06/06/2015

Aventure(s)

 

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Le mot "aventure" vient du latin adventura, "ce qui doit arriver", mot lui-même dérivé du verbe advenire, "arriver, se produire". On pense bien sûr au verbe "advenir", "arriver par accident, par surprise", verbe dit "défectif" car il ne se conjugue qu'à la troisième personne du singulier et du pluriel (nous avons vu il y a plusieurs mois déjà le verbe "frire", lui aussi défectif: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).


Anciennement, le mot "aventure" avait le sens de "ce qui doit arriver, destin heureux ou malheureux": la bonne et la mauvaise aventure. Aujourd'hui, on emploie des mots comme "avenir", "destin", "destinée" ou "sort". Mais l'usage ancien du mot se retrouve encore dans l'expression "dire la bonne aventure à quelqu'un": lui prédire ce qui doit lui arriver en recourant à la chiromancie (lecture des lignes de la main), à la cartomancie ou à toute autre pratique divinatoire, le/la "diseur/diseuse de bonne aventure" étant la personne qui se prétend capable de prédire l'avenir.

Par extension, "aventure" signifiait aussi autrefois "ce qui peut arriver; hasard". Le mot n'est plus guère usité dans ce sens que dans deux locutions:

- À l'aventure: au hasard, sans dessein arrêté, sans réflexion. Partir, errer à l'aventure.

- D'aventure, par aventure (littéraire): par hasard. Si d'aventure vous le voyez, prévenez-moi.


Aujourd'hui, le mot "aventure" se comprend comme un "évènement notable qui se produit de manière imprévue ou surprenante": il lui est arrivé une singulière, une fâcheuse aventure; c'est une drôle d'aventure. Une aventure désagréable est une "mésaventure". Au pluriel, il s'agit d'un ensemble d'évènements qui concernent quelqu'un: il lui est arrivé toutes sortes d'aventures; en route pour de nouvelles aventures ! Il existe un grand nombre de livres ou de films qui racontent les exploits d'un héros, on parle alors de romans ou de films "d'aventures", c'est-à-dire riches en péripéties et en rebondissements: "Les aventures de Huckleberry Finn, de Tintin, de Rabbi Jacob, de Robinson Crusoé", etc. Une personne qui, par goût, court le monde et s'engage volontiers dans des entreprises hasardeuses est un(e) "aventurier(ère): "Les aventuriers de l'Arche perdue". Mais le mot "aventurier" possède aussi une connotation négative: il peut qualifier une personne qui, pour parvenir à ses fins, n'hésite pas à user de procédés malhonnêtes (synonyme: "escroc"): méfiez-vous, c'est une aventurier qui est prêt à tout pour s'enrichir; il s'est laissé dupé par une aventurière.

L'expression "tenter l'aventure" signifie "essayer de réussir dans une affaire dont le succès est très incertain". Dans le même registre, le verbe "aventurer", "hasarder, exposer à des risques": aventurer une somme importante au jeu; aventurer son honneur ou sa réputation dans une affaire douteuse (verbe synonyme: "exposer"). "Aventurer" peut aussi être utilisé  pronominalement: s'aventurer dans un quartier mal famé; s'aventurer à répondre à une provocation. En politique, on parle d'"aventurisme": tendance à prendre des décisions précipitées et hasardeuses; l'aventurisme de ce gouvernement ne peut qu'entraîner des catastrophes.

Le mot "aventure" peut également qualifier une liaison amoureuse de courte durée: il/elle a eu de nombreuses aventures. Synonyme: passade.

Enfin, "l'aventure" désigne un ensemble d'activités ou d'expériences qui comportent des risques et/ou de la nouveauté, et auxquelles on accorde une valeur humaine: aimer l'aventure; l'attrait de l'aventure. "L'aventure, c'est l'aventure" est le titre d'un film de Claude Lelouch sorti en 1972, qui raconte les péripéties de trois gangsters entre la France et l'Afrique.


Autrefois, dans le commerce maritime, il existait l'expression "mettre à la grosse aventure". On parlait aussi de "prêt à la grosse aventure", de "prêt à la grosse" ou encore de "contrat de cambie": "La grosse aventure est de prendre ou donner des effets que l'on transporte d'un endroit à l'autre, & qui courent les hasards du voyage pour le compte du donneur, sans aucun recours contre celui à qui il les a donnés. Nous prenons des marchandises pour les porter à Bordeaux, à la Rochelle ou à Nantes, à Lisbonne, à Cadix, à Barcelone, à Londres ou à Amsterdam; si elles arrivent à bon port, nous payons le prix dont nous sommes convenus en les prenant, & si elles se perdent, nous ne payons rien."¹


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¹Louis Liger, La nouvelle maison rustique, ou Économie rurale, pratique et générale de tous les biens de campagne, tome premier, À Paris, Chez Barrois, aîné, Libraire, Quai des Augustins, 1790.

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28/05/2015

Lustre(s)

 

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Tous les sens actuels du mot "lustre" dérivent du latin lustrare, "purifier", soit "par un sacrifice expiatoire", soit "au moyen des torches, de la flamme", d'où, par extension, "parcourir de sa lumière quelque chose, répandre sa lumière sur quelque chose" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).


Le premier sens du mot se rapporte à l'éclat naturel ou artificiel d'un objet brillant ou poli: lustre de l'argenterie que l'on vient de frotter ou du parquet que l'on a récemment ciré. "Donner du lustre à quelque chose", c'est "faire briller quelque chose". On peut aussi simplement utiliser le verbe "lustrer": lustrer des bottes, des ustensiles. Et l'adjectif "lustré" signifie bien sûr "brillant, luisant, poli".


Au sens figuré, le lustre est l'éclat que confère la beauté, le mérite ou toute autre qualité particulière qui met quelque chose ou quelqu'un en valeur. Autrefois, il existait l'expression "dans (tout) son lustre": elle parut au bal dans tout son lustre. Et "servir de lustre" se disait "de ce qui, par le contraste de son imperfection, rehausse ou fait valoir l'agrément, le mérite d'une personne ou d'une chose: la laideur de cette femme sert de lustre à celles qui l'entourent."¹


Enfin, depuis la deuxième moitié du XVIIème siècle, un "lustre" qualifie "l'appareil d'éclairage suspendu au plafond et formé de plusieurs branches portant autrefois des chandelles, aujourd'hui des lampes électriques": lustre de cristal. L'expression "à en décrocher le(s) lustre(s)" décrit un son particulièrement fort ou un mouvement très important: "Elle chante ce soir à décrocher le lustre !" (Gaston Leroux, Le Fantôme de l'Opéra, 1910). En anglais, "lustre" se dit chandelier, du latin candela, en référence aux chandelles qui ornaient autrefois cet appareil d'éclairage. Il s'agit d'un faux ami car en français, le mot "chandelier" est l'objet qui sert de support à des bougies, objet que l'on peut transporter de pièce en pièce, contrairement au lustre qui, lui, et cela vaut mieux pour notre sécurité, est solidement fixé au plafond. Pour tout savoir sur la chandelle: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/cha....


Il existe un sens où le mot "lustre" est employé exclusivement au pluriel. Ce sens, par l'intermédiaire du verbe lustrare que nous avons vu au début, vient du latin lustrum, "sacrifice expiatoire, fait par les censeurs tous les cinq ans à la clôture du cens pour purifier le peuple romain" (Gaffiot), le terme "cens" se rapportant au recensement des citoyens romains durant l'Antiquité. En effet, au sens premier, "lustres" signifie "cinq années":  dans ses "Confessions" de 1782, Jean-Jacques Rousseau recourt à la formule "mes douze lustres" pour parler de ses soixante ans. Aujourd'hui, on utilise le mot pour parler d'une période longue et indéterminée: je ne l'ai pas vu(e) depuis des lustres. On peut aussi dire: depuis des siècles, depuis une éternité.


Le mot "lustre" appartient à la famille étymologique du verbe "luire", issu du latin lucere, "luire, briller". Dans cette même et vaste famille, citons le verbe "illustrer", "éclairer" à l'origine; l'adjectif "illustre" ("éclairé, bien en lumière", d'où "en vue"); la "luciole", insecte qui produit des signaux lumineux la nuit pour signaler sa présence à des partenaires sexuels, attirer des proies ou éclairer un site de vol; et la "luzerne", plante dont les graines sont brillantes. Sans oublier des prénoms comme Luce, Lucie, Lucien ou encore Lucifer (au sens propre "celui qui apporte la lumière, la clarté"). "Luzerne" a été emprunté par l'anglais (lucerne) et l'allemand (Luzerne). "Lustre" au sens d'"éclat" aussi a été emprunté par l'anglais (lustre en anglais britannique et luster en américain). En Suisse, la ville de Lucerne (Luzern en allemand) tirerait son origine de la même source, plus spécifiquement du latin lucerna ("lampe"), car un fanal ou une lanterne aurait été placé à l'endroit où, depuis, a été construite la ville, de manière à guider les bateliers dans leurs courses nocturnes sur le lac.²


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¹Dictionnaire de l'Académie française, 1835.

²Alexandre Martin, La Suisse pittoresque et ses environs, Hippolyte Souverain, Paris,1835.


07:16 Publié dans Allemand, Anglais, Jean-Jacques Rousseau, Latin, Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |

30/04/2015

Colle

 

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Le mot "colle" vient du latin populaire colla. C'est un mot qui possède plusieurs sens.


Le premier sens désigne la substance gluante dont on se sert pour faire adhérer entre elles deux surfaces. Il existe toutes sortes de colles pour toutes sortes de matières différentes: colle de bureau, colle à bois ou colle forte, colle à porcelaine, colle à tapisserie, etc. Une "peinture à la colle", "à la tempera" ou "détrempe" est une peinture dont les couleurs ont été broyées et délayées dans de l'eau additionnée d'un agglutinant (gomme, colle ou œuf). Cette technique était très en vogue avant l'apparition de la peinture à l'huile à la fin du Moyen Âge. Tempera, "détrempe", vient de l'italien. Et bien sûr on ne confondra pas "tempera" avec le mot japonais "tempura" qui désigne une beignet très léger de légumes ou de poisson.

Quelques expressions tournent autour de la colle:

-Faites chauffer la colle !: se dit par plaisanterie lorsqu'on entend un bruit de casse. Autrefois, la colle n'existait pas en bâton ou en tube comme aujourd'hui, il fallait la préparer soi-même: "La colle était obtenue à partir de peaux d'animaux (colle de peau), de chutes de parchemin (colle de parchemin), de boules de gui, de sève d'arbre, etc. La colle de peau ou de parchemin, par exemple, était cuite et réduite pendant 8 à 10 h dans un récipient avec de l'eau; elle était ensuite étalée en couches et mise à l'air pour sécher (un peu comme une flaque d'eau qui devient de la glace); lorsqu'elle avait durci, on la brisait et on la conservait dans des bocaux ou des récipients. Pour la liquéfier (on s'en servait pour coller les feuillets des parchemins, mais aussi en enluminure pour lier certains pigments), il fallait en chauffer quelques brisures au bain-marie. D'où l'expression « faites chauffer la colle ! » reprise et rendue célèbre par Francis Blanche et Pierre Dac dans un feuilleton radiophonique".¹ "Faites chauffer la colle" est aussi le nom d'un roman de San-Antonio (Frédéric Dard) paru en 1993.

-Un(e) pot de colle: personne importune dont on n'arrive pas à se débarrasser.

-Vivre à la colle (cette expression est aujourd'hui vieillie): vivre en concubinage.

-Chier dans la colle: dans le langage familier, faire une erreur; créer un problème; exagérer.


Le deuxième sens du mot "colle" se rencontre dans l'argot scolaire: il s'agit d'une interrogation de contrôle à laquelle sont soumis des élèves préparant des examens ou des concours; une colle de physique, d'anglais. Par extension, le mot désigne également une question difficile, embarrassante: poser une colle à quelqu'un. Enfin, le mot renvoie à une punition qui contraint un élève à venir en classe en dehors des heures de cours: deux heures de colle. Synonymes: consigne, retenue.

Le verbe "coller" aussi possède ces deux sens-là: "embarrasser quelqu'un en lui posant une question à laquelle il ne peut pas répondre" et "infliger une retenue à un élève"; il sait tout, il n'y a pas moyen de le coller; j'ai été collé samedi. 


Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le verbe "accoler", "placer côte à côte, assembler, joindre", n'appartient pas du tout à la même famille que "coller". "Accoler" dérive de "col", lui-même homonyme de "colle", d'où une confusion possible. Le mot "col" est issu du latin collum qui a donné également "cou", employé indifféremment avec "col" jusqu'au XVIIème siècle (Petit Robert). Cet ancien usage se retrouve dans l'expression "se hausser, se pousser du col", "chercher à se faire valoir, prendre de grands airs", littéralement "se hausser, se pousser du cou", et dans les noms d'oiseaux tels que le canard "colvert", comprenez "cou vert", et le "torcol", un oiseau grimpeur qui a la particularité d'avoir un cou flexible. Dans la même famille, on rencontre des mots comme "décolleté",  "collier", "collerette", "collet", anciennement "partie du vêtement qui entourait le cou", d'où les expressions "être collet monté" et "prendre/saisir quelqu'un au collet", ainsi que le mot "accolade", "action d'embrasser quelqu'un en mettant les bras autour son cou". Au Moyen Âge, une accolade désignait l'embrassade et le coup donné du plat de l'épée sur l'épaule du chevalier nouvellement adoubé. Aujourd'hui, à la remise d'une décoration, "l'accolade" est le geste qui ébauche une embrassade: donner, recevoir l'accolade. Le deuxième sens du mot "accolade" est le signe topographique en forme de crochet à double courbure servant à grouper certains éléments selon des analogies: { }.

Une dernière précision concernant le verbe "accoler". Autrefois, ce verbe signifiait "étreindre quelqu'un en posant les bras autour de son cou" et pouvait s'utiliser transitivement et pronominalement: il accola affectueusement son camarade; en se revoyant, ils s'accolèrent longuement. Au fil des siècles, il a été concurrencé par l'ancien français embracier, "embrasser", qui finit par le supplanter (CNRTL). En effet, n'oublions pas que le sens premier du verbe "embrasser", que l'on comprend couramment comme "donner un baiser à quelqu'un", est "entourer de ses bras; serrer, étreindre quelqu'un ou quelque chose": le tronc de cet arbre est si gros que deux hommes l'embrasseraient à peine.


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¹Anne Pouget, Le pourquoi des choses. Origines des mots, expressions et usages curieux, tome IV, Cherche-Midi, 2011.

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