06/02/2016

Caddie, caddy

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Deux anglicismes homonymes qui tirent leur origine d'un mot français dont le sens a évolué au fil des siècles.

 

Le mot "caddie" désigne un garçon affecté au service d'un joueur de golf et qui est chargé de porter ou de tirer sur un chariot son étui à clubs tout au long de son parcours sur le terrain. Le mot peut aussi s'écrire "caddy". Au pluriel, on écrit des "caddies" ou "caddys".

 

"Caddie" et "caddy" sont des mots d'origine anglaise qui dérivent du français "cadet", mot lui-même emprunté au gascon capdet, "chef, capitaine", correspondant au provençal capdel (Dictionnaire de l'Académie française et Petit Robert):

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À l'origine de tous ces mots, le terme latin capitellum, diminutif de caput, "tête": "petite tête", d'où "petit chef".

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Dans une famille, l'enfant "cadet" est le plus jeune (par opposition à l'"aîné" qui est le plus âgé). On peut aussi employer le terme "benjamin". Jusqu'au XVIIIème siècle, on nommait les enfants cadets "puînés", mot composé de "puis" et "né", mot d'ailleurs orthographié à l'origine "puisné". "Cadet" a aussi le sens de "jeune sportif" dont la catégorie d'âge est comprise entre les "minimes" et les "juniors" (la tranche d'âge varie selon les disciplines sportives, c'est généralement autour de quinze ans).

Anciennement, un "cadet" était un gentilhomme qui servait comme soldat, puis comme officier subalterne, pour apprendre le métier des armes: les cadets de Gascogne. En effet, au XVème siècle, les capitaines qui venaient servir dans les armées françaises étaient les fils cadets de familles nobles originaires de Gascogne (CNRTL). Ce sens du mot se retrouve en anglais où le terme cadet, en plus de signifier "fils ou frère le plus jeune", qualifie un élève d'une école militaire ou d'une école de police qui étudie en vue de devenir officier. En France, on appelle "cadet(te) de la République" un(e) adjoint(e) de sécurité préparant le concours de gardien(ne) de la paix.

"Cadet" figure dans l'expression que nous connaissons tous: c'est le cadet de mes soucis (c'est le dernier de mes soucis, c'est quelque chose qui ne m'intéresse pas). Expression synonyme: ça m'est égal.

 

"Caddie/caddy" est apparu dans la langue française à la fin du XIXème siècle. En anglais, le mot prend le sens de "garçon au service d'un joueur de golf" en 1851, mais dès la première moitié du XVIIIème siècle déjà, en Écosse, caddie désignait un messager ou un garçon de courses à qui l'on confiait toutes sortes de besognes (Douglas Harper Online Etymology Dictionary). Parmi ces besognes, figurait notamment celle de transporter les clubs de golf des gentlemen d'Édimbourg, ce qui explique l'évolution de sens du mot en anglais.

Toujours en anglais, et depuis la moitié du XVIIIème siècle, le mot caddy possède également la signification de "petite boîte où l'on conserve le thé": tea caddy. Ce sens particulier viendrait du malais kati, une unité de poids d'environ 600 grammes qui avait cours à l'époque coloniale dans une bonne partie de l'Asie et qui était notamment utilisée par les compagnies britanniques qui faisaient commerce de thé. Au fil des siècles, le sens s'est déplacé de l'unité de mesure servant à peser les feuilles de thé au récipient dans lequel elles étaient transportées (Douglas Harper Online Etymology Dictionary).

 

En français, le mot "caddie" désigne aussi un petit chariot métallique utilisé en libre-service par les clients d'un magasin, les voyageurs d'une gare ou d'un aéroport, pour transporter les marchandises, les bagages. Il s'agit de l'abréviation de l'anglais caddie cart, littéralement "chariot du caddie". Ce sens, qui nous vient bien sûr du golf, est apparu dans la langue française dans les années 1950. Il s'écrivait alors avec une minuscule. Mais depuis la fin des années 1980, il s'agit d'une marque déposée. Il convient donc de l'écrire "Caddie".

Ceux que les anglicismes rebutent utiliseront les termes "chariot/charrette de supermarché" ou "chariot à provisions". Les Québécois, eux, disent "panier d'épicerie".

 

Un homonyme supplémentaire en guise de conclusion. On ne confondra pas les mots "caddie" et "caddy" avec le "cadi", emprunté de l'arabe al-quadi: magistrat musulman qui remplit des fonctions civiles, judiciaires et religieuses. Dans la même famille, le mot "alcade", de l'espagnol alcade, mot lui-même issu de l'arabe al-qadi: anciennement "magistrat municipal ayant des fonctions de police" en Espagne et en Amérique latine, mot signifiant aujourd'hui "maire" dans ces deux pays.

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23/12/2015

Boule

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Après les guirlandes d'il y a deux ans, les sapins et les cadeaux de l'année dernière, analyse d'un autre mot de circonstance en cette période de fin d'année.

 

Le mot "boule" vient du latin bulla qui possède plusieurs sens: bulle d'eau; tête de clou pour l'ornement des portes; bouton de baudrier; clou qui sert à marquer les jours heureux ou malheureux; bouton ou bille mobile dans une horloge à eau; bulle [petite boule d'or que les jeunes nobles portaient au cou jusqu'à l'âge de dix-sept ans] (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

 

"Boule" qualifie un objet façonné en forme de sphère. En cette période des fêtes, les boules de Noël que l'on accroche au sapin tiennent bien sûr la vedette. Une autre boule de saison: la boule de neige, faite de neige tassée, que les enfants aiment se jeter à la figure lors d'une "bataille de boules de neige". La boule de neige figure dans la locution "faire boule de neige": littéralement "augmenter de volume en roulant" et, au sens figuré, "grossir, prendre de l'importance": ses propos maladroits ont fait boule de neige. On ne confondra pas la "boule de neige" avec la "boule à neige": boule en verre ou en plastique transparent contenant un motif décoratif, de l'eau et des paillettes, et qui se met à neiger lorsqu'on la manipule.

 

Il existe toutes sortes d'autres boules, en voici quelques-unes:

-Boule à thé: petite sphère métallique dans laquelle on place des feuilles de thé que l'on laisse ensuite infuser dans de l'eau chaude.

-Boule de glace, que l'on dépose sur un "cornet" en biscuit, appelé aussi "tulipe" en raison de sa forme allongée.

-Boule puante: accessoire de farces et attrapes qui libère une odeur nauséabonde d'œuf pourri.

-Boules Quies (marque déposée): petites boules de cire que l'on met dans les oreilles pour s'isoler du bruit. En latin, quies est un adjectif signifiant "calme, paisible", qui a donné quietus, "qui est en repos, qui est dans le calme, qui n'est pas troublé" (Gaffiot). En français on a le mot "quiétude" et en anglais l'adjectif quiet, "tranquille, silencieux", ainsi que le substantif quietness, "tranquillité, calme". 

-Boule à facettes: boule rotative recouverte de petits miroirs qui réfléchissent la lumière. Cette ambiance lumineuse festive était très en vogue durant la période disco, à la fin des années 1970.

-En Belgique, on désigne par le terme "boule de laine" une pelote de laine.

-Toujours en Belgique, une "boule" (ou "bouboune") est aussi un bonbon, une friandise sucrée: une "boule sure", un bonbon acidulé¹; une "boule de gomme", bonbon à la gomme aux arômes de fruits. La boule de gomme a donné l'expression "mystère et boule de gomme", qui qualifie quelque chose de très mystérieux. À l'origine de cette expression, l'allusion à une autre sorte de boule: la "boule de cristal" utilisée par certaines voyantes pour lire l'avenir. Si l'on remplace la transparence du verre par la matière opaque de la gomme, la voyante ne pourra plus rien voir et le mystère restera donc impénétrable.

-En Suisse romande, la "boule de Berlin", Berliner Pfannkuchen en allemand, est un gros beignet fourré, généralement à la confiture de framboise. Cette pâtisserie aurait été créée à Vienne à la fin du XVIIème siècle à l'occasion du carnaval, avant de conquérir l'Allemagne.

-Enfin, dans le sens de "corps plein sphérique de métal, de bois ou d'ivoire que l'on fait rouler dans certains jeux", il y a la boule de billard, de pétanque, de bowling et de flipper.

