02/11/2014

La truffe

 

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En ce début d'automne, un mot de saison: la truffe, ce champignon souterrain qui pousse en symbiose avec les racines de certains arbres comme le chêne, le hêtre ou le noisetier et qui constitue un mets très recherché pour son arôme et sa saveur. Chaque année, à la fin du mois d'octobre, se déroule le Marché aux Truffes de Bonvillars dans le canton de Vaud.

Il existe plusieurs variétés de truffes. Parmi le grand nombre d'entre elles, citons la truffe d'été, dite aussi "truffe de la Saint-Jean", ainsi que la truffe d'automne ou "truffe de Bourgogne". Mais la plus appréciée reste la truffe noire du Périgord, une truffe d'hiver qui se récolte de début décembre à fin mars et dont le goût et l'odeur sont très puissants. La truffe blanche du Piémont ou "truffe d'Alba", également très prisée, se déguste de septembre à janvier. La truffe noire se consomme crue ou cuite. La truffe blanche, elle, se mange uniquement crue. On la râpe en copeaux sur un plat chaud tel que des pâtes, un risotto, des œufs ou un tartare de veau, une spécialité typiquement piémontaise. Plus les lamelles sont fines et plus l'arôme intense de la truffe peut se dégager et imprégner tout le plat. Quelques grammes suffisent.

George Sand avait baptisé la truffe du nom de "pomme féérique". Quant au gastronome français Jean Anthelme Brillat-Savarin, il appelait la truffe "diamant de la cuisine". Elle symbolise en effet la cuisine riche et est depuis toujours la parure des tables opulentes.¹

Si la truffe a un parfum extrêmement pénétrant, ce n'est pas uniquement pour nous plaire. C'est également parce que ce parfum a pour mission d'attirer des animaux sauvages tels que sangliers, blaireaux, loirs ou renards qui, en déterrant les truffes, contribuent à en répandre les spores, ce qui perpétue ainsi l'espèce.

 

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 "Truffe" est emprunté à l'ancien provençal trufa, nous disent les dictionnaires, mot lui-même tiré du latin populaire tufera, forme dialectale du classique tuber qui désigne une tumeur, une excroissance ou une bosse: terrae tuber, littéralement "excroissance venue de la terre". Toutefois, dans le "Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc"², on découvre que le mot trufa a une autre définition: "Pomme de terre, qu'on nomme aussi parmentière et truffe. Éty. du lat. tumere, s'élever à la surface, tubercule, ou du grec truphos, morceau de pain, ou de la ressemblance qu'on lui a trouvée avec la truffe." Le dictionnaire ajoute: "Par le mot truffe, en français, on désigne toujours les truffes noires. L'origine du nom provençal de ce tubercule est assez singulière, un de nos paysans provençaux à qui il fut montré pour la première fois, demanda ce que c'était, et comme on lui répondit: Una pouma de terra, il répliqua, Va cresi pas, es uno truffa, je n'en crois rien, vous vous gaussez de moi, et le nom de truffa lui est demeuré."

Il semblerait qu'aujourd'hui encore, dans certaines régions, on utilise le mot "truffe" pour parler de la pomme de terre. Ce lien entre ces deux tubercules remonte au XVIème siècle, lorsque les Espagnols introduisirent les pommes de terre en Italie. Les Italiens les nommèrent alors tartufoli, "petites truffes", et les Allemands Tartuffel, terme qui est à l'origine de l'actuel Kartoffel (CNRTL).

Toujours dans le "Dictionnaire provençal-français", c'est sous le nom de rabassa que l'on trouve la définition de "truffe, truffe noire, truffe comestible, plante de la famille des Champignons, qui végète dans la terre, sans racines et sans feuilles."

En italien, la truffe se dit tartufo. Le terme truffa est un faux-ami qui signifie "escroquerie, tromperie". Dans la comédie italienne, Tartufo désigne un personnage hypocrite. Molière s'en est inspiré pour son "Tartuffe", une comédie en cinq actes et en vers représentée pour la première fois en 1664. C'est ainsi que l'adjectif "tartuffe" est entré dans la langue française, d'abord sous le sens de "faux dévot", à l'image du personnage de la pièce de Molière, ensuite sous le sens plus large d'"hypocrite": il/elle est un peu tartuffe. Mais l'emploi de cet adjectif est aujourd'hui vieilli.

Le mot "truffe" a donné le verbe "truffer", "garnir de truffes", et l'adjectif "truffé": pâté truffé. Au sens figuré, "truffer" signifie "remplir en abondance de quelque chose": truffer un discours de citations. L'adjectif "truffier" est utilisé pour décrire un endroit où poussent les truffes: terrains truffiers. Un "chien truffier" est un chien spécialement dressé pour trouver des truffes dans le sol grâce à son odorat. Le laggoto romagnolo, originaire de la région de la Romagne en Italie, est la seule race de chien spécialisée dans cette activité.

 

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Mais outre le champignon, le mot "truffe" a d'autres significations. Par analogie de couleur et de forme, une truffe peut aussi désigner une confiserie faite d'une pâte chocolatée, ainsi que l'extrémité du museau chez certains animaux, notamment le chien: chien à la truffe humide et fraîche. Enfin, dans le langage familier, on qualifie de "truffe" une personne naïve ou stupide: il/elle est une vraie truffe en informatique.


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¹Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.

²Par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.


10:19 Publié dans Allemand, Cuisine; gastronomie, Culture, Italien, Latin, Molière, Provençal, Vaud | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |

26/07/2014

Tomberez-vous dans le panneau ?

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On dit qu'on tombe dans le panneau lorsque quelqu'un cherche à nous faire croire quelque chose de faux et qu'on lui fait naïvement confiance. On pourrait penser que l'image véhiculée par cette expression consiste à se cogner contre un panneau publicitaire, un panneau de signalisation routière, un panneau solaire ou encore un panneau de porte. Mais cette expression nous vient du XVIIème siècle, date à laquelle la plupart des panneaux qui viennent d'être cités n'existaient pas encore.... Alors, de quel panneau s'agit-il donc ?


Le mot dérive du provençal panel qui possède plusieurs significations: "drapeau d'enfant; petit pain; espèce de selle sans arçons; piège, filet; claie à sécher les châtaignes"¹. Nous avons l'embarras du choix. Mais lorsqu'on sait que le panel qui nous intéresse vient lui-même du latin pannellus, de pannus, "pan", cela nous éclaire davantage. "Pan" dans le sens de "grand morceau d'étoffe, partie flottante ou tombante d'un vêtement". "Tomber dans le panneau" signifie littéralement "tomber dans le piège", autrement dit dans le filet. En effet, autrefois, le panneau était un terme de chasse qui faisait référence à un morceau d'étoffe ou à un filet utilisé pour prendre le gibier: la chasse au panneau.

Aux XIVème et XVème siècles, le mot s'écrivait pannel: "Ma bourse et mon pannel tendrai tant que quelque proie prendrai", écrivait l'auteur de ballades Eustache Deschamps (CNRTL). À noter que le terme est utilisé ici au sens figuré, la proie convoitée par le poète n'étant pas du genre à vivre dans les bois.

Et voici une définition complète de ce panneau prisé par les chasseurs, avec au passage l'explication d'un autre terme de chasse:


Le panneau n'est qu'une petite pantière, dans laquelle bondissent les lièvres ou les lapins pour s'y prendre. Il en existe de merveilleusement pratiques, en fil de soie, contenues dans un sac dorsal et accompagnées des piquets et des ficelles nécessaires à les installer sur le sol.

La pantière est un filet très long qui barre tout un espace - en général repéré et où passeront les oiseaux - vertical d'abord et qu'on fait, à l'aide d'une commande de ficelle placée loin, s'abattre sur le gibier.²


Les pantières sont encore utilisées de nos jours en France,  majoritairement au Pays basque, pour la chasse à la palombe.


Revenons à l'expression "tomber dans le panneau" avec la fable "L'ours et les deux compagnons" de Jean de la Fontaine, dans laquelle il emploie la variante suivante:

Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.

La Fontaine reprend ici la formule provençale dounar dins lou panel.


Et dans "L'oracle et l'impie", il écrit:

Apollon reconnut ce qu'il avait en tête:

Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau

Et ne me tends plus de panneau;

Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème.

Je vois de loin, j'atteins de même.


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¹Dictionnaire provençal français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.



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08/07/2014

Roder n'est pas rôder

 

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Il suffit d'un simple accent circonflexe pour changer totalement le sens d'un verbe.

 

"Roder" vient du latin rodere, "ronger". Il est de la même famille que les verbes "éroder" et "corroder". "Roder", c'est user, polir une pièce par le frottement pour que ses angles et ses contours s'adaptent à une autre. On utilise principalement ce verbe dans le langage de l'automobile. Roder les soupapes d'un moteur ou roder un véhicule, c'est faire fonctionner un moteur neuf ou une voiture neuve en prenant des précautions, de manière à ce que les pièces puissent, sans dommage, s'user régulièrement et ainsi s'adapter les unes aux autres aussi parfaitement que possible: on parle d'une voiture bien ou mal rodée. Et il existe l'expression "en rodage": ma voiture est en rodage.

Au sens figuré, "roder" prend le sens de "mettre au point une chose nouvelle par des essais, par la pratique": roder une méthode de travail ou une pièce de théâtre. Une personne aussi peut être rodée, cela veut dire qu'elle a progressivement acquis une expérience dans un domaine particulier et qu'elle est capable de remplir une fonction de façon autonome et en donnant entière satisfaction: ce collaborateur a été rodé à nos méthodes. Le mot "rodage" également fonctionne au sens figuré: le rodage d'une institution politique.


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Le verbe "rôder" dérive du provençal rodar, lui-même issu du latin rotare, "faire tourner"."Rodar: rôder, aller et venir, courir ça et là; arrondir, tourner." Variante: "Rodassiar: de rodar, ne faire que courir, que tourner dans les environs d'un lieu déterminé, comme quelqu'un qui épie, qui cherche l'occasion de faire une mauvaise action."¹ En effet, le sens premier du verbe "rôder" signifie "errer avec une intention suspecte ou hostile": des individus louches rôdent dans la rue, tournent autour de ma maison. Ces individus louches sont bien sûr des "rôdeurs". Le verbe "rôdailler", moins utilisé dans le langage courant, sous-entend aussi que l'on tourne autour de quelqu'un ou de quelque chose dans un but malhonnête.

Le deuxième sens de "rôder", c'est "errer, se promener sans but, au hasard": rôder dans un jardin, dans un parc. Mais vu la connotation péjorative du verbe, on préférera dire "flâner", "déambuler" ou "vadrouiller". 

Le verbe "rôder" est aujourd'hui intransitif. On rôde DANS un lieu. Mais au XVème siècle, on disait: "roder un endroit, roder le pays". Montaigne a utilisé l'expression "roder les yeux" dans ses "Essais" qui datent de la fin du XVIème siècle (CNRTL). Vous aurez remarqué que le verbe s'écrivait sans accent circonflexe, mais à l'époque il n'y avait aucune chance de le confondre avec "roder" dans le sens d'"user" puisque ce dernier verbe est apparu dans la langue française au XVIIIème siècle. Enfin, dans la première moitié du XVIème siècle, "rôder" pouvait également s'orthographier "rauder" (CNRTL).

 

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Il existe une technique de pêche qui s'appelle "pêche à rôder". Cette technique concilie passion de la pêche et amour de la marche car elle consiste à déambuler le long des rives d'un cours d'eau à la recherche d'appâts naturels comme les larves aquatiques et à changer ainsi constamment sa ligne d'emplacement.

 

¹Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

 

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