01/05/2019

1er mai 2019: faites-vous le muguet ?

 

muguet.pngQui dit 1er mai dit brin de muguet, symbole du printemps et du renouveau. Cette coutume est très ancienne. C'est en effet à partir du 1er mai 1561 que le roi Charles IX, fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, instaura la tradition d'offrir du muguet aux dames de la cour le premier jour du mois de mai parce qu'il avait lui-même reçu le 1er mai de l'année précédente un brin de muguet en guise de porte-bonheur et qu'il avait trouvé ce geste charmant. Cette habitude se répandit à travers toute la France pour parvenir jusqu'à nous. Et, depuis, il est devenu courant de s'offrir du muguet ce jour-là.

Qui dit 1er mai dit aussi Fête du travail, à laquelle le muguet est associé depuis le début du XXème siècle. La date du 1er mai, elle, fut choisie en 1889 comme symbole de la lutte des travailleurs en mémoire du premier mouvement de revendication pour obtenir la journée de huit heures, qui avait été lancé le 1er mai 1886 aux États-Unis par les anarchistes, et qui avait donné lieu à une grève générale dans les usines du pays, ainsi qu'à des manifestations très violentes, notamment à Chicago. En France, à la fin du XIXème siècle, c'était une églantine rouge que les travailleurs mettaient à leur boutonnière pour défiler. Ensuite, comme la Fête du travail coïncidait avec la tradition d'offrir du muguet le 1er mai, c'est cette fleur entourée d'un ruban rouge que les manifestants adoptèrent.

 

À partir du XVIème siècle, par allusion au parfum subtil de la fleur, on appelait "muguet" un jeune galant. Voici une définition qui date de 1704, délicieusement désuète: "Galant, coquet, qui fait l'amour aux Dames, qui est paré & bien mis pour leur plaire. Les Tuileries sont le rendez-vous de tous les muguets." La définition précise qu'en ce début de XVIIIème siècle, ce terme était déjà un peu vieilli et ne pouvait avoir d'usage que dans le comique et le burlesque. Dans son Dictionnaire de 1869, Émile Littré revient sur le mot: "nom donné aux jeunes gens faisant profession d'élégance et de galanterie, parce qu'ils se parfumaient avec des essences de muguet; mot de satire ou de comédie."

Il existait aussi le verbe "muguetter" qui avait deux significations:

1. Dans le sens de "faire le muguet": "faire le galant, le cajolleur, tâcher de se rendre agréable à une Dame; il y a long temps que ce jeune homme muguette cette fille pour l'épouser; il n'y a muguet qui ne muguette." Restons parmi les fleurs avec une expression équivalente qui apparut au XVIIème siècle: conter fleurette. Elle n'est plus guère utilisée de nos jours non plus, on dira "séduire" ou, plus prosaïquement, "draguer".

2. "Se dit aussi figurément, en parlant des desseins qu'on a de se rendre maître de quelqu'autre chose; tous les Princes voisins de cette place la muguettent depuis long temps; il y a long temps qu'il muguette cette maison." Comprenez "convoiter".

À la même époque, le muguet semblait posséder des vertus médicinales: "les fleurs du muguet sont apéritives, propres pour la paralysie, pour le vertige, pour l'épilepsie. On se sert aussi de cette fleur & de la racine pour faire éternuer."

 

Toujours dans le registre médical, et depuis le XVIIIème siècle, par analogie d'aspect entre la lésion et la fleur, le terme "muguet" renvoie à une inflammation de la muqueuse de la bouche et du pharynx due à une levure, qui se présente sous la forme d'érosions recouvertes d'un enduit blanchâtre. On peut aussi parler de "candidose".

 

Les citations sont tirées du Dictionnaire français universel & latin (Dictionnaire de Trévoux), chez Estienne Ganeau, Libraire de Paris, 1704.

Pour en savoir davantage sur l'expression "conter fleurette": http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/10/30/conter-f...

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23/04/2019

Près ou prêt ?

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Deux homonymes que l'on confond facilement.

 

Écrit-on "le café est près de bouillir" ou "le café est prêt à bouillir" ?

 

"Près" est un adverbe qui a pour sens "à petite distance, non loin dans l'espace ou dans le temps". Synonyme: proche. Antonyme: loin. Comme adverbe, "près" est invariable: il/elle habite tout près; voir la mort de près.

 

"Prêt" est un adjectif qui signifie que l'on est rendu capable de faire quelque chose grâce à une préparation matérielle ou morale. Synonymes: préparé, décidé, disposé à faire quelque chose. En tant qu'adjectif, "prêt" s'accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte: être prêt(e) à temps. L'adjectif s'utilise aussi pour parler de choses dont la préparation est terminée: tout est prêt pour accueillir les invités; le déjeuner est prêt.

 

"Près de" signifie" "à petite distance de": ma maison est tout près de la tienne (dans l'espace);  il est près de 10h00, être près de la retraite (dans le temps).

 

"Prêt à" signifie "préparé pour": je suis prêt(e) à partir. Il signifie aussi "disposé à, susceptible de": il/elle est prêt(e) à tous les sacrifices pour sa carrière; tenez-vous prêt(e) à agir quand le moment sera venu; être prêt(e) à tout.

 

Ainsi, l'on écrira "le café est près de bouillir" (il ne va pas tarder à bouillir).

 

Si, malgré ces explications, vous hésitez toujours, voici quelques trucs pour vous aider:

- Si le mot peut être remplacé par "sur le point de", il faut écrire "près" qui est suivi de la préposition "de":  avec tout ce travail à faire, je suis près de craquer. Dans certains cas, le mot peut aussi être remplacé par l'adjectif "proche": le jour est près de paraître.

- Si le mot peut être mis au féminin, c'est qu'il s'agit de l'adjectif "prêt" qui est suivi de la préposition "à": je suis prêt(e) à faire le tour du monde; mon courrier est prêt à être expédié.

 

Dans l'exemple qui illustre ma note, la construction "il n'est pas prêt de céder sa collection" est incorrecte puisque l'adjectif "prêt" suivi d'un verbe est toujours accompagné de la préposition "à". Il aurait donc fallu écrire: il n'est pas prêt à céder sa collection.

 

Attention, rien n'étant jamais simple en français, les deux locutions peuvent parfois s'employer l'une à la place de l'autre. Mais cela dépend du sens que l'on veut donner à la phrase, et naturellement il ne faut pas mélanger les constructions:

-Il/elle n'est pas près de recommencer: il/elle ne va pas recommencer de sitôt; il/elle est loin d'être sur le point de recommencer.

-Il/elle n'est pas prêt(e) à recommencer: il/elle n'est pas disposé(e) à recommencer.

 

Autre exemple de phrase ou l'on peut utiliser soit l'adverbe, soit l'adjectif: nous ne sommes pas près de nous laisser faire; nous ne sommes pas prêts à nous laisser faire.

 

Enfin, pour reprendre l'exemple qui illustre ma note, on peut écrire aussi bien "il n'est pas prêt à céder sa collection" que "il n'est pas près de céder sa collection".

 

Dans la deuxième partie de "L'Éducation sentimentale" (1869), lors d'une scène entre le héros Frédéric Moreau et son ami d'enfance Deslauriers, Gustave Flaubert écrit: "Ils étaient debout et se regardaient, attendris l'un à l'autre, et près de s'embrasser". Flaubert avait écrit d'abord "prêts à s'embrasser", avant de se rendre compte que sa phrase ne signifiait pas "préparés à s'embrasser", mais "près de", c'est-à-dire "sur le point de s'embrasser".¹

 

Enfin, voici un dernier truc pour ne plus confondre "près de" et "prêt à". Lorsqu'on parle de choses, c'est "près de" qui l'emporte: le café est près de bouillir, la cérémonie est près de commencer. Le café ne peut pas être "prêt à bouillir" et la cérémonie ne peut pas être "prête à commencer" car cela suggérerait qu'ils se sont préparés pour le faire ou qu'ils ont décidé de le faire, ce qui est impossible puisque ce sont des choses. Pareil pour notre jour qui n'est pas en mesure d'être "prêt à paraître". La construction "prêt à" existe pour parler de choses, mais le verbe est toujours à la forme passive: café prêt à être servi (quelqu'un l'a préparé pour être servi).

