20/04/2015

Êtes-vous à la page ?

 

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Le mot "page" vient du latin pagina, "partie interne du papyrus découpée en feuillets, avec une seule colonne d'écriture par feuillet; page" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Une page est en effet chacun des deux côtés d'une feuille de papier où l'on peut écrire ou dessiner. Dans "Gargantua" de François Rabelais (1534), on rencontre le mot "pagine": "Quelque pagine de la diuine Escripture".


Certaines pages ont des noms spécifiques. Le premier côté d'une feuille de papier est appelé "recto" ou "belle page" car ce côté est l'endroit de la feuille. L'autre côté est appelé "verso" ou "fausse page" car il est situé au revers de la feuille de papier. Lorsqu'on écrit ou que l'on imprime un texte sur les deux faces d'une page, on écrit/imprime "recto-verso". Dans un livre, la "belle page" est la page de droite, c'est la page côté recto, celle qui est le mieux perçue par le lecteur et qui porte un numéro impair. C'est sur cette page que se trouvent le titre et, le plus souvent, le début d'un nouveau chapitre. La "fausse page", au verso de la "belle page", est la page de gauche d'un livre, celle qui porte un numéro pair. La "page de garde" d'un livre est la feuille blanche placée entre la couverture et la page de titre. La première page d'un journal, celle qui contient les grands titres, se nomme "une": qu'y a-t-il à la une du journal ce matin ?

Quelques expressions tournent autour de la page:

-Être à la page: être au courant de l'actualité ou des dernières tendances de la mode. Cette expression pourrait faire référence à un almanach ouvert à la bonne page, c'est-à-dire la page du jour. Expressions synonymes: être dans le coup, être dans le vent, être de son époque.

-Mettre quelqu'un à la page: "Cette expression argotique ne signifie pas « mettre quelqu'un à la mode », comme on pourrait le croire, mais plutôt le mettre au pas, le ramener à la raison, éventuellement le remettre à sa place. L'expression s'entend majoritairement chez les jeunes."¹

-Tourner la page: ne plus se préoccuper d'une situation difficile, passer à autre chose. Après une rupture amoureuse, il faut savoir tourner la page pour aller de l'avant.

-Syndrome de la page blanche: chez les écrivains, crainte de ne pas trouver l'inspiration au moment de commencer ou de continuer une œuvre. On peut aussi dire: angoisse/peur de la page blanche. Le terme savant de cette peur est "leucosélophobie" (substantif féminin).


Par métonymie, le mot "page" fait aussi référence à ce qui est inscrit ou imprimé sur une page: lire une page, finir sa page. Par extension, on parle d'une "page de publicité" qui passe à la télévision. Sur Internet également, il y a des pages. On qualifie de "page-écran" l'ensemble des informations qui apparaissent sur toute la surface de l'écran d'un terminal. Une "page Web" est une page-écran qui fait partie d'un site Web et qui contient des liens vers d'autres pages. La "page d'accueil" est la première page d'un site Web qui s'affiche lors d'une connexion, qui fournit une présentation générale du site et qui donne accès à l'ensemble des rubriques qu'il contient; anglicisme synonyme: home page. La page Web d'un réseau social sur laquelle quelqu'un publie des informations est appelée "mur": j'ai posté un statut sur mon mur Facebook. La "mise en page(s)" est l'opération par laquelle on dispose graphiquement tout ce qui doit rentrer dans un texte (blancs, titres, légendes, illustrations, etc.), autant dans un journal en version papier que sur une page Web. Pour un journal en version papier, ce travail précède l'impression et aboutit à la création d'une "maquette".


Au sens figuré, la page caractérise une partie de la vie d'un individu ou une période de l'histoire d'un groupe de personnes ou d'une nation: une des pages les plus heureuses du XXème siècle; la plus belle page de ma vie. Dans le même sens et le même registre, on peut utiliser le mot "chapitre": un chapitre glorieux ou peu glorieux de l'histoire d'un pays.


Revenons au livre avec le "marque-page" ou "signet": morceau de papier ou de tissu que l'on place entre deux pages d'un ouvrage en le laissant dépasser, de manière à pouvoir reprendre ultérieurement sa lecture là où on l'avait interrompue ou pour pouvoir retrouver facilement un passage en particulier. La "pagination" est la manière de numéroter les pages: la pagination de ce livre commence après le titre; la pagination de la préface est en chiffres romains.


On ne confondra pas la page avec le page, anciennement un jeune noble placé au service d'un seigneur pour apprendre le métier des armes. On rencontrait autrefois la locution "être hardi/effronté comme un page". On ne confondra pas non plus le page avec le pageot, "lit" en argot. Variante orthographique: pajot. Et en forme abrégée: page (substantif masculin). Le mot "pageot" pourrait tirer son origine de "paillot": petite paillasse (ce terme est aujourd'hui vieilli). Et il existe les verbes "se pager" et "se pageoter/pajoter": se mettre au lit, se coucher. D'autres mots que "pageot" désignent le lit en argot: paddock, pieu, plumard et pucier.


¹Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.


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09/04/2014

Le violon

 

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 Cet instrument de musique est au cœur de plusieurs expressions.

 

Le violon possède quatre cordes accordées en quintes, respectivement sur le sol, le ré, le la et le mi. Au début du XVIème siècle, on utilisait le terme vyollon. La première apparition du mot avec l'orthographe que l'on connaît aujourd'hui se situe avant 1550. Dans "Le Tiers Livre" publié en 1546, Rabelais écrit: "Plus me plaît le son de la cornemuse que les fredonnements des violons auliques."

Le mot désigne aussi bien l'instrument que le musicien qui en joue: être violon dans un orchestre (on peut bien sûr aussi dire "violoniste"). Celui qui dirige les violons d'un orchestre est appelé "premier violon". Autrefois, un "violoneux" était un joueur de violon qui animait les fêtes de campagne et, par extension et dans un sens péjoratif, un violoniste médiocre. Aujourd'hui, on parle d'un "crincrin" pour décrire un mauvais violoniste et un violon de piètre qualité qui produit des sons désagréables, le terme "crincrin" étant une onomatopée imitant un son discordant et grinçant. Autrefois, on disait aussi "ménétrier" pour qualifier un violoniste de village qui escortait les noces et faisait danser les invités. Et au Moyen-Âge, c'était le ménestrel, un musicien ambulant ou engagé par un seigneur, qui chantait des vers et récitait des fabliaux en s'accompagnant d'un instrument.

Un stradivarius est un violon fabriqué au XVIIème ou au XVIIIème siècle dans l'atelier d'Antonio Stradivari dit "Stradivarius", un luthier italien originaire de la ville de Crémone qui, outre des violons, fabriquait également des violoncelles, des altos et des guitares, tous de qualité exceptionnelle, et dont certains ont survécu à travers les siècles et ont été conservés avec leur montage d'origine.

 

On rencontre le violon dans plusieurs expressions:

-Aller plus vite que les violons: aller trop vite, précipiter les choses, faire des déductions hâtives.

-Accorder ses violons: se mettre d'accord.

-Payer les violons: faire les frais de quelque chose sans en tirer aucun profit. Cette expression a une origine grivoise: entretenir une garce que d'autres personnes voient¹. On trouve dans la comédie-ballet de Molière "La Comtesse d'Escarbagnas" (1671) la tirade suivante: "Je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres". Et autrefois, on disait "se donner les violons/avoir les violons de quelque chose" dans le sens de "tirer vanité de quelque chose": il est cruel pour nous d'être en but à la mauvaise intrigue de gens qui, peut-être sans faire des choses merveilleuses, veulent avoir les violons de tout².

-Pisser dans un violon: ne servir à rien. Dans le langage populaire, on emploie généralement l'expression sous la forme de "c'est comme pisser dans un violon" ou "autant pisser dans un violon": on a beau donner son avis, cela est complètement inutile parce que personne n'écoute et n'en tirera de leçon.

-Au XXème siècle, apparaît l'expression "avoir un violon d'Ingres". Jean-Auguste-Dominique Ingres est un peintre français néo-classique né à la fin du XVIIIème siècle et mort en 1867. Plusieurs de ses œuvres, parmi lesquelles "Le Bain turc" et "La Grande Odalisque", sont exposées au musée du Louvre à Paris. Mais Ingres ne faisait pas que de la peinture. Il avait une passion, le violon, à laquelle il se consacrait dès qu'il avait un moment de libre. D'où l'expression "avoir un violon d'Ingres" qui, au départ, désignait le fait, pour un artiste, de pratiquer un art qui n'était pas le sien. Plus tard, le sens de l'expression s'est étendu à toute activité secondaire, pas seulement celle d'un artiste. Mais lorsqu'on parle de "violon d'Ingres", on sous-entend tout de même que notre passe-temps favori est lié à quelque chose d'artistique.

"Le violon d'Ingres" est également le nom d'une photographie de Man Ray, un artiste américain qui vécut à Paris dans les années 1920. La photo, qui date de 1924, représente le dos nu d'une femme, sur lequel figurent les ouïes d'un violon. La femme n'est autre que Kiki de Montparnasse, modèle et égérie du Paris des années folles, qui partagea avec Man Ray une passion amoureuse qui révolutionna la photographie. Les images de leur vie commune à Montparnasse ont fait le tour du monde et sont considérées comme parmi les plus célèbres du XXème siècle.

L'expression "avoir un violon d'Ingres" n'est pas la seule pour parler d'un passe-temps. On peut aussi dire qu'on a un hobby. L'origine de ce mot nous vient d'une formule anglaise, hobbyhorse, qui qualifiait autrefois un jouet constitué d'un long manche de bois muni de rênes au bout duquel se trouvait une tête de cheval. À l'autre bout il y avait parfois des roulettes pour faire avancer le jouet que les enfants chevauchaient en se prenant pour des cavaliers. En référence à ce jeu, un hobby désigne une activité ludique que l'on pratique pour se distraire durant ses loisirs, sans connotation artistique. L'expression "avoir un hobby" s'est répandue largement dans le langage des gens à partir des années 1950, période où les loisirs ont commencé à prendre une part importante dans leur vie.

On peut également avoir un dada. Ce mot est la version française de hobbyhorse, "dada" désignant un cheval dans le langage enfantin. Il s'agit d'une onomatopée reproduisant le bruit du galop d'un cheval. "Dada" a un sens différent de "hobby": davantage qu'un passe-temps, "avoir un dada" véhicule la notion de manie, d'idée fixe, de passion pouvant devenir envahissante, voire obsessionnelle.   

Enfin, il y a la marotte. Autrefois, une marotte était une poupée montée sur un bâton, qui a ensuite été utilisée dans les théâtres de marionnettes. Et encore plus tôt, le mot désignait le sceptre surmonté d'une tête coiffée d'un capuchon coloré et garnie de grelots que brandissait le fou du roi. Pour cette raison, "avoir une marotte" sous-entend que notre occupation préférée a un côté inhabituel, original, excentrique, avec aussi l'idée de manie du dada.

 

Revenons au violon qui, dans le langage familier, par analogie des cordes de l'instrument et des barreaux, désigne la prison située dans un poste de police où  l'on enferme ceux qui sont arrêtés le soir en attendant de les interroger le lendemain. Depuis la fin du XVIIIème siècle, on dit "mettre au violon": mettre en prison. Ou encore: "passer la nuit au violon". Avant le XVIIIème siècle, on disait "mettre au psaltérion". Comme le violon, le psaltérion était un instrument à cordes. Mais il est apparu au Moyen-Âge. Et dans l'expression, il prenait le sens de "psautier", le livre des psaumes en religion. "Psaltérion" et "psautier" ont en effet la même origine étymologique: ils viennent tous deux du latin psalterium. "Mettre au psaltérion" signifiait donc "mettre au psautier", c'est-à-dire en pénitence, dans un endroit où l'on a le temps de méditer sur ses méfaits, de se repentir et de réciter quelques psaumes pour le salut de son âme. Le psaltérion passant de mode au fil des siècles, il a été remplacé par le violon, devenu entre-temps "le roi des instruments"³.

 

¹Antoine Goudin, Curiosités françaises pour supplément aux dictionnaires, 1640.

²Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

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