20/12/2017

Bûche

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 Un mot incontournable à quelques jours de Noël.

 

Le mot "bûche" nous vient du latin populaire buska, "bois, bosquet", lui-même issu du germanique. Nous avons vu il y a quelques semaines le mot "bouquet" qui, lui aussi, appartient à la famille étymologique du mot "bois": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

 

Au XIIème siècle, "bûche" s'écrivait busche, puis buche à partir du XVIème siècle (Le Petit Robert). C'est au XIIème siècle que le mot revêt le sens de "morceau de bois destiné à être brûlé" que l'on connaît aujourd'hui. Son sens ancien était celui de "bois, bosquet, buisson". Il existait en effet les verbes desbuchier, "sortir d'un bois, d'une cachette", et son contraire embuschier (Le Petit Robert). 

Desbuchier a donné "débusquer" qui, dans le langage de la chasse, signifie "contraindre le gibier à sortir du bois". Dans la même famille, le substantif "débuché" ou "débucher", toujours utilisé de nos jours: il décrit le "moment où l'animal chassé sort du bois pour prendre la plaine".

Embuschier, littéralement "se mettre en embuscade dans un lieu caché", a disparu de notre vocabulaire, mais il reste le mot "embûche", anciennement "embuscade", aujourd'hui employé au pluriel dans le sens de "difficultés qui se présentent comme un piège, un traquenard" (un parcours semé d'embûches), et le terme de chasse "rembucher", "regagner le sous-bois" en parlant d'un animal.

 

À l'origine, la "bûche de Noël" était une grosse souche que l'on mettait dans l'âtre la veille de Noël pour qu'elle brûle toute la nuit. Aujourd'hui, dans le langage courant, par analogie de forme, la "bûche" est une pâtisserie servie traditionnellement pendant les fêtes de fin d'année: bûche glacée, bûche aux marrons.

 

La bûche se retrouve dans quelques expressions:

-Dormir comme une bûche: dormir très profondément. On dit aussi: dormir comme une souche.

-Une vraie bûche: une personne lourde, indolente, souvent stupide.

-Rester là comme une bûche: sans bouger, sans réagir.

-Avoir la tête dure comme une bûche: être entêté(e).

 

Une petite bûche est une "bûchette". Ce mot qualifie aussi un petit sachet tubulaire: une bûchette de sucre.

 

En Suisse romande, une "bûche" est une amende ou une contravention: "Bûche de 400 francs pour une poubelle dans la rue" (titre du 20min.ch, 2 mai 2017). L'image est celle d'une bûche que l'on n'a pas vue, contre laquelle on se cogne, et qui fait mal.

 

Un autre sens du mot "bûche" est celui de "chute" dans le langage familier: ramasser, prendre une bûche. Comprenez: se prendre les pieds dans une bûche, et tomber.

 

Le verbe "bûcher" signifie "dégrossir une pièce de bois à coups de hache". La personne qui abat les arbres dans une forêt, qui en coupe et en débite le bois est un(e) bucheron(onne). Au Québec, "bûcher" possède le sens d'"abattre des arbres". Chez nous, le verbe "bûcher" signifie aussi "enlever les saillies d'un bloc de pierre".

Dans le langage familier, "bûcher" possède un autre sens: étudier, travailler avec acharnement et sans relâche, surtout dans le domaine intellectuel: bûcher son anglais, ses mathématiques (en référence à l'effort intense qu'il faut fournir pour dégrossir une pièce de bois à coups de hache, ce qui n'est pas donné à tout le monde). Une personne qui étudie ou travaille avec ardeur est un "bûcheur", une "bûcheuse". Synonyme: bosseur, bosseuse. C'est un sacré bosseur, une sacrée bosseuse. Le verbe "bosser" est le synonyme familier de "travailler". "Bosser" car on est courbé sur son travail, avec le dos en forme de bosse. Au lieu d'utiliser le verbe "bûcher", on peut dire "bosser dur".

 

"Bûcher" peut également être employé comme substantif. Il prend alors le sens d'un "lieu où l'on empile le bois à brûler", ou d'un "amas de bois destiné à la crémation". Autrefois, le "bûcher" désignait l'"amas de bois sur lequel on brûlait les condamnés au supplice du feu, ainsi que les livres interdits". Par extension, le terme "bûcher" qualifiait aussi le supplice du feu lui-même: il/elle a été condamné(e) au bûcher.

 

Revenons à notre dessert appelé "bûche". Un film lui a été consacré: "La bûche", réalisé par Danielle Thompson, et sorti en 1999. Ce film raconte comment les préparatifs du réveillon de Noël font naître toutes sortes de remises en question au sein d'une famille.

08:24 Publié dans Chasse, Culture, Latin, Noël, Québec, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |

22/11/2017

Carotte

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La carotte est une plante potagère de la famille des apiacées, ou ombellifères. Sa tige est appelée "fane", et la partie blanche, jaune ou orange que nous consommons en est sa racine charnue. En Suisse, les carottes sont cultivées durant toute l'année. Elles peuvent être consommées crues ou cuites: carottes Vichy (cuites à l'eau, puis nappées d'une noisette de beurre), carottes râpées (crues et assaisonnées, servies en salade), jus de carottes. Les carottes servent aussi souvent d'accompagnement à la viande, on les trouve notamment dans le pot-au-feu, un plat fort apprécié lorsque les premiers froids arrivent, et elles peuvent même être utilisées en pâtisserie: gâteau aux carottes.

Les "bœufs carottes" ne sont pas une recette: en France, dans le jargon policier, ce terme désigne la police des polices ou IGS (Inspection générale des services) parce qu'ils laissent mijoter le temps qu'il faut avant de servir.¹

En Suisse romande, nous appelons "carotte rouge" la betterave rouge.

 

La carotte a la réputation de rendre aimable. En effet, il existe l'expression "Mange(z) des carottes, ça rend aimable", que l'on dit dans le langage familier à quelqu'un qui est d'humeur revêche. On dit aussi que manger des carottes contribue à avoir un joli teint. Enfin, la carotte est riche en bêta-carotène, une vitamine qui favorise une bonne vision.

 

Autrefois, la carotte n'avait pas une aussi bonne réputation. C'était le légume des gens pauvres, plus particulièrement des paysans. Aux XVIIème et XVIIIème siècles, l'expression "ne vivre que de carottes" signifiait "vivre chichement" parce qu'en période de disette les paysans n'avaient pas de viande pour accompagner leurs carottes. Et au XIXème siècle, on disait de quelqu'un qui était en train d'agoniser qu'il/elle "avait ses carottes cuites" (on compare ici le corps de la personne mourante avec le morceau de viande servi généralement avec les carottes).

 

Aujourd'hui, on utilise l'expression "les carottes sont cuites" pour dire que tout est fini, qu'il n'y a plus d'espoir pour redresser une situation. À l'origine de cette expression, la connotation négative véhiculée par la carotte au fil des siècles. Comme le disait si bien l'humoriste et comédien Pierre Dac: "C'est quand les carottes sont cuites que c'est la fin des haricots." 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la formule "les carottes sont cuites" servait de code à Radio Londres pour déclencher des actions de résistance en France.

 

Il existe deux autres expressions courantes avec le mot "carotte":

- La carotte et le bâton: l'incitation et la menace, la récompense et la punition, pour motiver quelqu'un ou influencer son comportement (par allusion à l'âne que l'on ne fait avancer qu'à coups de bâton ou en plaçant une carotte devant lui). Ce manager pratique la méthode de la carotte et du bâton; "Les USA tentent la politique de la carotte et du bâton avec la Birmanie" (titre du journal Le Point, publié le 5 novembre 2010).

- Marcher à la carotte: n'accepter d'agir que poussé par l'appât du gain (toujours en référence à l'âne qui ne se décide à avancer que si on lui présente une carotte).

 

Au sens figuré, par analogie de forme, on parle de "carotte de tabac" (rouleau de feuilles de tabac). On appelle aussi "carotte" l'enseigne rouge, à double pointe, des bureaux de tabac français. Enfin, le terme "carotte" sert à désigner tout échantillon cylindrique de terrain prélevé par sondage en vue de déterminer la nature du sous-sol (plus spécialement, une "carotte de glace" est un échantillon prélevé au sein des calottes glaciaires).

 

"Carotte" est également un adjectif invariable, employé le plus souvent pour qualifier la couleur rouge orangé des cheveux. Adjectif synonyme: roux. On se souvient du roman autobiographique de Jules Renard, "Poil de carotte", publié en 1894, qui raconte l'enfance difficile d'un petit garçon rouquin.

 

Le mot "carotte" se décline en verbe: "carotter" signifie "extorquer quelque chose à quelqu'un, en particulier des sommes d'argent relativement modestes, par ruse ou malhonnêteté". Il/Elle m'a carotté dix francs en me rendant la monnaie. Verbes synonymes: escroquer, soutirer, voler. Au XVIIIème siècle, "carotter" signifiait "jouer mesquinement, en ne risquant presque rien" (CNRTL).

 

Enfin, on ne confondra pas le verbe "carotter" avec l'adjectif "carreauté", "à carreaux", employé au Québec: il portait une chemise carreautée.

 

¹Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

09:23 Publié dans Cuisine; gastronomie, Culture, Québec, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook | |

22/10/2017

Corbeau

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 Savez-vous distinguer un corbeau d'une corneille ?

 

Le "corbeau" ou "grand corbeau" est un oiseau omnivore au plumage noir, et au bec puissant et légèrement recourbé. Le "corbeau freux" est un corbeau à bec étroit, dont la base est dépourvue de plumes. Le corbeau appartient à la famille des corvidés. Son cri est le "croassement". Le petit du corbeau est appelé "corbillat". "Le corbeau et le renard" est une fable très célèbre de Jean de La Fontaine.

 

Le corbeau se décline en quelques expressions:

- Nez en bec de corbeau: fort et busqué.

- Noir comme un corbeau: extrêmement noir. Le terme "aile de corbeau" renvoie à une couleur noire avec des reflets bleu foncé.

- Être ravitaillé, desservi par les corbeaux: être dans un endroit reculé, loin des voies de communication ou peu pratique d'accès. Cette expression nous vient de la Bible: dans le premier "Livre des Rois", le prophète Élie qui demeure au torrent de Kerith est nourri par des corbeaux qui lui apportent du pain et de la viande.

 

Dans l'imagerie populaire, le corbeau revêt une connotation négative. On se souvient des attaques de corbeaux dans le film "Les oiseaux" d'Alfred Hitchcock (1963). Le corbeau a la réputation de porter malheur parce qu'il se nourrit de charognes. L'écrivain américain Edgar Alan Poe qualifie précisément le corbeau d'"être de malheur" dans son poème narratif "Le corbeau" (1845), traduit de l'anglais par Charles Baudelaire. Et Bashō, le grand maître japonais du haïku qui vécut au XVIIème siècle, a merveilleusement restitué le côté sombre du corbeau: un corbeau perché / sur une branche défeuillée / soir d'automne.¹ Mais il nous offre aussi un regard plus positif en jouant sur les contrastes: toujours détestable le corbeau / pourtant / en ce matin de neige...²

De cette réputation de mauvais présage véhiculée par le corbeau nous viennent les deux sens figurés du mot: "auteur de lettres ou de coups de téléphone anonymes comportant des menaces" (comme dans le film dramatique "Le corbeau" d'Henri-Georges Clouzot, sorti en 1943), et "personne avide et sans scrupule".

 

En architecture, le mot "corbeau" désigne une pièce de pierre, de bois ou de métal faisant saillie sur un mur, et destinée à supporter une charge (poutre, voûte, corniche, etc.). La construction en saillie du plan vertical d'un mur, et soutenue par un assemblage de corbeaux, porte le nom d'"encorbellement": balcon, galerie en encorbellement. "Encorbellement" vient de corbel, forme ancienne de "corbeau" (CNRTL).

 

On emploie fréquemment le mot "corbeau" comme terme générique pour désigner d'autres oiseaux de la même famille. Mais plusieurs caractéristiques les distinguent les uns des autres.

- La "corneille" est plus petite que le corbeau, et son plumage est plus terne. Le cri de la corneille n'est pas le "coassement", c'est le "craillement". La "corneille mantelée" a un plumage gris cendré, sauf pour la tête, la gorge, les ailes et la queue qui sont noires. La corneille se rencontre dans l'expression "bayer aux corneilles": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc.... Dans le langage populaire, l'expression "y aller comme une corneille qui abat des noix" signifie qu'on s'emploie à une affaire de manière maladroite, mais son usage tend à être désuet.

- Le "choucas" ou "choucas des tours" est une petite corneille noire à nuque grise, nichant notamment dans les clochers ou les anfractuosités des vieux murs.

- Le "chocard à bec jaune" est un peu plus grand et un peu plus fin que le choucas. Son plumage est entièrement noir, et ses pattes sont rouge orangé. Il vit en haute montagne.

- Le "crave à bec rouge": son long bec incurvé le distingue du chocard. Il vit en haute montagne ou sur les falaises côtières.

 

Parmi les autres oiseaux appartenant à la famille des corvidés, citons le casse-noix, le geai et la pie, que nous avons vue dans le billet précédent.

 

Dans l'ouest de la France, on utilise le mot "grole" ou "grolle" pour parler du corbeau, de la corneille ou du choucas. "Grolle", du latin populaire graula, "femelle du choucas" (CNRTL).

À ne pas confondre avec la "grole" ou "grolle", "chaussure" dans le langage familier, du latin populaire grolla, "vieux soulier", et grola en ancien provençal (CNRTL): une paire de grolles. L'expression "traîner ses grolles" signifie "flâner, errer, vagabonder". On peut aussi dire: traîner ses guêtres. Verbe synonyme: vadrouiller.

En Savoie, le terme "grolle" renvoie à un récipient en bois percé de plusieurs trous nommés "becs", et servant à boire un mélange de café et d'eau-de-vie en se passant le récipient de main en main. Son nom tirerait son origine du fait qu'autrefois, les bergers savoyards remplissaient leurs sabots de bois d'un breuvage à base de café et de gnôle pour se réchauffer en hiver. On dit aussi: coupe de l'amitié.

 

Dans la Vallée d'Aoste, la grolla est une coupe de vin avec un couvercle, provenant d'un morceau de bois de grande qualité. C'est un objet de l'artisanat traditionnel valdôtain. Rien à voir ici avec une chaussure. La grolla italienne viendrait du mot graaus, "coupe" en langue d'Oïl, mot à l'origine du Graal légendaire.²

Plus petite et pansue que la grolla, et munie de plusieurs becs, la coupe de l'amitié existe aussi dans la Vallée d'Aoste sous le nom de coppa dell'amicizia. On y sert le "café à la valdôtaine", caffè alla valdostana, une boisson à base de café, de vin, de sucre et d'épices qui se boit très chaude en hiver.

 

¹&²Bashō, L'intégrale des haïkus, édition bilingue; traduction, adaptation et édition établies par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, La Table Ronde, 2012.

³Andrea Tornielli, Processo al Codice da Vinci, Piero Gribaudi Editore, Milano, 2006.