22/10/2017

Corbeau

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 Savez-vous distinguer un corbeau d'une corneille ?

 

Le "corbeau" ou "grand corbeau" est un oiseau omnivore au plumage noir, et au bec puissant et légèrement recourbé. Le "corbeau freux" est un corbeau à bec étroit, dont la base est dépourvue de plumes. Le corbeau appartient à la famille des corvidés. Son cri est le "croassement". Le petit du corbeau est appelé "corbillat". "Le corbeau et le renard" est une fable très célèbre de Jean de La Fontaine.

 

Le corbeau se décline en quelques expressions:

- Nez en bec de corbeau: fort et busqué.

- Noir comme un corbeau: extrêmement noir. Le terme "aile de corbeau" renvoie à une couleur noire avec des reflets bleu foncé.

- Être ravitaillé, desservi par les corbeaux: être dans un endroit reculé, loin des voies de communication ou peu pratique d'accès. Cette expression nous vient de la Bible: dans le premier "Livre des Rois", le prophète Élie qui demeure au torrent de Kerith est nourri par des corbeaux qui lui apportent du pain et de la viande.

 

Dans l'imagerie populaire, le corbeau revêt une connotation négative. On se souvient des attaques de corbeaux dans le film "Les oiseaux" d'Alfred Hitchcock (1963). Le corbeau a la réputation de porter malheur parce qu'il se nourrit de charognes. L'écrivain américain Edgar Alan Poe qualifie précisément le corbeau d'"être de malheur" dans son poème narratif "Le corbeau" (1845), traduit de l'anglais par Charles Baudelaire. Et Bashō, le grand maître japonais du haïku qui vécut au XVIIème siècle, a merveilleusement restitué le côté sombre du corbeau: un corbeau perché / sur une branche défeuillée / soir d'automne.¹ Mais il nous offre aussi un regard plus positif en jouant sur les contrastes: toujours détestable le corbeau / pourtant / en ce matin de neige...²

De cette réputation de mauvais présage véhiculée par le corbeau nous viennent les deux sens figurés du mot: "auteur de lettres ou de coups de téléphone anonymes comportant des menaces" (comme dans le film dramatique "Le corbeau" d'Henri-Georges Clouzot, sorti en 1943), et "personne avide et sans scrupule".

 

En architecture, le mot "corbeau" désigne une pièce de pierre, de bois ou de métal faisant saillie sur un mur, et destinée à supporter une charge (poutre, voûte, corniche, etc.). La construction en saillie du plan vertical d'un mur, et soutenue par un assemblage de corbeaux, porte le nom d'"encorbellement": balcon, galerie en encorbellement. "Encorbellement" vient de corbel, forme ancienne de "corbeau" (CNRTL).

 

On emploie fréquemment le mot "corbeau" comme terme générique pour désigner d'autres oiseaux de la même famille. Mais plusieurs caractéristiques les distinguent les uns des autres.

- La "corneille" est plus petite que le corbeau, et son plumage est plus terne. Le cri de la corneille n'est pas le "coassement", c'est le "craillement". La "corneille mantelée" a un plumage gris cendré, sauf pour la tête, la gorge, les ailes et la queue qui sont noires. La corneille se rencontre dans l'expression "bayer aux corneilles": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc.... Dans le langage populaire, l'expression "y aller comme une corneille qui abat des noix" signifie qu'on s'emploie à une affaire de manière maladroite, mais son usage tend à être désuet.

- Le "choucas" ou "choucas des tours" est une petite corneille noire à nuque grise, nichant notamment dans les clochers ou les anfractuosités des vieux murs.

- Le "chocard à bec jaune" est un peu plus grand et un peu plus fin que le choucas. Son plumage est entièrement noir, et ses pattes sont rouge orangé. Il vit en haute montagne.

- Le "crave à bec rouge": son long bec incurvé le distingue du chocard. Il vit en haute montagne ou sur les falaises côtières.

 

Parmi les autres oiseaux appartenant à la famille des corvidés, citons le casse-noix, le geai et la pie, que nous avons vue dans le billet précédent.

 

Dans l'ouest de la France, on utilise le mot "grole" ou "grolle" pour parler du corbeau, de la corneille ou du choucas. "Grolle", du latin populaire graula, "femelle du choucas" (CNRTL).

À ne pas confondre avec la "grole" ou "grolle", "chaussure" dans le langage familier, du latin populaire grolla, "vieux soulier", et grola en ancien provençal (CNRTL): une paire de grolles. L'expression "traîner ses grolles" signifie "flâner, errer, vagabonder". On peut aussi dire: traîner ses guêtres. Verbe synonyme: vadrouiller.

En Savoie, le terme "grolle" renvoie à un récipient en bois percé de plusieurs trous nommés "becs", et servant à boire un mélange de café et d'eau-de-vie en se passant le récipient de main en main. Son nom tirerait son origine du fait qu'autrefois, les bergers savoyards remplissaient leurs sabots de bois d'un breuvage à base de café et de gnôle pour se réchauffer en hiver. On dit aussi: coupe de l'amitié.

 

Dans la Vallée d'Aoste, la grolla est une coupe de vin avec un couvercle, provenant d'un morceau de bois de grande qualité. C'est un objet de l'artisanat traditionnel valdôtain. Rien à voir ici avec une chaussure. La grolla italienne viendrait du mot graaus, "coupe" en langue d'Oïl, mot à l'origine du Graal légendaire.²

Plus petite et pansue que la grolla, et munie de plusieurs becs, la coupe de l'amitié existe aussi dans la Vallée d'Aoste sous le nom de coppa dell'amicizia. On y sert le "café à la valdôtaine", caffè alla valdostana, une boisson à base de café, de vin, de sucre et d'épices qui se boit très chaude en hiver.

 

¹&²Bashō, L'intégrale des haïkus, édition bilingue; traduction, adaptation et édition établies par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, La Table Ronde, 2012.

³Andrea Tornielli, Processo al Codice da Vinci, Piero Gribaudi Editore, Milano, 2006.

29/10/2016

Qu'est-ce que vous mijotez ?

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Au XVIème siècle, le verbe "mijoter" avait le sens de "faire mûrir": faire migeotter les pommes, les faire mûrir sur la paille (CNRTL). C'est de là que nous viennent les sens actuels du verbe:

- Faire cuire ou bouillir lentement, à petit feu: la soupe est en train de mijoter, du lapin mijoté, mijoter du bœuf bourguignon (le verbe est à la fois intransitif et transitif). Par extension, "mijoter" signifie aussi "préparer un mets avec soin, avec amour": il/elle aime mijoter de bons petits plats. Verbe synonyme: "mitonner", emprunté à un parler de l'Ouest, d'où nous vient également le mot "mitonnée", "panade", "mitonner" et "mitonnée" dérivant de "miton", "mie de pain" (CNRTL).¹

- Au sens figuré, "mijoter" signifie "préparer de longue main, avec soin et discrétion" en parlant d'une affaire, d'un mauvais coup ou d'une plaisanterie: mijoter un complot, sa vengeance. Verbes synonymes: manigancer, combiner, tramer, et, dans le langage familier, magouiller, trafiquer. Le verbe "mitonner" aussi possède ce sens figuré de "préparer tout doucement en vue d'un résultat": se mitonner un avenir confortable.  

- Autre sens figuré de "mijoter": dans le langage familier, et employé intransitivement, "mijoter" prend le sens de "attendre en réfléchissant, patienter", le plus souvent avec une connotation négative: on va le/la laisser mijoter (dans son jus). Verbe synonyme: mariner (au sens figuré, "rester longtemps dans un lieu ou dans une situation désagréable", par similarité avec un aliment que l'on fait tremper plusieurs heures, voire une nuit entière, dans une marinade). Laisser quelqu'un mariner (dans son jus), mariner en prison.

Autrefois, "mijoter" se comprenait aussi familièrement dans le même sens que "mignoter": traiter délicatement, de manière caressante, dorloter. Mijoter un enfant. Et l'on parlait de "mijoteries" pour désigner des "manières caressantes", des "câlineries": "Mais le père n'aimait pas beaucoup toutes ces mijoteries, et Sylvinet fut obligé d'aller au lit tout de suite après souper, sans rien dire, car la fatigue le surmontait", George Sand, La Petite Fadette, 1849.

"Mijoter" est issu de l'ancien français mijot (Petit Robert), musgode (Petit Larousse) ou migoe, migeot, "fruitier, lieu où l'on conserve les fruits; provision de vivres", l'ancien substantif migoe, migeot étant lui-même une variante de musjoe, musgot (CNRTL). "De même que les fruits placés dans le mijot y mûrissent lentement, les plats qui mijotent atteignent leur perfection à petit feu."² Tous ces mots pourraient tirer leur origine du germanique. En effet, en allemand, Mus veut dire "compote de fruits" ou "purée", un plat mijoté pouvant s'apparenter à une bouillie.³ Dans la même famille, en référence à la notion de provision de vivres, le mot familier "magot", altération de l'ancien français mugot (de musgot), par croisement avec macault, magault, "poche, besace, bourse" au XVIème siècle (CRNTL). Un "magot" est une somme d'argent amassée et mise en réserve. Dans le langage courant, on parle d'"économies". Autre terme, mais qui est aujourd'hui vieilli, le "bas de laine" désigne l'argent que l'on a économisé ou la cachette dans laquelle on l'a placé (d'après la coutume attribuée aux paysans de garder leurs économies dans un bas de laine).

Un "magot" est aussi un singe à queue rudimentaire du genre macaque vivant en Afrique du Nord et à Gibraltar. Le magot est actuellement une espèce menacée. Autrefois, il existait l'expression "laid comme un magot" pour parler d'un homme au physique très ingrat. Plus généralement, on utilisait le terme "magot" pour décrire une personne très laide, très grossière et/ou très sotte. Aujourd'hui, outre le singe, le magot renvoie à une figurine de l'Extrême-Orient en porcelaine, pierre ou jade, représentant un personnage obèse, souvent hilare ou grimaçant, nonchalamment assis. Dans ce contexte, le mot "magot" nous vient "de Magog, Magos, nom associé à Gog, Gos dans les légendes et romans du Moyen-Âge pour désigner des peuples barbares, souvent représentés comme des êtres horribles, ou leurs chefs. Ces noms sont tirés de la Bible: dans Ézéchiel, 38 et 39, Gog est le nom du roi du pays de Magog, en Asie mineure, qui devait venir à la tête de nombreuses armées pour détruire Jérusalem et la Terre Sainte; dans l'Apocalypse 20, 7-10, Gog et Magog désignent des peuples conduits par Satan contre Jérusalem" (CNRTL).

Le Littré considère l'origine du verbe "mijoter" comme incertaine, mais précise tout de même: "Le Berry a mijé, mijat, mijot, pain émietté, et mijou, mangeur de mie. Mijoter ne serait-il pas réduire comme en mie ? Mije est d'ailleurs une des formes de mie. Au Mans, on a migeoter, mûrir sur la planche, et migeot, lieu où l'on conserve les fruits."

¹&³Pour en savoir davantage sur la panade et le mot allemand Mus:  http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.

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