 

¹Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, notice et notes de S.de Sacy, Éditions Gallimard, 1965.

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31/03/2019

Portemanteau

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Analyse du mot "portemanteau" dont l'orthographe et le sens ont évolué au fil des siècles.

 

Au XVIème siècle, le mot s'écrivait "porte-manteau", et désignait un "officier chargé de porter le manteau d'un haut personnage".

 

Puis "porte-manteau" a pris le sens de "valise ronde en toile permettant de transporter des vêtements avec soi, et que l'on pouvait porter en croupe". On retrouve ce porte-manteau dans "Manon Lescaut" de l'Abbé Prévost (1731), lors de la deuxième rencontre entre le marquis de Renoncour et le chevalier des Grieux à Calais: "Il [le chevalier des Grieux] était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un vieux porte-manteau, ne faisant qu'arriver dans la ville."

Plus spécialement, un "porte-manteau" désignait un étui en drap renfermant le paquetage des cavaliers. Les cavaliers l'attachaient à l'avant de leur selle.

 

Aujourd'hui, un "portemanteau" qualifie une "structure munie de patères, permettant de suspendre des manteaux ou d'autres vêtements". Cette structure peut être sur pied ou fixée à un mur. Accrocher, mettre, suspendre sa veste, son écharpe au portemanteau; les portemanteaux d'un vestiaire.

 

Pour suspendre ses vêtements, on peut aussi employer un "cintre": barre incurvée en bois, en métal ou en matière plastique, munie d'un crochet. Et l'on peut bien sûr accrocher ce cintre à la patère d'un portemanteau.

Le mot "cintre" possède trois autres sens:

- Courbure intérieure d'un arc ou d'une voûte. Le terme "plein cintre" se réfère à une courbe au demi-cercle parfait: l'arc et la voûte en plein cintre sont caractéristiques de l'architecture romane.

- Dans le langage du bâtiment, le mot "cintre" désigne un "assemblage de pièces de bois ou de métal en forme d'arc, supportant provisoirement une voûte en construction".

- Dans un théâtre, les "cintres" constituent la partie supérieure de la cage de la scène, invisible pour les spectateurs et munie de l'équipement nécessaire à la manœuvre des décors.

 

Revenons à notre "portemanteau" qui se rencontre dans une expression populaire: avoir les épaules en portemanteau: avoir les épaules qui tombent. Mais cette expression qui date du XIXème siècle n'est plus guère utilisée de nos jours.

 

Dans le langage de la marine, un "porte-manteau" est un "dispositif servant à hisser les canots le long du bordage d'un bateau". Vous aurez remarqué que dans ce sens-là, le mot s'écrit encore avec un trait d'union.

 

En anglais, le mot portmanteau, dérivé du français, désigne un grand sac de voyage. Toujours en anglais, il existe aussi la forme portmanteau word. C'est l'écrivain anglais Lewis Caroll qui a nommé portmanteau un mot formé de la partie initiale d'un mot et de la partie finale d'un deuxième mot, et combinant les sens de ces deux mots. C'est dans son roman "Through the Looking-Glass" (1871), suite d'"Alice in Wonderland" ("Alice au pays des merveilles"), que Lewis Caroll a créé le mot portmanteau.

En français, le mot "porte-manteau" dans le sens de "bagage" étant tombé en désuétude, on parle de "mot-valise": franglais (français-anglais), pourriel (pourri-courriel), alicamant (aliment-médicament), adulescent (adulte-adolescent).

Avec les termes portmanteau word et "mot-valise", l'image est celle d'un mot emballé, empaqueté dans deux autres mots.

12:23 Publié dans Abbé Prévost, Anglais, Architecture, Culture, Lewis Caroll, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | |