30/03/2015

Paon

paon_bleu_dage_0g.jpgÀ l'approche de Pâques, oublions pour une fois les poules, les canards et les lapins pour nous concentrer sur un oiseau à l'apparence majestueuse.

Le paon bleu est originaire d'Asie. Le mâle arbore un magnifique plumage bleu mêlé de vert, une aigrette en couronne et une longue queue dont les plumes portent des taches en forme d'yeux: on parle de plumes "ocellées", le terme "ocelle", dérivé du latin ocellus, "petit œil", diminutif de oculus, se rapportant à une tache arrondie dont le centre est d'une autre couleur que la circonférence, présente sur la peau, les ailes ou les plumes de certains animaux. Le paon a la particularité de pouvoir redresser les plumes de sa queue pour les déployer en éventail lorsqu'il accomplit une parade nuptiale: on dit alors que le paon "fait la roue". La femelle du paon est la paonne (le mot se prononce "panne") , dont le plumage, en comparaison de celui du mâle, est tout à fait terne. Le petit du paon est le paonneau (le mot se prononce "panneau"). Le cri aigu du paon n'est pas aussi beau que sa chatoyante livrée: on dit que le paon braille ou criaille. Il existe aussi des paons blancs, plus rares, au plumage immaculé, autant chez le mâle que chez la femelle (pour tout savoir sur le paon: http://www.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/paon/184039).


Le paon est présent dans quelques expressions:

-Pousser des cris de paon: pousser des cris très aigus; au sens figuré, protester bruyamment.

-Être vaniteux/orgueilleux comme un paon (en référence au fait que le paon fait le beau lorsqu'il fait la roue). Toutefois, l'écrivain Michel Tournier nous offre un point de vue radicalement différent dans "Les Météores" (1975): "Parce qu'il « fait la roue », le paon a une réputation de vanité. C'est doublement faux. Le paon ne fait pas la roue. Il n'est pas vaniteux, il est exhibitionniste. Car en fait de roue, le paon se déculotte et montre son cul."

-Faire le paon: prendre des airs avantageux, se pavaner. On qualifie aussi de "paon" un homme prétentieux.

-Se parer des plumes du paon: s'attribuer des mérites que l'on ne possède pas. Cette expression tire son origine d'une fable de Jean de La Fontaine, lui-même inspiré par le fabuliste latin Phèdre, "Le geai paré des plumes du paon" (livre IV, fable 9).

-Bleu paon: couleur bleu-vert qui rappelle bien sûr le plumage du paon.

-Faire la queue de paon: dans le langage des dégustateurs de vin, se dit d'un vin dont l'ampleur en bouche est exceptionnelle.

-Vœu de paon. Au Moyen Âge, vœu solennel prononcé lors d'un banquet au cours duquel était servi un paon rôti: "Au moyen âge, le paon était le noble oiseau. À table, avant de le découper, il arrivait que le chevalier fît un vœu d'audace et d'amour qu'il devait ensuite accomplir".¹ En effet, du Moyen Âge au XVIIème siècle, le paon était considéré comme un mets de choix, toutefois... "À vrai dire, le paon appartient moins à la gastronomie qu'à l'histoire. De chair pauvre et sèche, sa vogue sur les tables du Moyen Âge ne s'explique que par sa réputation de « noble oiseau » considéré comme la nourriture « des preux ». On le servait d'ailleurs solennellement, « en bellevue » — comme le héron, autre chair bien médiocre — rôti, mais entièrement reconstitué, pattes et ongles dorés et des flammes, parfois, jaillissant du bec. Le plus éminent personnage de l'assistance découpait et servait l'oiseau, non sans avoir fréquemment prononcé, la main sur le plat, un « vœu d'audace » ou un « vœu d'amour », devant « Dieu, la Très-Sainte-Vierge, les Dames et le Paon ». Les jeunes paons, ou paonneaux, passent pour avoir une chair moins ingrate que les sujets adultes: cela ne va pas encore très loin. Pourtant, le paon a compté des tenants jusque dans la période contemporaine: Pierre Loti, qui n'en était pas à une singularité près, se faisait servir des paons à l'Hortensius et des hérons farcis."²


Dans la mythologie grecque, Héra, fille de Cronos et de Rhéa, reine du ciel et de l'Olympe, prend les cent yeux de son fidèle gardien Argos après sa mort pour les placer sur le plumage d'un paon. D'où, selon la légende, l'origine des plumes ocellées de l'oiseau. Rubens a peint cette scène en 1610 dans "Héra pare les plumes du paon des yeux d'Argos".

 

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Le paon est l'oiseau national de l'Inde où il bénéficie d'un statut particulier. Dans le Gujarat et au Rajasthan, les paons sont considérés comme des animaux sacrés. En effet, le paon est extrêmement présent dans la mythologie hindoue. Krishna porte des plumes de paon sur sa couronne. Skanda, fils de Shiva et dieu de la guerre, a fait du paon son "vahana", le "vahana" étant l'animal servant de véhicule à une divinité. Et Sarasvati, la déesse de la connaissance et des arts, est souvent représentée en compagnie d'un paon. Le paon a reçu ses magnifiques plumes du dieu Indra, le roi de tous les dieux. Un jour qu'Indra était pourchassé par le terrible Ravana, le roi des démons qui possède dix têtes et vingt bras, un paon au plumage brun et terne croisa son chemin et lui demanda pourquoi il courait si vite. Indra lui expliqua la raison, et le paon déploya sa large queue pour qu'Indra puisse se cacher derrière. Ravana s'éloigna sans remarquer le subterfuge et, pour remercier le paon de l'avoir protégé, Indra lui offrit ses splendides couleurs.

Et selon une croyance populaire indienne, l'appel du paon indique que la mousson ne va pas tarder à arriver.

L'art aussi fait la part belle au paon. Dans le palais Chandra Mahal de Jaipur, la capitale du Rajasthan, se trouve la Porte des Paons qui dépeint l'automne avec des motifs en zigzags et de superbes paons qui apparaissent sur cinq bas-reliefs en faisant la roue. Cette porte est surmontée d'un balcon décoré avec les mêmes motifs.


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Le paon est également un papillon dont les ailes ocellées rappellent les motifs de la queue du paon: paon-de-jour, paon-de nuit.


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On ne confondra pas "paon" avec son homonyme "pan", "grand morceau d'étoffe, partie flottante ou tombante d'un vêtement", que nous avons déjà abordé dans un billet précédent: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Le mot "pan" aussi possède son homonyme: Pan, dieu des bergers, des pâturages et des bois dans la mythologie grecque, pourvu de cornes et de pieds de bouc. La flûte de Pan, instrument de musique composé d'un ensemble de tuyaux droits de longueur croissante et reliés ensemble, tire naturellement son nom du dieu Pan. Amoureux de la nymphe Syrinx, Pan la poursuivit de ses ardeurs, mais au moment où il allait l'attraper elle se transforma en roseau sur les rives du fleuve Ladon. Le vent se mit alors à faire bruisser les roseaux et Pan, séduit par ce son qui ressemblait à une plainte, coupa quelques roseaux, les attacha ensemble et créa un instrument de musique auquel il donna le nom de syrinx en souvenir de son amour déçu.


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¹Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, volume 1 - La Poésie du Moyen Âge, Éditions Albin Michel, 1975.

²Dictonnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962. 


19/06/2014

Méli-mélo, etc.

 

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Analyse et explication de plusieurs mots qui évoquent la confusion et le désordre (suite et fin).

 

Un méli-mélo est un mélange de choses hétéroclites. En ancien français, on disait mesle-mesle et, aux XVème et XVIème siècles, melli-mello comme onomatopée exprimant un bruit de bavardage; le mot serait une altération de "pêle-mêle" avec variation vocalique (CNRTL). Le terme a été repris en cuisine pour parler d'une déclinaison d'aliments de même nature mais de variétés différentes: un méli-mélo de salades, de poissons ou de légumes. Au XIXème siècle, on disait aussi "méli-méla": "Méli-méla ou mélo: chaos."¹ De nos jours, on rencontre la variante "emméli-mélo", ainsi que le terme "méli-mélodrame" (CNRTL). Les mots "fatras" et "fouillis" aussi désignent un amas d'objets hétéroclites réunis pêle-mêle. Au sens figuré: un fatras de connaissances mal assimilées, un fouillis d'idées ou de souvenirs confus.

 

Un capharnaüm est un lieu qui renferme beaucoup d'objets en désordre: la boutique de ce brocanteur est un vrai capharnaüm. Le mot vient de Capharnaüm, ville de Galilée au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule de malades faisant appel à son pouvoir de guérison. Synonymes (tous appartiennent au registre familier ou vulgaire): bazar, bordel, chantier, foutoir, fourbi; ce bureau est un vrai bazar; qu'est-ce que c'est que ce chantier ? On peut également utiliser la locution "en pagaïe/pagaille/pagaye": en désordre. En Suisse romande, le mot "cheni" pour dire "désordre" est d'usage courant. "Il dérive du latin canile, qui a donné "chenil", endroit réputé malpropre."² Mais le mot s'écrit sans le "l", parfois avec un "t" à la fin: chenit.

 

"Bric-à-brac" est une combinaison de mots expressifs d'origine onomatopéique. Ce terme désigne un entassement de vieux objets de provenances et d'époques diverses (meubles, ustensiles, tableaux, pièces de vaisselle, etc.) destinés à la revente: marchand de bric-à-brac. Par extension, un bric-à-brac décrit aussi la boutique d'un brocanteur. Au sens figuré, on comprend le mot comme un amas d'idées sans queue ni tête: cet ouvrage est un vrai bric-à-brac.

La locution familière "de bric et de broc" aussi est un assemblage de mots expressifs qui fonctionnent comme des onomatopées. Il s'est meublé de bric et de broc: en rassemblant des pièces et des morceaux disparates au hasard des trouvailles.

 

Un enchevêtrement qualifie un ensemble de choses emmêlées ou embrouillées: un enchevêtrement de ronces, un inextricable enchevêtrement de ruelles. Rappelez-vous, on peut aussi dire: un embrouillamini de ruelles. Autre synonyme: dédale. Ce mot vient de la mythologie grecque, plus spécialement de Daídalos, nom du constructeur légendaire du labyrinthe de Crête où Thésée partit affronter le Minotaure et dans les méandres duquel il parvint à ne pas s'égarer grâce au fil d'Ariane. "Le nom lui-même signifie en grec "habile artisan" (daída los) et on racontait que les statues qu'il créait pouvaient bouger toutes seules."³ Un dédale est donc un lieu où il est difficile de ne pas se perdre à cause de la complication des détours: le dédale des rues tortueuses d'une vieille cité. Au sens figuré: embarras dont il est malaisé de sortir, ensemble de choses embrouillées: le dédale des lois, de la procédure, un dédale d'incertitudes et de contradictions.

 

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¹Lorédan Larchey, Les excentricités du langage français, Paris, Aux Bureaux de la Revue Anecdotique, 1861.

²Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

³Bernard Klein, La cuisse de Jupiter, 300 proverbes et expressions hérités du latin et du grec, E.J.L., 2006.

10:05 Publié dans Culture, Jeux de mots, Mythologie grecque, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |