28/05/2015

Lustre(s)

 

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Tous les sens actuels du mot "lustre" dérivent du latin lustrare, "purifier", soit "par un sacrifice expiatoire", soit "au moyen des torches, de la flamme", d'où, par extension, "parcourir de sa lumière quelque chose, répandre sa lumière sur quelque chose" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).


Le premier sens du mot se rapporte à l'éclat naturel ou artificiel d'un objet brillant ou poli: lustre de l'argenterie que l'on vient de frotter ou du parquet que l'on a récemment ciré. "Donner du lustre à quelque chose", c'est "faire briller quelque chose". On peut aussi simplement utiliser le verbe "lustrer": lustrer des bottes, des ustensiles. Et l'adjectif "lustré" signifie bien sûr "brillant, luisant, poli".


Au sens figuré, le lustre est l'éclat que confère la beauté, le mérite ou toute autre qualité particulière qui met quelque chose ou quelqu'un en valeur. Autrefois, il existait l'expression "dans (tout) son lustre": elle parut au bal dans tout son lustre. Et "servir de lustre" se disait "de ce qui, par le contraste de son imperfection, rehausse ou fait valoir l'agrément, le mérite d'une personne ou d'une chose: la laideur de cette femme sert de lustre à celles qui l'entourent."¹


Enfin, depuis la deuxième moitié du XVIIème siècle, un "lustre" qualifie "l'appareil d'éclairage suspendu au plafond et formé de plusieurs branches portant autrefois des chandelles, aujourd'hui des lampes électriques": lustre de cristal. L'expression "à en décrocher le(s) lustre(s)" décrit un son particulièrement fort ou un mouvement très important: "Elle chante ce soir à décrocher le lustre !" (Gaston Leroux, Le Fantôme de l'Opéra, 1910). En anglais, "lustre" se dit chandelier, du latin candela, en référence aux chandelles qui ornaient autrefois cet appareil d'éclairage. Il s'agit d'un faux ami car en français, le mot "chandelier" est l'objet qui sert de support à des bougies, objet que l'on peut transporter de pièce en pièce, contrairement au lustre qui, lui, et cela vaut mieux pour notre sécurité, est solidement fixé au plafond. Pour tout savoir sur la chandelle: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/cha....


Il existe un sens où le mot "lustre" est employé exclusivement au pluriel. Ce sens, par l'intermédiaire du verbe lustrare que nous avons vu au début, vient du latin lustrum, "sacrifice expiatoire, fait par les censeurs tous les cinq ans à la clôture du cens pour purifier le peuple romain" (Gaffiot), le terme "cens" se rapportant au recensement des citoyens romains durant l'Antiquité. En effet, au sens premier, "lustres" signifie "cinq années":  dans ses "Confessions" de 1782, Jean-Jacques Rousseau recourt à la formule "mes douze lustres" pour parler de ses soixante ans. Aujourd'hui, on utilise le mot pour parler d'une période longue et indéterminée: je ne l'ai pas vu(e) depuis des lustres. On peut aussi dire: depuis des siècles, depuis une éternité.


Le mot "lustre" appartient à la famille étymologique du verbe "luire", issu du latin lucere, "luire, briller". Dans cette même et vaste famille, citons le verbe "illustrer", "éclairer" à l'origine; l'adjectif "illustre" ("éclairé, bien en lumière", d'où "en vue"); la "luciole", insecte qui produit des signaux lumineux la nuit pour signaler sa présence à des partenaires sexuels, attirer des proies ou éclairer un site de vol; et la "luzerne", plante dont les graines sont brillantes. Sans oublier des prénoms comme Luce, Lucie, Lucien ou encore Lucifer (au sens propre "celui qui apporte la lumière, la clarté"). "Luzerne" a été emprunté par l'anglais (lucerne) et l'allemand (Luzerne). "Lustre" au sens d'"éclat" aussi a été emprunté par l'anglais (lustre en anglais britannique et luster en américain). En Suisse, la ville de Lucerne (Luzern en allemand) tirerait son origine de la même source, plus spécifiquement du latin lucerna ("lampe"), car un fanal ou une lanterne aurait été placé à l'endroit où, depuis, a été construite la ville, de manière à guider les bateliers dans leurs courses nocturnes sur le lac.²


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¹Dictionnaire de l'Académie française, 1835.

²Alexandre Martin, La Suisse pittoresque et ses environs, Hippolyte Souverain, Paris,1835.


07:16 Publié dans Allemand, Anglais, Jean-Jacques Rousseau, Latin, Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |