02/03/2014

L'assiette

 

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L'assiette possède un sens courant et deux autres plus spécialisés.

 

Le mot "assiette" existe depuis le XIIIème siècle. Il est issu du bas latin assedita, "manière d'être assis, posé", forme féminine substantivée du participe passé du verbe assedere, "asseoir".

 

Le sens le plus ancien du mot, qui date de 1260, est le "fait d'assigner une rente sur un fonds de terre" par les seigneurs¹. Aujourd'hui, l'assiette est la base de calcul d'une cotisation ou d'un impôt: on parle d'"assiette sociale" ou d'"assiette fiscale". Le terme renvoie aussi aux biens sur lesquels porte une hypothèque.

 

Mais le sens auquel on pense spontanément quand on prononce le mot "assiette" est la pièce de vaisselle à fond plat dans laquelle on place les aliments que l'on va manger quand on se met à table. Toutefois, au XIIIème siècle, le mot avait un autre sens: la position de quelqu'un, son équilibre, et pas seulement autour de la table. Cet emploi est maintenant vieilli, mais autrefois, dans le langage courant, on parlait de la bonne ou de la mauvaise assiette de quelqu'un pour décrire son maintien, son allure générale. Aujourd'hui, on utilise des mots comme "attitude", "posture", "prestance" ou "tenue". 

Il existe cependant une expression en rapport avec l'usage ancien du mot qui a traversé les siècles: "ne pas être dans son assiette". Rien à voir ici, comme on pourrait le croire, avec la pièce de vaisselle ou avec un aliment que l'on aurait mal digéré et qui nous rendrait malade. Littéralement, l'expression signifie que l'on n'est pas dans sa posture habituelle. Autrement dit qu'on est un peu chancelant et qu'on a perdu de sa superbe parce qu'on ne se sent pas bien physiquement.

Le sens ancien du mot "assiette" a également survécu dans le langage de l'équitation où l'assiette représente la stabilité du cavalier sur sa selle. Si le cavalier est bien placé sur le cheval, on dira qu'il a "une bonne assiette", si au contraire il est mal placé, qu'il a "une mauvaise assiette". Si le cavalier n'est pas tout à fait à l'aise, s'il est hésitant, on dira qu'il "manque d'assiette" et s'il perd l'équilibre, qu'il "perd son assiette". Comme le dit Montaigne dans ses "Essais": "Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c'est l'assiette en laquelle je me trouve le mieux."

 

L'assiette individuelle telle qu'on la connaît aujourd'hui existe depuis le XVIème siècle. Auparavant, l'assiette avait deux autres sens, dérivés par extension de celui que nous venons de voir: "service dans un repas", c'est-à-dire l'ensemble des plats apportés en même temps sur la table ("le roy ordonna 4 assiettes de 40 paires de mets") et "place, rang occupé à table" par les convives ("deux maistres d'hostel pour faire lever et ordonner l'assiette des personnes")². Au Moyen-Âge, les gens mangeaient à l'aide d'un couteau, la fourchette n'étant apparue qu'au XVIIème siècle, et ils posaient leurs aliments sur une tranche de pain qui en absorbait le jus. Cette tranche de pain appelée "soupe" faisait office d'assiette. C'est d'ailleurs de là que dérive l'expression "être trempé comme une soupe"³.

On trouve de nos jours toutes sortes d'assiettes différentes en fonction du type de nourriture avec laquelle on a l'intention de les remplir, ce qui était loin d'être le cas à l'époque: il y a les assiettes plates, les assiettes creuses ou à soupe, aussi appelées "assiettes profondes" en Belgique, et les assiettes à dessert qui sont plus petites que les précédentes, mais tout de même plus grandes que les soucoupes qui peuvent être considérées comme de toutes petites assiettes. En Suisse romande, les soucoupes se disent "sous-tasses".

L'assiette peut aussi désigner non pas la pièce de vaisselle, mais son contenu. Au menu de certains restaurants, on trouve les formules "assiette anglaise", qui consiste en un assortiment de viandes froides, et "assiette nordique", composée de saumon et de poissons fumés (truite, haddock, etc.) Pour parler du contenu d'une assiette, il existe également le mot "assiettée":  une assiettée de jambon ou de soupe.

Un "pique-assiette" est une personne qui se fait inviter partout, qui profite d'une situation sans rien donner en échange, et l'expression "ne pas lever le nez de son assiette" qualifie une personne qui reste silencieuse pendant tout un repas.

 

¹&²Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) & Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

³http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/07/27/olivier-...

10:09 Publié dans Belgique, Culture, Équitation, Michel de Montaigne, Soupe, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | |

13/01/2014

Bringue, brindezingue, berzingue

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 La bringue a un sens différent en Suisse romande et en France.

 

Selon le pays où vous vous trouvez, faire la bringue n'aura pas tout à fait les mêmes conséquences !

 

En Suisse romande, on utilise le mot "bringue" pour qualifier un discours ennuyeux, des propos répétitifs: il ressasse toujours la même bringue, c'est-à-dire la même rengaine.

Une personne qui rabâche continuellement les mêmes choses est également appelée bringue: quelle vieille bringue, celui-là, il faut supporter ses histoires (comprenez "quel vieux raseur"). 

"Bringue" peut aussi prendre le sens de "querelle": il n'arrête pas d'avoir des bringues avec tout le monde.

Le mot se décline en verbe, autant dans le sens d'embêter avec des discours insistants que de se disputer: ma grand-mère bringue toujours les mêmes souvenirs du passé, il bringue pour avoir l'autorisation de sortir le soir; ces gamins sont toujours en train de se bringuer, ma sœur passe son temps à bringuer avec mon père. 

Selon le contexte, le verbe peut avoir un sens totalement différent: celui de s'attarder, perdre son temps, traînasser. Qu'est-ce que tu bringues ? Je t'attends depuis des heures ! 

Il existe aussi l'expression "faire la bringue à quelqu'un": importuner, harceler quelqu'un dans le but d'obtenir quelque chose: mes enfants me font la bringue pour avoir des friandises. Autres régionalismes romands: faire la meule, faire la scie.

Enfin, il y a l'expression "être en bringue avec quelqu'un": être brouillé avec quelqu'un.

Tous les emplois du mot sont familiers.

 

En France, "faire la bringue" sera compris exclusivement dans le sens de "faire la fête", une fête généralement bien arrosée, avec aussi la connotation plus large de "faire la noce": mener une vie désordonnée, dissipée. Et lorsqu'on est ivre, on dira populairement qu'on est brindezingue. Autrefois, on disait: être dans les brindes.

L'étymologie de "bringue" serait justement "brinde" qui, au XVIème siècle, signifiait le toast que l'on porte à la santé de quelqu'un, le mot "brinde" venant de la formule allemande bring dir's (contraction de dir es), littéralement "je te le porte": je bois à ta santé. En italien, trinquer se dit d'ailleurs brindare. On voit ici le lien avec les sens romands de la bringue puisque consommer trop d'alcool peut parfaitement contribuer à répéter inlassablement les mêmes propos et à chercher des noises à ses compagnons de beuverie.

Il existe deux expressions populaires en rapport avec un autre effet que l'alcool peut avoir sur l'organisme, l'effet euphorisant: "à toute bringue" et "à toute berzingue" pour dire "très vite", "à toute allure", le terme "berzingue" étant la forme picarde du mot "brindezingue".

En France, le verbe bringuer dans le sens d'importuner, de se disputer ou de traîner n'entre pas dans le vocabulaire usuel. "Bringuer" constitue la variante familière de "faire la fête", variante usitée en Suisse romande également.

 

Enfin, en Suisse romande comme en France, "bringue" désigne une femme haute en jambes et maigre, dégingandée. Au sens propre qui date du XVIIIème siècle, ce terme à l'origine incertaine désigne un cheval mal bâti, de chétive apparence. Aujourd'hui, il est employé dans l'expression péjorative "une grande bringue", expression proche du "grand escogriffe" masculin décrit dans une chronique précédente:

http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

 

Pour en savoir davantage sur d'autres mots typiquement romands: Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994; et Dictionnaire romand, particularités lexicales du français contemporain, Éditions Zoé, 1997.

 

08:00 Publié dans Culture, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |