09/07/2015

Gré

 

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Explication du mot "gré" au fil de quelques expressions, avec en bonus une illustration qui sent bon les vacances d'été.

 

Le mot "gré" vient du latin gratum, neutre substantivé de l'adjectif gratus, "agréable, bienvenu, qui reçoit bon accueil", et signifie "ce qui plaît, ce qui convient". Autrefois, "gré" qualifiait une gratitude, une reconnaissance:

Peut-être qu'il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

(Jean de La Fontaine, "Simonide préservé par les Dieux").

Cet emploi du mot est tombé en désuétude. Aujourd'hui, la reconnaissance s'exprime dans l'expression "savoir gré à quelqu'un": je vous saurais gré de me répondre rapidement (je vous en serais obligé). Cette formule appartient au registre soutenu et on l'utilise principalement à l'écrit. Dans le langage courant, on dira plutôt: je vous serais reconnaissant de me répondre rapidement.

Autrefois, il existait aussi l'expression "savoir mauvais gré à quelqu'un": être mécontent de ce qu'une personne a dit ou fait. Cette expression ne s'utilise plus non plus de nos jours, mais il nous reste le verbe "maugréer": témoigner son mécontentement, sa mauvaise humeur, en protestant à mi-voix, entre ses dents; c'est un vieux grincheux qui n'arrête pas de maugréer. Verbes synonymes: pester, ronchonner, râler, rouspéter (les deux derniers verbes appartiennent au registre familier).

 

Le mot "gré" a la particularité de ne se rencontrer que dans des expressions. Nous avons vu "savoir gré à quelqu'un", voici les autres expressions courantes:

- Au gré de: selon le goût, la volonté de. Au gré de chacun; trouver quelque chose ou quelqu'un à son gré; nous pouvons nous voir demain dans l'après-midi ou en début de soirée, à votre gré (à votre convenance, à votre guise, comme vous voulez). Au sens figuré, "au gré de" signifie "en suivant quelque chose qui par nature est variable, incertain, en suivant les caprices de quelque chose": le bateau avance au gré du vent; flotter au gré des courants; au gré de son ambition, de ses désirs, de sa fantaisie.

- De son plein gré: volontairement, en parfaite connaissance de cause. Je suis venu ici de mon plein gré. "De bon gré" signifie "sans rechigner, volontiers": obéir de bon gré à un ordre.

- De gré ou de force: que cela plaise ou non. Je lui ferai avouer son mensonge de gré ou de force.

- Contre le gré de quelqu'un: contre la volonté ou le désir de quelqu'un. Il/Elle a été hospitalisé(e) contre son gré. Expression synonyme: à son corps défendant. Autrefois on disait "en son corps défendant", et cette expression se comprenait littéralement: en défendant son corps dans le but de résister à une attaque. Tuer quelqu'un en son corps défendant, c'est-à-dire par légitime défense. Aujourd'hui, l'expression signifie "à regret, à contre-coeur". Cela vient du fait que si quelqu'un doit se défendre et faire du mal à quelqu'un d'autre, ce n'est pas par choix personnel mais uniquement pour sauver sa vie, comme le précise le Dictionnaire de l'Académie française de 1778: "On dit figurément, qu'Un homme a fait quelque chose en son corps défendant, pour dire, qu'il la fait contre son gré, pour éviter un plus grand mal." Le dictionnaire ajoute: "Et encore plus communément, À son corps défendant."

- De gré à gré: à l'amiable, d'un commun accord, par un arrangement qui satisfait toutes les parties en présence. Un partage, une transaction fait(e) de gré à gré. Cette expression appartient au langage juridique.

- Bon gré mal gré: en se résignant, contraint par les circonstances. Se mettre au travail, continuer ses études bon gré mal gré. Expression synonyme tirée du latin, "nolens volens", "qu'on le veuille ou non", littéralement "le voulant, ne le voulant pas".

 

De nombreux mots appartiennent à la même famille que le mot "gré". En voici quelques-uns (la liste est loin d'être exhaustive):

- Agréer. Le verbe "agréer" signifie "trouver à son gré, accepter", le ministre agrée votre demande, sa proposition a été agréée, et "convenir, plaire", cela ne m'agrée pas de venir. Mais ces emplois sont littéraires et ne s'utilisent guère dans le langage courant. On utilise généralement le verbe "agréer" comme formule de politesse à la fin d'une lettre: veuillez agréer mes salutations distinguées (littéralement, "veuillez accueillir favorablement mes salutations distinguées"). En anglais, on trouve les verbes to agree, "accepter", et to disagree, "ne pas être d'accord".

- Agrément. Au XVème siècle, le mot s'écrivait agreement. Il existe toujours sous cette forme en anglais. Ce mot a plusieurs sens. 1. Action d'agréer, approbation, consentement: il ne peut disposer de la maison qu'avec mon agrément. Plus spécialement, un agrément désigne l'accord par lequel une autorité officielle autorise ou favorise un projet: il faut attendre l'agrément de l'administration pour commencer à entreprendre les travaux; le Parlement suisse n'a pas donné son agrément. 2. Qualité par laquelle quelque chose plaît ou procure du plaisir: cette maison est bien située, elle a beaucoup d'agrément; trouver de l'agrément dans la conversation d'un(e) ami(e). 3. En musique, on qualifie d'"agréments" des sons ajoutés à un chant sous la forme de trilles ou de roulades pour le rendre plus agréable. 4. Ornement que l'on met aux vêtements, aux bibelots ou aux meubles (toujours au pluriel): cette robe aurait besoin de quelques agréments. Synonyme: accessoire. 5. La locution "d'agrément" signifie que l'on fait quelque chose par plaisir, et non dans un souci d'utilité ou de profit: voyage d'agrément (par opposition à un voyage d'affaires).

- L'adjectif "agréable", "qui plaît, qui procure un sentiment de bonheur ou de bien-être", dérivé du verbe "agréer" avec le suffixe "-able". En anglais, il existe l'adjectif agreeable qui possède deux sens: "plaisant" et "disposé à accepter quelque chose, à consentir à quelque chose".

- Enfin, la préposition "malgré": en agissant contre la volonté de quelqu'un ou de quelque chose: malgré ses recommandations, je suis passé par un autre chemin. "Malgré" peut aussi avoir le sens de "en ne se laissant pas arrêter par un obstacle": sortir malgré la pluie, malgré le froid. "Malgré" se décline en locution conjonctive suivie du subjonctif pour exprimer une concession: malgré que je me sois couché très tard la nuit dernière, je ne me sens pas fatigué ce matin. Cette locution est très employée dans le langage courant, mais elle est critiquée par les puristes qui préfèrent la remplacer par "bien que", "encore que" ou "quoique".

 

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06/06/2015

Aventure(s)

 

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Le mot "aventure" vient du latin adventura, "ce qui doit arriver", mot lui-même dérivé du verbe advenire, "arriver, se produire". On pense bien sûr au verbe "advenir", "arriver par accident, par surprise", verbe dit "défectif" car il ne se conjugue qu'à la troisième personne du singulier et du pluriel (nous avons vu il y a plusieurs mois déjà le verbe "frire", lui aussi défectif: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).


Anciennement, le mot "aventure" avait le sens de "ce qui doit arriver, destin heureux ou malheureux": la bonne et la mauvaise aventure. Aujourd'hui, on emploie des mots comme "avenir", "destin", "destinée" ou "sort". Mais l'usage ancien du mot se retrouve encore dans l'expression "dire la bonne aventure à quelqu'un": lui prédire ce qui doit lui arriver en recourant à la chiromancie (lecture des lignes de la main), à la cartomancie ou à toute autre pratique divinatoire, le/la "diseur/diseuse de bonne aventure" étant la personne qui se prétend capable de prédire l'avenir.

Par extension, "aventure" signifiait aussi autrefois "ce qui peut arriver; hasard". Le mot n'est plus guère usité dans ce sens que dans deux locutions:

- À l'aventure: au hasard, sans dessein arrêté, sans réflexion. Partir, errer à l'aventure.

- D'aventure, par aventure (littéraire): par hasard. Si d'aventure vous le voyez, prévenez-moi.


Aujourd'hui, le mot "aventure" se comprend comme un "évènement notable qui se produit de manière imprévue ou surprenante": il lui est arrivé une singulière, une fâcheuse aventure; c'est une drôle d'aventure. Une aventure désagréable est une "mésaventure". Au pluriel, il s'agit d'un ensemble d'évènements qui concernent quelqu'un: il lui est arrivé toutes sortes d'aventures; en route pour de nouvelles aventures ! Il existe un grand nombre de livres ou de films qui racontent les exploits d'un héros, on parle alors de romans ou de films "d'aventures", c'est-à-dire riches en péripéties et en rebondissements: "Les aventures de Huckleberry Finn, de Tintin, de Rabbi Jacob, de Robinson Crusoé", etc. Une personne qui, par goût, court le monde et s'engage volontiers dans des entreprises hasardeuses est un(e) "aventurier(ère): "Les aventuriers de l'Arche perdue". Mais le mot "aventurier" possède aussi une connotation négative: il peut qualifier une personne qui, pour parvenir à ses fins, n'hésite pas à user de procédés malhonnêtes (synonyme: "escroc"): méfiez-vous, c'est une aventurier qui est prêt à tout pour s'enrichir; il s'est laissé dupé par une aventurière.

L'expression "tenter l'aventure" signifie "essayer de réussir dans une affaire dont le succès est très incertain". Dans le même registre, le verbe "aventurer", "hasarder, exposer à des risques": aventurer une somme importante au jeu; aventurer son honneur ou sa réputation dans une affaire douteuse (verbe synonyme: "exposer"). "Aventurer" peut aussi être utilisé  pronominalement: s'aventurer dans un quartier mal famé; s'aventurer à répondre à une provocation. En politique, on parle d'"aventurisme": tendance à prendre des décisions précipitées et hasardeuses; l'aventurisme de ce gouvernement ne peut qu'entraîner des catastrophes.

Le mot "aventure" peut également qualifier une liaison amoureuse de courte durée: il/elle a eu de nombreuses aventures. Synonyme: passade.

Enfin, "l'aventure" désigne un ensemble d'activités ou d'expériences qui comportent des risques et/ou de la nouveauté, et auxquelles on accorde une valeur humaine: aimer l'aventure; l'attrait de l'aventure. "L'aventure, c'est l'aventure" est le titre d'un film de Claude Lelouch sorti en 1972, qui raconte les péripéties de trois gangsters entre la France et l'Afrique.


Autrefois, dans le commerce maritime, il existait l'expression "mettre à la grosse aventure". On parlait aussi de "prêt à la grosse aventure", de "prêt à la grosse" ou encore de "contrat de cambie": "La grosse aventure est de prendre ou donner des effets que l'on transporte d'un endroit à l'autre, & qui courent les hasards du voyage pour le compte du donneur, sans aucun recours contre celui à qui il les a donnés. Nous prenons des marchandises pour les porter à Bordeaux, à la Rochelle ou à Nantes, à Lisbonne, à Cadix, à Barcelone, à Londres ou à Amsterdam; si elles arrivent à bon port, nous payons le prix dont nous sommes convenus en les prenant, & si elles se perdent, nous ne payons rien."¹


***


¹Louis Liger, La nouvelle maison rustique, ou Économie rurale, pratique et générale de tous les biens de campagne, tome premier, À Paris, Chez Barrois, aîné, Libraire, Quai des Augustins, 1790.

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28/05/2015

Lustre(s)

 

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Tous les sens actuels du mot "lustre" dérivent du latin lustrare, "purifier", soit "par un sacrifice expiatoire", soit "au moyen des torches, de la flamme", d'où, par extension, "parcourir de sa lumière quelque chose, répandre sa lumière sur quelque chose" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).


Le premier sens du mot se rapporte à l'éclat naturel ou artificiel d'un objet brillant ou poli: lustre de l'argenterie que l'on vient de frotter ou du parquet que l'on a récemment ciré. "Donner du lustre à quelque chose", c'est "faire briller quelque chose". On peut aussi simplement utiliser le verbe "lustrer": lustrer des bottes, des ustensiles. Et l'adjectif "lustré" signifie bien sûr "brillant, luisant, poli".


Au sens figuré, le lustre est l'éclat que confère la beauté, le mérite ou toute autre qualité particulière qui met quelque chose ou quelqu'un en valeur. Autrefois, il existait l'expression "dans (tout) son lustre": elle parut au bal dans tout son lustre. Et "servir de lustre" se disait "de ce qui, par le contraste de son imperfection, rehausse ou fait valoir l'agrément, le mérite d'une personne ou d'une chose: la laideur de cette femme sert de lustre à celles qui l'entourent."¹


Enfin, depuis la deuxième moitié du XVIIème siècle, un "lustre" qualifie "l'appareil d'éclairage suspendu au plafond et formé de plusieurs branches portant autrefois des chandelles, aujourd'hui des lampes électriques": lustre de cristal. L'expression "à en décrocher le(s) lustre(s)" décrit un son particulièrement fort ou un mouvement très important: "Elle chante ce soir à décrocher le lustre !" (Gaston Leroux, Le Fantôme de l'Opéra, 1910). En anglais, "lustre" se dit chandelier, du latin candela, en référence aux chandelles qui ornaient autrefois cet appareil d'éclairage. Il s'agit d'un faux ami car en français, le mot "chandelier" est l'objet qui sert de support à des bougies, objet que l'on peut transporter de pièce en pièce, contrairement au lustre qui, lui, et cela vaut mieux pour notre sécurité, est solidement fixé au plafond. Pour tout savoir sur la chandelle: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/cha....


Il existe un sens où le mot "lustre" est employé exclusivement au pluriel. Ce sens, par l'intermédiaire du verbe lustrare que nous avons vu au début, vient du latin lustrum, "sacrifice expiatoire, fait par les censeurs tous les cinq ans à la clôture du cens pour purifier le peuple romain" (Gaffiot), le terme "cens" se rapportant au recensement des citoyens romains durant l'Antiquité. En effet, au sens premier, "lustres" signifie "cinq années":  dans ses "Confessions" de 1782, Jean-Jacques Rousseau recourt à la formule "mes douze lustres" pour parler de ses soixante ans. Aujourd'hui, on utilise le mot pour parler d'une période longue et indéterminée: je ne l'ai pas vu(e) depuis des lustres. On peut aussi dire: depuis des siècles, depuis une éternité.


Le mot "lustre" appartient à la famille étymologique du verbe "luire", issu du latin lucere, "luire, briller". Dans cette même et vaste famille, citons le verbe "illustrer", "éclairer" à l'origine; l'adjectif "illustre" ("éclairé, bien en lumière", d'où "en vue"); la "luciole", insecte qui produit des signaux lumineux la nuit pour signaler sa présence à des partenaires sexuels, attirer des proies ou éclairer un site de vol; et la "luzerne", plante dont les graines sont brillantes. Sans oublier des prénoms comme Luce, Lucie, Lucien ou encore Lucifer (au sens propre "celui qui apporte la lumière, la clarté"). "Luzerne" a été emprunté par l'anglais (lucerne) et l'allemand (Luzerne). "Lustre" au sens d'"éclat" aussi a été emprunté par l'anglais (lustre en anglais britannique et luster en américain). En Suisse, la ville de Lucerne (Luzern en allemand) tirerait son origine de la même source, plus spécifiquement du latin lucerna ("lampe"), car un fanal ou une lanterne aurait été placé à l'endroit où, depuis, a été construite la ville, de manière à guider les bateliers dans leurs courses nocturnes sur le lac.²


***


¹Dictionnaire de l'Académie française, 1835.

²Alexandre Martin, La Suisse pittoresque et ses environs, Hippolyte Souverain, Paris,1835.


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