21/06/2018

Girafe

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Aujourd'hui, 21 juin, c'est la journée mondiale de la girafe. Logique de célébrer l'animal qui possède le plus long cou le jour du solstice d'été, jour le plus long de l'année sous notre hémisphère.

Jusqu'au début du XIXème siècle, le mot "girafe" pouvait s'écrire avec la variante orthographique "giraffe".

À noter que le mot s'écrit avec deux "f" en allemand (Giraffe), en anglais (giraffe) et en italien (giraffa), mais avec un seul "f" en espagnol (jirafa) et en portugais (girafa).

Jacques Prévert, dans son poème "Mea culpa", choisit d'écrire le mot avec deux "f":

C'est ma faute

C'est ma faute

C'est ma très grande faute d'orthographe

Voilà comment j'écris

Giraffe.¹ 

 

La girafe est un grand mammifère ruminant d'Afrique, au cou très long et rigide qui lui permet d'atteindre les feuilles d'acacia jusqu'à six mètres de hauteur. Pour boire et brouter, la girafe écarte ses pattes antérieures. Son pelage est de couleur fauve, et marqué de larges taches brunes dont le dessin rappelle une mosaïque.

On dit que les girafes vont l'amble. "Aller l'amble" ou "aller à l'amble" est un type de démarche qui consiste à avancer les membres de manière latérale (antérieur droit/postérieur droit, puis antérieur gauche/postérieur gauche). Outre la girafe, l'amble est une allure naturelle chez les primates, ainsi que chez le chameau, le lama, l'éléphant, l'okapi (appelé aussi "girafe du Congo"), l'ours et le loup à crinière. Certaines races de chiens et de chevaux aussi vont l'amble. Pour le cheval, on parle d'un cheval "ambleur". Cette démarche qui crée un doux balancement est agréable pour le cavalier, et permet notamment la monte en amazone.

Le petit de la girafe est le "girafon" ou "girafeau".

 

Du côté des expressions, on dit d'une personne qui possède un long cou qu'elle a un "cou de girafe". Et il existe la locution familière "peigner la girafe" qui possède deux significations: faire un travail long et inutile, inefficace; ne rien faire de son temps. L'origine de cette locution est obscure.

Selon certaines sources, l'expression viendrait de la girafe offerte au roi Charles X par le vice-roi d'Égypte Méhémet Ali. Cette girafe, qui s'appelait Zarafa, arrive à Paris au Jardin du Roi le 30 juin 1827 (l'actuel Jardin des Plantes). Elle constitue immédiatement une attraction populaire car le public parisien n'avait encore jamais vu un tel animal. L'engouement est si grand que les femmes se mettent à se coiffer "à la girafe", c'est-à-dire en portant un immense chignon en hauteur sur la tête se voulant semblable aux deux appendices osseux couverts d'une touffe de poils nommés "ossicônes" que les girafes ont sur la tête. Cet engouement a été tourné en dérision par Honoré de Balzac dans sa nouvelle satirique parue en 1827 sous le nom de "Discours de la girafe au chef des six Osages (ou Indiens), prononcé le jour de leur visite au Jardin du Roi; traduit de l'arabe par Alibassan, interprète de la girafe".

Avant Zarafa, la seule girafe à avoir foulé le sol européen était la girafe offerte en 1486 à Laurent de Médicis par le sultan d'Égypte Al-Achraf Sayf ad-Dîn Qa'it Bay. Cette girafe aussi fit grande sensation à son arrivée à Florence. Mais revenons à notre girafe du Jardin du Roi. La légende dit qu'un de ses palefreniers égyptiens avait pour tâche de peigner la crinière de Zarafa pour qu'elle ait belle allure, une occupation longue et fastidieuse en raison de la longueur du cou de l'animal, d'où le sens de l'expression. Mais cette explication est très controversée.

Il existe une autre origine possible. "Peigner la girafe" pourrait faire allusion à la masturbation masculine, le long cou de la girafe symbolisant un pénis en érection. Lorsqu'on pense au substantif familier "branleur", dont le sens figuré est "paresseux", on comprend mieux comment le fait de "peigner la girafe" puisse être assimilé à l'inefficacité et à la fainéantise.

 

Pour conclure, relevons que le mot "girafe" possède un deuxième sens: celui de "perche fixée à un pied articulé et supportant un micro", utilisée dans le cinéma.

 

¹Jacques Prévert, Histoires, Éditions Gallimard, 1963.

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18/02/2017

Ruine(s)

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On voit souvent le mot "ruine" écrit au pluriel alors qu'il devrait être au singulier. Éclairage.

 

Le mot "ruine" vient du latin ruina, "chute, écroulement, éboulement; ce qui reste après l'écroulement, décombres" (Dictionnaire latin-français Gaffiot, 1934).

 

Le mot n'a pas la même signification selon qu'il figure au pluriel ou au singulier dans une phrase.

 

Au pluriel, des "ruines" sont les "restes d'un ou de plusieurs édifices dégradés par l'âge ou partiellement détruits": les ruines d'une ville après la guerre; un champ de ruines; le Forum romain regroupe de nombreuses ruines datant de l'Antiquité. Comme le dit Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues": "ruines - font rêver et donne de la poésie à un paysage." Substantif synonyme: vestiges.

Le mot "décombres" signifie également les "restes dispersés d'un édifice détruit". Mais en général, l'emploi du mot "ruines" suppose que les restes soient considérables. Ainsi, on parle des décombres d'un bâtiment, mais des ruines d'un palais ou d'une ville. Pour un immeuble, les deux sont couramment utilisés: les ruines/décombres d'un immeuble incendié. Quant au mot "gravats", il désigne les "débris provenant d'une démolition": tas de gravats.

 

Au singulier, "ruine" prend le sens de "grave dégradation d'un édifice allant jusqu'à l'écroulement partiel ou total". C'est dans ce sens-là que l'on emploie l'expression "tomber en ruine": s'écrouler petit à petit, se détériorer lentement. Cette expression est très souvent orthographiée à tort "tomber en ruines". La façade du château tombe en ruine (verbes synonymes: crouler, s'effondrer). Et il existe l'expression "menacer ruine": risquer de tomber en ruine. Nous avons procédé à la destruction d'un immeuble qui menaçait ruine.

Par exagération, une "ruine" désigne aussi un "bâtiment délabré": passer ses week-ends à retaper une ruine; cette maison est une véritable ruine.

 

Toujours au singulier, le mot "ruine" sert également à décrire une "personne usée physiquement ou psychologiquement": suite à tous ses chagrins, cet homme/cette femme n'est plus qu'une (pauvre) ruine. Synonymes: loque, épave. L'expression "courir à sa ruine" signifie "tomber inexorablement dans une situation extrême" (on peut aussi dire: courir à sa perte). Balzac décrit ainsi un vieil agriculteur dans son roman "Le Médecin de campagne", paru en 1833 (La Comédie humaine, "Scènes de la vie de campagne"): "C'était une sorte de ruine humaine à laquelle ne manquait aucun des caractères qui rendent les ruines si touchantes."

Au sens figuré, et concernant les choses, la "ruine" est une destruction progressive, une perte, la fin de quelque chose: la ruine de sa réputation, de sa santé, de ses espérances; la société précipite sa propre ruine (mots synonymes: chute, décadence, déliquescence, dissolution).

 

Enfin, toujours au singulier, on utilise le mot "ruine" pour désigner la "perte des biens, de la fortune": être au bord de la ruine. Synonymes: banqueroute, débâcle, faillite, naufrage. Le verbe "se ruiner" signifie "causer sa propre ruine, perdre tous ses biens et/ou tout son argent": il/elle s'est ruiné(e) au jeu. Par extension, "se ruiner", c'est "dépenser beaucoup": je me suis ruiné dans ce magasin de vêtements. Et l'adjectif "ruineux" signifie "qui entraîne une dépense excessive; coûteux": ce voyage est ruineux. Autrefois, "ruineux" signifiait "qui tombe en ruine" (une petite maison ruineuse), mais cela n'est plus d'usage aujourd'hui. De même, l'adjectif "ruiné" ne sert plus à parler d'un bâtiment en ruine, mais uniquement de quelqu'un qui a perdu sa fortune: il/elle est complètement ruiné(e).

 

Notons que le verbe "ruiner" au sens de "réduire à l'état de ruines" n'est plus d'usage non plus. On ne dit plus "cette ville a souvent été ruinée par de forts séismes": on dira "de forts séismes ont souvent détruit/dévasté cette ville". "Ruiner" s'emploie dans le sens d'"abîmer fortement, ravager" (la grêle a ruiné les vignes; la tempête a ruiné tous les arbres de son verger), de "causer la perte/la fin de quelque chose" au sens figuré (ruiner les espoirs, les illusions de quelqu'un), et, bien sûr, "faire perdre la fortune, la prospérité à quelqu'un ou quelque chose" (la guerre a ruiné le pays; ruiner un concurrent).

 

Dans le langage des beaux-arts, un(e) "ruiniste" est un peintre qui s'est spécialisé dans la représentation des ruines.

 

En géomorphologie, l'adjectif "ruiniforme" se dit d'une "roche ou d'un relief auxquels l'érosion a donné un aspect de ruine": paysage ruiniforme.

 

Dans le langage de la construction, une "ruinure" est une "entaille faite dans les solives d'un plancher ou sur un poteau pour augmenter la prise de la maçonnerie".

 

Pour finir, en botanique, une "ruine-de-Rome" est l'autre nom de la "cymbalaire" ou "cymbalaire/linaire des murs" ou encore "lierre des murailles", une plante rampante aux guirlandes de petites fleurs mauves qui aime les recoins humides et ombragés des vieux murs:

 

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09/03/2014

Dès potron-minet

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Une expression désuète, mais qui a conservé tout son charme.

 

"Dès potron-minet" signifie "très tôt", "à l'aube": se réveiller ou se lever dès potron-minet. Toujours en rapport avec un animal, on peut aussi dire "au chant du coq". L'expression "dès potron-minet" date de la première moitié du XIXème siècle. Actuellement, on ne l'utilise plus beaucoup, sauf si l'on souhaite faire sourire ou surprendre ses interlocuteurs, comme dans le film "Podium" de Yann Moix où Benoît Poelvoorde, qui joue le sosie de Claude François, prononce la fameuse réplique: "Claude, dès potron-minet, il était ici et il yoggait."

 

Le mot "potron" n'est pas un diminutif ou une déformation de "poltron" qui veut dire "lâche" et n'a donc rien à voir avec un chat qui prendrait la fuite. Il ne s'agit pas non plus d'une variété aujourd'hui disparue du potiron. Le mot viendrait de l'ancien français poitron ou poistron, "derrière", "postérieur", du latin posterio. Au XVIIème siècle, on disait "dès poitron-jacquet", le jacquet désignant l'écureuil. Il semblerait que ce mot soit encore utilisé de nos jours en Normandie. Les deux expressions associent les premières lueurs du matin au postérieur du chat et de l'écureuil, des animaux apparemment très matinaux dont on ne distingue que l'arrière-train parce qu'ils se déplacent très rapidement. À l'origine, l'expression serait apparue dans les campagnes et, au fil des siècles, on serait passé de l'écureuil au chat en raison de l'urbanisation grandissante, les citadins ayant plus de chances d'apercevoir rôder tôt le matin dans les rues un chat qu'un écureuil¹.

Selon une autre source, "jacquet" serait un vieux mot par lequel on désignait un flatteur. Et ce serait en raison de la ressemblance entre le caractère du flatteur et celui du chat que le nom de jacquet, au cours du XIXème siècle, se serait fait destituer par l'animal². Mais cela n'explique pas pourquoi on parlerait du postérieur d'un flatteur dans l'expression, et encore moins pourquoi on se lèverait très tôt avec lui.

Il existe encore une autre supposition. "Potron" serait un ancien mot français qui qualifiait le petit d'une jument et, par extension, le petit de tous les quadrupèdes. "Dès potron-minet" serait alors l'équivalent de "aussitôt, aussi tôt que le petit chat", c'est-à-dire de bon matin, dès le point du jour, en même temps que les chats se réveillent, et probablement par allusion au chaton affamé qui ouvre les yeux de bonne heure pour téter. Cette expression serait elle-même issue d'un ancien proverbe qui signifiait autrefois la même chose, mais en plus imagé: "dès que les chats seront chaussés."³

Les Anglais aussi ont de jolies expressions imagées pour nommer le point du jour. Curieusement, le chat ne figure pas dans la liste. En voici deux parmi les plus cocasses: at sparrow's cough ("à la toux du moineau") et at sparrow's fart ("au pet du moineau").

 

Il existe plusieurs variantes de l'expression "dès potron-minet" qui jouent sur les mots et donnent parfois lieu à des sous-entendus scabreux: "dès patron-jacquet", "dès patron-minet", "dès potron-minette", "dès le réveil minet"... Et dans "Le Père Goriot" de Balzac, paru en 1834, on a le plaisir de découvrir deux autres versions qui figurent dans un dialogue entre Madame Vauquer et sa domestique Sylvie: "Vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous décanillé dès le patron-jacquette. —Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer: on dit le patron-minette."

 

¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

²Journal grammatical, littéraire et philosophique de la langue française et des langues en général, 1835.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

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