", obtenue à partir de grains de riz moulus, servait à embellir la peau des nobles, hommes et femmes, et à blanchir leurs perruques.

 

En Suisse romande, on trouve la "brosse à risette" ou "brosse à rizette". Non, ce n'est pas une brosse pour les enfants. Il s'agit d'une brosse à poils durs, sans manche, le plus souvent une brosse à récurer ou une brosse à ongles. Originellement fabriquée à base de racine de riz, elle est aujourd'hui confectionnée avec de la racine de chiendent.

 

Enfin, il y a le "ris de veau". Cette spécialité culinaire à base de thymus (glande située au niveau de la gorge de l'animal, et qui disparaît à l'âge adulte) fait partie de la garniture des bouchées à la reine traditionnelles. Comme il s'agit d'un plat, on serait tenté de l'écrire "riz de veau". L'origine du mot "ris" est ici inconnue.

09:31 Publié dans Cuisine; gastronomie, Culture, Homonymes, Italien, Latin, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | |