19/09/2014

Bricole

 

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Analyse d'un mot qui a connu une évolution sémantique complexe.


Dans le langage courant, le mot "bricole" qualifie une occupation insignifiante ou une chose de peu de valeur: occuper son temps libre à des bricoles; offrir, aller manger une petite bricole. Pour parler d'une chose qui a peu d'importance, on peut aussi utiliser les mots "babiole", "broutille" ou "vétille". Au Québec, on dit "bébelle": dépenser son argent à des bébelles. Au pluriel, ce sont des jouets: range tes bébelles. Enfin, le dernier sens du mot "bébelle" est "gadget".


Autrefois, le mot "bricole" avait nettement plus d'envergure qu'il n'en possède aujourd'hui. En effet, au Moyen Âge, une "bricole", appelée aussi "pierrière", faisait référence à une arme défensive qui se présentait sous la forme d'une catapulte à courroies: une machine de guerre pour lancer des pierres sur l'ennemi. Quant au verbe "bricoler", par allusion à la trajectoire des pierres propulsées par la catapulte, il voulait dire "zigzaguer; ricocher, biaiser" (Petit Robert).

À partir du XVIème siècle, lorsque la catapulte devient obsolète, le mot "bricole" prend le sens de "tromperie". On disait "donner une bricole à quelqu'un" pour dire "tromper quelqu'un en lui faisant entendre une chose pour une autre". Le dictionnaire de l'Académie française du XVIIIème siècle précise que "cela ne se dit guère qu'en parlant d'une menterie qu'un valet fait à son maître". L'édition du XIXème siècle, elle, relève que des expressions comme "jouer de bricole" et "n'aller que par bricoles" ("user de voies trompeuses et détournées"), "sont maintenant peu usitées".

Au pluriel, des "bricoles" étaient "une espèce de rets ou de filets pour prendre des cerfs, des daims: tendre les bricoles, le cerf a donné dans les bricoles". On retrouve ici le sens de tromperie et de ruse hérité de la catapulte et adapté au domaine de la chasse. Aujourd'hui, dans le langage populaire, "bricole" employé au pluriel a le sens d'"ennuis": si tu continues, il va t'arriver des bricoles. Cela pourrait venir des filets d'autrefois qui piégeaient les animaux et leur réservaient un sort funeste.

Enfin, on disait figurément et adverbialement "de bricole, par bricole" pour dire "indirectement": "s'il ne peut parvenir là directement, il y viendra de bricole". Là encore, c'est le sens de "moyen détourné pour parvenir à ses fins en usant d'un stratagème" qui prédomine. 

Au XVIIème siècle, le mot "bricole" acquiert le sens érotique de "bricole masculine". Et le verbe "bricoler" suit le mouvement avec l'expression "bricoler une femme". Une autre expression, "mettre en la bricole", signifiait "tromper" dans le langage  de la relation amoureuse¹. Mais comment en est-on arrivé au sens actuel de "chose de peu de valeur" ? Voici la réponse: "L'emploi érotique du terme "bricole", qui désigne aussi plus généralement l'acte sexuel en un sens analogue à celui de "bagatelle", contribue probablement à la généralisation du sens euphémistique que nous utilisons aujourd'hui - "petite chose sans importance " (Alain Rey, 1995)"². De là aussi, vraisemblablement, le sens moderne de "bricoler", apparu au XIXème siècle: s'occuper chez soi à de petits travaux manuels (aménagements, réparations, etc.)


"Bricole" dériverait de l'ancien français bric ou briche, "piège à prendre les bêtes", bric/briche se rattachant au radical germanique brech, "rompre, briser" (Littré): on pense naturellement à l'allemand brechen et à l'anglais break, "casser", la catapulte servant en effet à démolir les murailles de l'ennemi. Il existe un mot en moyen néerlandais qui appartient également à la famille de l'allemand brechen: bricke ou brike, "morceau, débris".

"Bricole" pourrait aussi être issu de l'italien briccola, "catapulte", attesté par le latin médiéval de Gênes aux XIIème et XIIIème siècles et à la fin du XIVème siècle en toscan, mot lui-même dérivé du longobard brihhil, "celui qui casse, qui rompt" (CNRTL). Brihhil aurait donné brehhan en vieux haut allemand, puis brechen.

Les Longobards étaient un peuple germanique d'origine scandinave. Ils appartenaient au groupe des Germains de l'Elbe, où ils se sont installés au Ier siècle pour affronter l'empereur Tibère. On les connaît plus couramment sous le nom de Lombards.

À Venise, on appelle bricola le dispositif composé de trois troncs d'arbre qui indique aux bateaux quels sont les canaux navigables de la lagune de manière à ce qu'ils ne s'ensablent pas. Ce terme vient probablement du fait que ces constructions plantées dans l'eau ressemblent à des catapultes.


La bricole du Moyen Âge lançait des pierres à l'aide de cordes, d'où les sens particuliers de "courroie" et de "ricochet" que possède aussi ce mot:

1. La lanière de cuir que l'on passe sur ses épaules pour transporter une lourde charge ou autour de la poitrine pour tirer une voiture: une bricole de déménageur.

2. La courroie du harnais que l'on applique sur la poitrine du cheval.

3. Au billard, coup par lequel on envoie sa bille frapper l'une des bandes de manière à ce qu'elle touche ensuite la bille sur laquelle on joue. Au jeu de paume, très en vogue en France du XIIIème au XVIIIème siècle et que l'on peut considérer comme l'ancêtre du tennis et du squash, le terme  "bricole" décrivait le retour de la balle qui a frappé un mur.

4. Dans le vocabulaire militaire, ricochet d'un projectile qui frappe après avoir rebondi.


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¹Didier Schwint, Le savoir artisan, L'Harmattan, 2002.

²Françoise Odin & Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l'épreuve de la notion de bricolage, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010.

Toutes les autres citations sont tirées du Dictionnaire de l'Académie française de 1695, 1765 et 1835.

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09/05/2014

La dalle

 

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Le mot "dalle" existe depuis le XIVème siècle. Il s'agit d'un terme d'origine normande, emprunté de l'ancien scandinave daela, "rigole pour l'écoulement des eaux à bord d'un navire"¹, et utilisé comme terme de marine: c'est de là que vient le mot "dalot" qui désigne cette ouverture dans le pont ou la coque d'un bateau. Au XIVème siècle, la dalle était ce qu'on appelle aujourd'hui communément une gouttière: un tuyau en bois ou en métal servant à l'écoulement d'un liquide. En Normandie, une dalle était un évier en pierre. Il semblerait que dans le sud-ouest de la France, on utilise encore aujourd'hui le mot "dalle" dans le sens de gouttière, de chéneau (Petit Robert).

À partir de la deuxième moitié du XVème siècle, dans le langage populaire, la dalle prend le sens imagé de "gorge, gosier". C'est de là que sont issues des expressions très évocatrices comme "s'arroser/se rincer la dalle" (boire, sous-entendu de l'alcool, et en grande quantité), "avoir la dalle en pente" (aimer boire) ou "avoir la dalle" (avoir faim). Cette dernière expression peut être remplacée par une multitude d'autres qui lui sont synonymes: crever la dalle, crever la faim, claquer de faim, crier famine, mourir de faim, avoir les crocs, avoir la dent, avoir l'estomac dans les talons, avoir le ventre creux. Lorsqu'on a très faim et que l'on ne peut pas attendre jusqu'à l'heure du déjeuner ou du dîner, on peut prendre un casse-croûte: un repas léger et sommaire qui vous calera l'estomac pendant un moment. À moins que vous ne préfériez une collation, un encas, un casse-dalle ou un casse-graine, ces deux derniers termes appartenant au langage familier. Au Québec, un casse-croûte est un restaurant où l'on sert rapidement des repas simples. Cette appellation remplace l'anglicisme "snack-bar".

 

Le sens premier et usuel du mot "dalle" est une tablette, plaque de pierre ou de tout autre matière dure, destinée à paver, à couvrir, à revêtir des murs ou des sols: une dalle de marbre, de ciment, de granit. Par extension, on parle d'une dalle de moquette. Dans le bâtiment, "couler une dalle de béton", c'est couvrir une excavation ou revêtir un sol d'une couche de bêton. Une dalle funéraire est une pierre recouvrant une tombe.

 

En géologie, une dalle est une plaque rocheuse, monolithe et lisse. Et dans le vocabulaire de l'alpinisme, il s'agit d'une plaque rocheuse très lisse dont l'escalade présente des difficultés.

 

Enfin, une dalle désigne le dispositif d'affichage d'un écran plat (ordinateur, téléviseur): dalle LCD, dalle tactile.

 

"Que dalle" est une locution argotique pour dire "rien": n'y voir, n'y comprendre que dalle. On écrit parfois "que dal" et on rencontre aussi des variations orthographiques telles que "quedal" ou "keudalle". Son origine est incertaine et controversée, il existe plusieurs explications possibles:

"Que dalle" pourrait venir du romani dail ou dal , qui signifie "rien du tout".²

"Que dalle" pourrait également être tiré d'une chanson satirique sur la Cour de France datant du XVIIème siècle et dont le refrain était: "Daye dan daye". En voici les paroles:

Les beaux yeux de la Ribaudon lui ont donné bien du renom, le reste n'est rien qui vaille, Daye dan Daye ! Les sentiments de la Montbrun ne sont rien que dans le commun, son amour est pour la canaille, Daye dan Daye ! Admirons tous à haute voix la bonté du plus grand des rois; il est descendu aux entrailles de Fontrailles, Daye dan daye !³

De "daye" on serait passé à "dail", puis à "dal/dalle" (Petit Robert).

Autre interprétation: "que dalle" viendrait de la langue d'oc que d'ala signifiant "que de l'aile" (à manger), autrement dit presque rien.

Ou encore: autrefois, les noms des rues étaient gravés directement dans la pierre des bâtiments et, suite à l'usure du temps, il arrivait qu'ils deviennent illisibles. On ne voyait alors littéralement plus que la dalle, d'où la locution.

Enfin, il existe des explications basées sur des jeux de mots, comme celle-ci: "que dalle "vient de "queue d'ail", parce que, autrefois, à la fermeture du marché, il ne restait plus rien que des queues d'ail."

On peut aussi dire "que couic", "couic" étant une onomatopée imitant un petit cri étranglé:  je n'y comprends que couic, je n'y comprends rien. Variante: que pouic. Employé sous la forme d'une interjection, le mot "couic" évoque le fait de tordre le cou à quelqu'un: "couic, terminé !"

 

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¹Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

³Bibliothèque bibliophilo-facétieuse, éditée par les frères Gébéodé, "Chansons historiques et satiriques sur la Cour de France", 1856.

⁴Florian Vernet, Que dalle ! Quand l'argot parle occitan, Institut d'Estudis Occitans, 2007.

⁵Harlan Coben, À quelques secondes près, Fleuve noir, 2013.

 

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15/02/2014

Des cliques et des claques

 

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Lorsque l'on part sans prévenir et brusquement d'un endroit, on dit qu'on prend ses cliques et ses claques. Cette expression qui date de la première moitié du XIXème siècle est construite à partir des onomatopées "clic" et "clac" qui existent depuis le XVème siècle. Mais quelles sont ces cliques et ces claques qui imitent le bruit d'un claquement ?

 

Autrefois, dans certaines régions françaises, "cliques" était le nom que l'on donnait à des sabots de bois. Dans d'autres dialectes, "les cliques" voulaient dire "les jambes". Quant aux claques, il s'agissait "d'une espèce de sandales que les femmes mettaient par-dessus leurs souliers pour se garantir de la crotte"¹. Ce que l'on prendrait avec soi pour partir serait donc des chaussure ainsi que ses jambes. En effet, "prendre ses cliques et ses claques" est une expression très proche de "prendre ses jambes à son cou".

Il existe un autre sens du mot "claque" qui expliquerait l'expression:  le chapeau claque, appelé aussi simplement claque, porté par les hommes du monde au XIXème siècle. Il s'agissait d'un chapeau haut-de-forme monté sur des ressorts mécaniques. Il avait l'avantage de s'aplatir d'une simple pression du pouce. De cette manière, il était possible de le porter sous son bras: très pratique lorsque l'on partait précipitamment et que l'on souhaitait ne pas être encombré, en voyage notamment. Ce chapeau pourrait sans problème venir s'ajouter aux chaussure et aux jambes de l'expression.

 

Avec le temps, le sens de l'expression s'est généralisé. Il s'est étendu à la notion de partir en emportant des affaires sans autre précision parce que les cliques et les claques d'origine sont tombés en désuétude. Sauf au Québec où les claques désignent encore des "doubles chaussures en caoutchouc, afin de préserver les bottines de la boue et de l'humidité"².

 

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Le mot "clique", dans le langage familier et utilisé péjorativement, qualifie un groupe d'individus peu recommandables: c'est une dangereuse clique. Le mot est issu de l'ancien français cliquer: faire du bruit. Le mot désigne aussi l'ensemble des clairons et des tambours d'une musique militaire.

 

Une claque, toujours de même origine que l'onomatopée "clac" qui exprime un bruit sec, est le coup que l'on porte avec le plat de la main, généralement sur le visage: donner une claque à quelqu'un. On peut aussi dire: donner une gifle ou, anciennement, un soufflet à quelqu'un.

Une tête à claques, dans le langage familier, est une personne dont le visage a une expression déplaisante ou agaçante.

L'expression "en avoir sa claque" signifie qu'on en a assez, qu'on est épuisé, et "recevoir/prendre une claque", c'est subir une échec, une déception, et plus spécialement une perte au jeu.

Enfin, en France, au XVIIIème et au XIXème siècle, dans le langage du théâtre, la claque était une troupe de gens payés pour applaudir très fort et déclencher ainsi les applaudissements de toute la salle. On parlait aussi de "claqueurs". On disait: faire la claque. Les claqueurs étaient engagés et payés par les auteurs, les directeurs des théâtres et même certains comédiens. La troupe des claqueurs, dirigée par un chef de claque, se séparait pour se répartir dans le théâtre et chacun possédait la liste des passages sur lesquels ils devaient impérativement applaudir. Plus un spectacle était applaudi, plus il avait de chances d'avoir du succès et d'attirer un grand nombre de spectateurs. Cette pratique s'est développée suite à l'apparition toujours plus nombreuse de nouveaux théâtres qui se faisaient concurrence. Elle était aussi bien sûr un moyen pour les comédiens avides de reconnaissance de se démarquer, une rude concurrence existant entre eux également. Plus un comédien était applaudi, plus il se faisait remarquer et devenait la coqueluche des spectateurs, ce qui lui garantissait des engagements futurs.

Mais la claque n'était pas du goût de tout le monde et ne semblait pas fonctionner aussi bien que cela auprès du public, comme l'écrit le dramaturge Émile Segaud dans son pamphlet virulent de huit pages "À bas la claque !" paru en 1849, dont voici un extrait:

"Ainsi, il est bien reconnu que la claque, instituée dans un but de réclame, paralyse toutes les bonnes intentions du public parisien par la répulsion naturelle qu'elle lui inspire, et enlève au caractère de ses manifestations ce cachet de vérité qu'elles ne devraient jamais perdre dans l'intérêt bien entendu de l'art. Qu'on ne croie point que, parce que la claque souligne de ses bravos les passages plus ou moins saillants d'une pièce nouvelle, leur effet en soit doublé. Loin de là, il s'en trouve amoindri. Le public n'aime pas à voir sa sagacité mise en doute, et si on lui montre du doigt ce qu'il faut applaudir, c'est une raison pour qu'il n'en fasse rien. Par tous ces motifs, je demande l'abolition de la claque, sa suppression prompte, sa dissolution complète."

"À partir de 1896, des annonces de suppression de la claque paraissent à intervalle régulier, mais il semble que le système continue comme à l'ordinaire."³

Ce n'est que le 1er mai 1902 que la claque est officiellement supprimée à la Comédie-Française, nous apprend Jimi B. Vialaret dans L'applaudissement, claques et cabales, paru chez L'Harmattan, Paris, 2008.

 

¹&²Hugo Voisard, Glossaire normand-québécois fondé sur le Dictionnaire du patois du pays de Bray (1852) de Jean Eugène Decorde (1811-1881).

³Frédérique Patureau, Le Palais Garnier dans la société parisienne: 1875-1914, Pierre Mardaga éditeur, Liège, 1991.

 

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