07/06/2017

Cru

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Un mot à la fois substantif, adjectif, adverbe et participe passé. Éclairage.

 

En tant que substantif, le mot "cru" vient du participe passé du verbe "croître", "grandir, pousser". À noter que le participe passé de "croître" s'écrit "crû", mais que, substantivé, il a perdu son accent circonflexe, contrairement au "dû" du verbe "devoir".

Un "cru" est un vignoble qui produit un vin particulier, et, par extension, ce vin lui-même: les grands crus de France (les grands vignobles); servir un cru renommé, un grand cru (un grand vin).

L'expression "du cru" signifie "du pays, de la région où l'on se trouve": goûter un vin du cru (un vin local); vous devriez demander votre chemin à quelqu'un du cru.

Un "bouilleur de cru" est un "producteur de fruits qui distille sa récolte pour produire de l'eau-de-vie destinée à sa consommation personnelle".

Depuis le XVIème siècle, il existe l'expression "de mon (ton, son, etc.) cru": ce qui est inventé par une personne, par opposition à ce qu'elle emprunte à d'autres. Cette histoire est de mon cru (je l'ai forgée de toutes pièces); cet ouvrage est une compilation, l'auteur n'y a rien mis de son cru.

"Cru" est aussi un terme de chasse qui désigne le milieu d'un buisson, appelé plus communément "creux", où la perdrix se retire quelquefois pour éviter la poursuite des chiens.

 

Il y a un autre mot formé à partir du participe passé du verbe "croître": le substantif féminin "crue" qui signifie "élévation rapide et importante du niveau d'un cours d'eau, due à la fonte des neiges ou à des pluies abondantes". Rivière en crue; les crues périodiques du Nil; la crue des eaux (mot synonyme: montée).

 

"Cru" est aussi le participe passé du verbe "croire": je n'ai pas cru à ses mensonges; votre version des événements n'est crue de personne.

 

Comme adjectif, "cru" est issu du latin crudus, "encore rouge; saignant, cru, non cuit" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). "Cru" qualifie en effet les aliments qui n'ont pas subi de cuisson. Légumes qui se mangent crus: les radis, par exemple, se dégustent "à la croque au sel" (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). La viande hachée crue se mange sous la forme d'un "steak tartare". En Belgique, on dit "filet américain", une spécialité de la gastronomie bruxelloise. Le poisson cru aussi peut être servi en tartare (de saumon, de thon, etc.), ou à la japonaise sous la forme de "sashimi" (plat composé de poisson cru en tranches fines, généralement accompagné de divers condiments), de "sushi" (boulette de riz surmontée d'une lamelle de poisson cru) ou de "maki" (cylindre de riz entouré d'une feuille d'algue sèche dite nori, et garni en son centre de poisson cru et de légumes croquants). Le California roll, très populaire aux États-Unis, est un maki inversé: le riz est à l'extérieur, et la feuille d'algue à l'intérieur.

Du "lait cru" est du lait non stérilisé: gruyère au lait cru.

Et l'expression "vouloir avaler/manger quelqu'un tout cru" signifie que l'on est furieux contre quelqu'un.

 

Il n'y a pas que les aliments qui peuvent être crus. En parlant de certaines matières, l'adjectif "cru" signifie "qui n'a pas subi de préparation, de modification": cuir cru; métal cru (non purifié). Pour les matières textiles, les fils et les étoffes, on utilise plutôt l'adjectif "écru" (qui est encore à l'état naturel): toile, laine écrue; fil de soie écru (qui n'a pas été lavé). Par extension, "écru" signifie aussi "qui a la couleur d'un textile qui n'a pas été blanchi ni teint": une nappe écrue (couleur blanche tirant sur le beige).

 

En Suisse romande, en Belgique et au Québec, "cru" désigne un "temps froid et humide". Il fait cru, aujourd'hui. "C'est dans une certaine mesure l'équivalent français de l'allemand kühl et de l'anglais cool, frais au sens d'un peu froid, mot qui manque en français et dont frisquet n'occupe pas tout à fait la place."¹

 

Autre sens de l'adjectif "cru": qui est dur, violent, que rien n'atténue. Le néon fournit une lumière très crue (éblouissante). Une couleur "crue" est une couleur qui tranche violemment sur le reste (adjectifs synonymes: criard, vif). En peinture, on utilise le terme "lumière, ombre crue" lorsque les zones claires ne sont pas séparées des zones sombres par des passages.

 

"Cru" est aussi employé pour décrire quelque chose qui est exprimé sans ménagement: réponse crue (directe, brutale); faire une description très crue de la situation (réaliste); je lui ai dit la vérité toute crue (de manière franche). "Cru" possède aussi le sens de "qui manque à la décence, à la bienséance", mais cet usage tend à être vieilli: des plaisanteries crues (grivoises); tenir des propos très crus (libres, osés, choquants).

 

Toujours dans le sens de "ce qui est exprimé sans ménagement", "cru" peut être utilisé comme adverbe: parler cru (parler sèchement, durement). Il existe également l'adverbe "crûment" ou "crument": dire crûment ses vérités à quelqu'un. Expression synonyme: sans ambages (sans détours). "Tout cru" aussi signifie "sans détours": je vous le dis tout cru (je vous le dis tout net, comme je le pense). Expression synonyme: ne pas mâcher ses mots. Enfin, il y a la locution adverbiale "à cru": en reposant directement sur une chose. En architecture, une construction "à cru" repose sur le sol, sans fondations. Et en équitation, monter "à cru" signifie monter "sans selle". Autrefois, on disait "à poil", mais cette expression n'a plus du tout le même sens aujourd'hui: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

 

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¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

 

28/01/2017

Crêpe

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Un mot d'actualité à l'approche de la Chandeleur.

 

La Chandeleur est une fête catholique que l'on célèbre le 2 février, soit quarante jours après Noël (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).

La Chandeleur est associée aux crêpes. Cette tradition païenne tire son origine d'une superstition paysanne très ancienne, selon laquelle les récoltes de blé seront mauvaises si l'on ne fait pas des crêpes le jour de la Chandeleur. Comme le dit l'adage: "Si point ne veut de blé charbonneux, mange des crêpes à la Chandeleur."

Une "crêpe" est une fine galette faite d'une pâte liquide composée de lait, de farine et d'œufs, que l'on verse dans une poêle ou sur une plaque très chaude pour la faire cuire. Le mot "crêpe" est la substantivation de l'adjectif cresp, crespe en ancien français, "frisé, bouclé", adjectif lui-même issu du latin crispus, "crépu, frisé; onduleux" (Le Petit Robert et CNRTL). En effet, les bords d'une crêpe sont le plus souvent dentelés. On appelle d'ailleurs "crêpes dentelles" des biscuits très fins et croustillants originaires de Quimper, en Bretagne. Et l'autre signification du mot "crêpe" est, en couture, une "étoffe légère et transparente à l'aspect ondulé". Dans ce sens-là, le mot est masculin: crêpe blanc. Dans la même famille le verbe "crisper", "donner un aspect ridé suite à un resserrement, une contraction", et, bien sûr, l'adjectif "crispé". Sans oublier la "crépine": bordure, frange ouvragée portant des torsades, des houppes, etc., et, en boucherie, "fine membrane transparente qui enveloppe les viscères du veau, du mouton et du porc". La crépine de porc sert à enrober des préparations culinaires telles que la "crépinette": saucisse plate, faite de viande hachée.

Revenons à la crêpe qui se décline en toutes sortes de recettes différentes. Elle peut se manger sucrée ou salée. On peut la cuisiner avec de la farine de froment ou de sarrasin. On peut la fourrer avec du fromage et/ou du jambon, du saumon, etc. On peut la faire flamber: un grand classique est la fameuse crêpe Suzette, au jus d'orange et Grand Marnier. "Le cuisinier français Henri Charpentier, mort en Californie à la fin de 1961, après une longue et brillante carrière où il servit successivement la reine Victoria, Édouard VII, John D. Rockfeller, etc., en revendiquait la paternité. Donc, aimait-il à raconter, un jour qu'il arrosait de cognac des crêpes commandées par le prince de Galles, l'alcool s'enflamma sous l'effet de la chaleur du réchaud. L'entremets ainsi "brûlé" plut au futur Édouard VII, et Charpentier, s'attribuant paisiblement le mérite de la nouvelle formule, voulut la dédier à son illustre client. Mais le prince préféra qu'on lui donnât le nom de sa compagne du moment, et c'est ainsi que cette Suzette entra dans l'histoire de la gastronomie."¹

Le mot "crêpière" désigne à la fois une poêle spécialement destinée à la cuisson des crêpes car son bord est peu élevé (on dit aussi "poêle à crêpes"), ainsi qu'un appareil comportant une ou plusieurs plaques pour faire cuire les crêpes. Une "crêpière" est également le féminin de "crêpier": marchand de crêpes. Enfin, une "crêperie" est un établissement où l'on prépare et vend des crêpes à consommer sur place.

La crêpe figure dans deux expressions: "s'aplatir comme une crêpe" (se soumettre lâchement, céder) et "retourner quelqu'un comme une crêpe" (réussir facilement à faire changer quelqu'un d'opinion ou d'attitude).

 

Attention au verbe "crêper" qui ne signifie pas du tout "cuisiner des crêpes", mais "gonfler les cheveux en les rebroussant avec un peigne ou une brosse". Et l'expression "se crêper le chignon" veut dire, dans le langage familier, et en parlant des femmes entre elles, "se quereller violemment, se battre". Les hommes, eux, se disputent ou se battent "comme des chiffonniers". Autrefois, les chiffonniers étaient ceux qui ramassaient les vieux chiffons dans les rues pour les vendre aux papetiers. C'était un métier difficile, et il n'était pas rare qu'ils entrent en compétition dans certains espaces de collecte en luttant entre eux de manière brusque et bruyante car leur survie dépendait de l'argent que leurs chiffons leur rapportaient.

 

Le mot "crêpe" est un terme générique. Chaque terroir, chaque région possède sa spécialité. En voici une sélection:

- Blinis: petite crêpe très épaisse d'origine russe, servie chaude avec le caviar, le poisson fumé. "Blinis" vient du russe bliny, pluriel de blin, "crêpe, galette". En français, on trouve également la forme "blini" au singulier, et "blinis" au pluriel. Mais dans le langage courant, on dit indifféremment un ou des "blinis". 

- Matefaim: crêpe elle aussi très épaisse. Au XVIème siècle, le mot s'écrivait matafain (Le Petit Robert). Et en Savoie, on dit matafan, mot franco-provençal ("matefaim" est le nom francisé). Cette crêpe est particulièrement nourrissante, comme son nom l'indique: "matefaim" est composé de "mate" (du verbe "mater" dans le sens de "soumettre, maîtriser"), et "faim". Il en existe de nombreuses variétés, autant sucrées que salées. Cette crêpe est préparée du Forez à la Comté en passant par Lyon.²

- Pancake: mot anglais, composé de pan, "poêle", et cake, "gâteau". Le pancake est originaire d'Amérique du Nord. Il est lui aussi épais, et se mange sucré avec du sirop d'érable, ou salé. Au Québec, on parle de "crêpe américaine". Aux États-Unis, les pancakes peuvent aussi s'appeler hotcakes ou flapjacks. En Grande-Bretagne, un flapjack est quelque chose de totalement différent: il s'agit d'un petit gâteau composé de flocons d'avoine, de beurre, de mélasse et/ou de miel.

- Flognarde ou flaugnarde, spécialité du Limousin et du Périgord: sorte de grosse crêpe à base de lait, de sucre, d'œufs battus et de farine, souvent enrichie en pommes, et cuite au four. Ce dessert se rapproche du clafoutis.

- Bouquette: petite crêpe typique de Liège, en Belgique, à base de farine de sarrasin, et garnie de raisins secs.

- Galette. En Haute-Bretagne, les crêpes salées faites avec une pâte à base de farine de sarrasin s'appellent "galettes de sarrasin" ou "galettes de blé noir". La galette classique est à base de fromage râpé, de jambon et d'un œuf. Elle est épaisse et de consistance plutôt molle, et constitue un plat en soi. En Basse-Bretagne, on trouve la "crêpe de sarrasin", fine et croustillante, et, en version sucrée, la "crêpe bretonne" (lait, œufs et farine de froment).

 

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¹&²Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, 1962.

12/01/2017

Crash, cash, krach, etc.

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Analyse de plusieurs mots à la prononciation très proche, voire identique.

 

Le mot "crash" nous vient de l'anglais où le mot possède de nombreux sens différents. En tant que substantif, crash signifie entre autres "accident, collision, faillite", et le verbe to crash "se briser, s'écraser, entrer en collision, décliner".

En français, "crash" n'est utilisé que comme substantif, et il possède trois significations:

1. Écrasement au sol d'un avion. Au pluriel, on écrit des "crashs". On peut aussi employer le pluriel anglais crashes.

2. Dans le langage de l'informatique, un "crash" est la détérioration du disque dur, ce qui entraîne la perte des données enregistrées: plantage et crash.

3. Dans le langage boursier, un "crash"  est la chute brutale et soudaine des valeurs: un crash du dollar.

 

On ne confondra pas "crash" et "cash", mot lui aussi anglais, mais à l'origine latine. Cash, apparu en anglais à la fin du XVIème siècle, est emprunté à l'ancien français casse, "boîte, coffre, caisse d'un marchand", mot lui-même issu du latin capsa, "boîte à livres, à papiers; boîte, coffre pour conserver les fruits" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Casse a donné caissa en provençal et cassa en italien. En anglais, cash a d'abord signifié "boîte où l'on range son argent", avant d'acquérir le seul et unique sens d'"argent" au XVIIIème siècle (Douglas Harper, Online Etymology Dictionary).

En français, "cash" est entré dans le langage courant à partir du début du XXème siècle. Le mot peut être un adverbe signifiant "par un règlement comptant": payer cash (payer comptant). En tant que nom masculin, "cash" signifie "espèces": vous préférez du cash ou un chèque ? "Cash" possède aussi le sens d'"argent": faire du cash (faire des bénéfices). Enfin, comme adjectif, et dans le langage familier, "cash" signifie "franc, direct": c'est une personne cash qui dit ce qu'elle pense. Comme adverbe, "cash" prend le sens de "franchement, sans ménagement": parler cash.

 

Il existe un autre substantif que "crash" pour décrire l'effondrement des cours de la Bourse: krach. Le krach de Wall Street en 1929. "Krach" nous vient de l'allemand Krach, "craquement", lui-même issu de krachen, "craquer". À noter que le mot "krach" se prononce "craque", contrairement au mot "crash" qui, lui, se prononce "crache".

En allemand, le mot Krach dans le sens d'"effondrement des cours de la Bourse" s'est développé, comme en français, à partir de l'anglais crash. Il apparaît isolément en 1857, mais ne s'est répandu largement dans la langue allemande qu'à la suite de l'effondrement financier de la Bourse de Vienne le 9 mai 1873 (CNRTL).

Par extension, en français, le mot "krach" signifie "débâcle financière", "faillite brutale d'une entreprise".

 

Le mot "krach" possède plusieurs homonymes:

- Krak: ensemble fortifié construit aux XIIème et XIIIème siècles par les Croisés, en Palestine et en Syrie. "Krak" vient de l'arabe karak, "château fort". Rien à voir avec le "carac" ou "caraque", la pâtisserie composée de pâte sablée et de chocolat, le tout recouvert d'un glaçage de couleur verte. Ce petit gâteau est très présent en Suisse romande, mais introuvable en France. L'origine du mot "carac/caraque" viendrait du "cacao de qualité supérieure, tel que celui que produisent les environs de Caracas".¹

- Crack: poulain préféré dans une écurie de course, cheval de course exceptionnel. Le mot est issu de l'adjectif anglais crack, "excellent". En français, la formule "c'est un crack" désigne une personne remarquable dans un domaine particulier: c'est un crack en mathématiques. Mais "crack" possède aussi un sens plus sombre: dérivé fumable de la cocaïne, se présentant sous forme de cristaux. Dans ce sens-là, "crack" vient probablement du verbe anglais to crack, "casser". En argot, une "crack attaque" ou crack attack (anglicisme) est une crise de drogué en proie au manque de crack. Le mot fut saisi en 1991 à Amsterdam, dans la bouche de drogués français (Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007).

- "Crac", issu du verbe "craquer", est une onomatopée exprimant un bruit sec de choc ou de rupture, ou évoquant un événement brusque: soudain, crac, la branche se brise.

- Craque: dans le langage populaire, une "craque" est un mensonge par exagération ou vantardise, ou que l'on dit pour se justifier ou abuser quelqu'un: il nous a raconté des craques. L'origine du mot est incertaine, nous dit Littré, "à moins que l'on ne suppose que la craque est une chose qui sonne, qui craque". Selon Le Petit Robert et CNRTL, la "craque" dériverait du verbe "craquer" au sens de "se vanter faussement, mentir" qu'il avait au XVIIème siècle. En Belgique, on utilise le mot "carabistouilles", toujours au pluriel: "des carabistouilles, c'est un mensonge, ou des conneries."²

 

Pour finir, un terme bien de chez nous. En Suisse romande, une "craquée" est une grande quantité de choses: une craquée de livres; cette année, le poirier a donné une craquée de fruits. En France, on dira familièrement "flopée", "tapée", "trifouillée" ou "tripotée", et, dans le langage populaire, "chiée". Le mot "craquée" est à "comprendre: tant que le contenant (supposé) en craque, comme on dit plein à craquer. Pétée, employé dans le même sens, est également dialectal."³ Plus spécialement, on trouve en patois neuchâtelois les mots "peufnée" et "épéclée" pour parler d'une quantité importante de quelque chose.

 

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¹Joseph Favre, Dictionnaire universel de cuisine pratique, Place des Éditeurs, collection "Omnibus", 2010.

²Philippe Genion, Comment parler le belge (et le comprendre, ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

³Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.