 

La boule se retrouve aussi dans plusieurs expressions:

-Avoir une boule dans la gorge: avoir la sensation d'étouffer à cause d'un sentiment d'angoisse.

-Avoir les yeux en boules de loto: avoir les yeux exorbités.

-Être, se mettre en boule: être, se mettre en colère. Cette expression fait référence au chat qui gonfle ses poils et fait le dos rond en signe de menace lorsqu'il a peur.

-Avoir les nerfs en boule: être très énervé, furieux. On dit aussi: avoir les nerfs en pelote (par allusion à la pelote de laine).

-Avoir les boules (registre familier): en avoir assez, être énervé. Ici, les boules sont à comprendre dans le sens de "testicules". Expression synonyme, elle aussi dans le registre familier: avoir les glandes.

-Toujours dans le registre familier, on emploie le mot "boule" pour désigner la tête. Cela a donné lieu à quelques expressions: perdre la boule (déraisonner, devenir fou); avoir la boule à zéro (avoir le crâne rasé); coup de boule (coup donné de la tête).

En argot, "boule" est masculin: "C'est bien ici du boule et non de la boule qu'il s'agit. Le mot désigne, dans ce cas, les fesses. Origine: le langage des prisons."²

 

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Une petite boule est une "boulette": de viande, de riz, de poisson ou de légumes. Et en français familier, "boulette" qualifie une gaffe, une maladresse. Faire une boulette: commettre une bévue.

La boule se rencontre aussi en verbe: "bouler", dans le langage familier, signifie "rouler par terre en se mettant en boule: il/elle a boulé jusqu'au bas de l'escalier. Et l'expression "envoyer bouler quelqu'un" a le sens de "renvoyer, éconduire une personne avec une grande brusquerie". En langage d'acteur de théâtre, "bouler" prend le sens de "parler beaucoup trop vite, avec les funestes conséquences que cela peut avoir"³: autrement dit, "bafouiller, trébucher sur ses mots".

"Bouler" a donné "boulotter", "manger" dans le langage familier, l'équivalent de "bouffer". Au XIXème siècle, au sens figuré, "boulotter" signifiait "dépenser": boulotter de l'argent. Au XIXème siècle également, "boulotter" avait aussi le sens de "se laisser vivre, vivoter, aller son train" (CNRTL et Petit Robert). Dans la même famille, le substantif "boulot", "travail", toujours dans le langage familier: aller au boulot, chercher du boulot. Synonymes: emploi, job. Précisons que l'hypothèse d'une dérivation sémantique de "bouleau", "bois difficile à travailler et qui donne beaucoup de travail aux menuisiers", d'où "travail pénible", semble peu probable (CNRTL). Enfin, citons l'adjectif "boulot, boulotte": gros et court. Adjectif synonyme: trapu. Cet adjectif est principalement utilisé au féminin pour parler d'une femme petite et rondelette: elle est boulotte. En boulangerie, un "pain boulot" est un pain court et cylindrique.

 

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¹Philippe Genion, Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

²&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, le français argotique et familier au XXIème siècle, Éditions Denoël, 2007.

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27/11/2015

Tôt

 

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L'adverbe "tôt" vient du latin populaire tostum, neutre adverbial de tostus, "grillé, rôti, brûlé", participe passé de torrere. L'anglicisme toast a la même origine: il vient de l'ancien français tostee ou toste, "tranche de pain grillée", du verbe toster, "griller, rôtir", tostee/toste et toster dérivant bien sûr eux-mêmes du latin (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).

 

"Tôt" signifie "avant le moment habituel ou normal": il/elle est arrivé(e) au travail tôt ce matin; se lever, se coucher tôt. Locution synonyme: de bonne heure. Adjectif antonyme: tard.

Quel est le rapport de l'adverbe "tôt" avec le verbe "brûler" ? Cette origine viendrait d'une métaphore semblable aux emplois figurés de "brûler, griller (une étape)" (Petit Robert). Littré parle d'une image en rapport avec la rapidité de la flamme. Il est en effet possible que tostum ait signifié d'abord "chaudement", d'où "promptement" (CNRTL).

 

Jusqu'au XVIème siècle, "tôt" s'écrivait tost. Et autrefois, cet adverbe avait  précisément le sens de "rapidement": "Ami, vous m'avez tôt quitté !" (Corneille, La suite du menteur, acte IV, scène VII, 1645). Cet ancien usage se retrouve dans l'expression "avoir tôt fait": il/elle a eu tôt fait de postuler pour ce travail (comprenez: il/elle a eu vite fait).

 

Ironiquement, on dit "ce n'est pas trop tôt" pour dire que quelque chose s'est longtemps fait attendre.

 

La locution adverbiale "tôt ou tard" signifie "à un moment indéterminé, proche ou lointain, mais qui ne manquera pas d'arriver": tôt ou tard, il/elle apprendra la vérité. Locutions synonymes: un jour ou l'autre, un jour prochain. Adverbes synonymes: fatalement, forcément, immanquablement, inéluctablement, inévitablement.

 

"Plus tôt" est une autre locution adverbiale qui a le sens de "avant le moment où l'on est ou dont on parle". Adverbes de temps synonymes: auparavant, avant. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ?; beaucoup plus tôt (bien avant); un peu plus tôt.

"Plus tôt" s'emploie aussi dans la locution conjonctive "ne... pas plus tôt... que": nous n'étions pas plus tôt arrivés que déjà le téléphone sonnait (nous étions à peine arrivés que déjà le téléphone sonnait).

À ne pas confondre avec l'adverbe "plutôt": choisir telle chose plutôt que telle autre (de préférence à); il ne dormait pas, mais plutôt sommeillait (pour être plus précis, plus exactement, en réalité); un livre plutôt intéressant (assez, pas mal, passablement). L'adverbe "plutôt" se rencontre aussi dans la locution familière "plutôt deux fois qu'une": très volontiers, avec grand plaisir. Enfin, par euphémisme, on peut utiliser "plutôt" dans le sens de "très": il est plutôt barbant, celui-là !

 

"Au plus tôt" signifie "le plus tôt possible, dans un délai aussi court que possible": essayez de me rendre ce rapport au plus tôt (au plus vite).

 

***

 

"Tôt" est joint aux adverbes "aussi", "bien" et "si" pour ne former qu'un seul mot.

 

1. "Aussitôt" indique la succession immédiate d'un fait par rapport à un autre et signifie "dans le moment même, au même instant". Synonymes: d'emblée,  d'entrée de jeu, illico, immédiatement, instantanément, sur-le-champ, sur l'heure, tout de suite. Aussitôt après son départ, il commença à pleuvoir; je lui posai une question et il/elle me répondit aussitôt.

La locution conjonctive "aussitôt que" peut être employée à la place de "dès que": je l'ai reconnu(e) aussitôt que je l'ai vu(e).

On ne confondra pas "aussitôt que" avec "aussi tôt que": vous ne m'avez pas répondu aussi tôt que la dernière fois (on peut remplacer "aussi tôt que" par "aussi tard que" et "aussi tôt que" exprime toujours une comparaison; "aussitôt que" est toujours suivi d'un verbe à l'indicatif ).

La locution "aussitôt dit aussitôt fait" s'utilise pour exprimer une grande rapidité dans l'exécution d'une action: je dis ce que je vais faire et je le fais sans délai. 

 

2. "Bientôt" veut dire "dans peu de temps, dans un futur proche": nous partons bientôt en vacances. Adverbe synonyme: prochainement.

En Belgique et au Québec, il est courant d'entendre "tantôt" qui peut aussi bien avoir un sens futur semblable à "bientôt" (je dois le/la rencontrer tantôt) qu'un sens passé (je l'ai vu(e) tantôt). En France, "tantôt" ne pointe que vers un passé récent.¹ Toujours en Belgique et au Québec, on entend aussi "à tantôt" pour "à bientôt, à plus tard, à tout à l'heure".

Dans certaines régions de Suisse romande et de France, "tantôt" est utilisé pour parler de l'après-midi: je viendrai vous rendre visite tantôt (ou ce tantôt).

 

3. On rencontre "sitôt" dans la locution adverbiale "pas de sitôt", c'est-à-dire "pas avant longtemps": on ne la/le reverra pas de sitôt.

Il existe aussi la locution conjonctive "sitôt que", "immédiatement après que": il/elle répondit sitôt qu'on le lui eut demandé (notez que "sitôt que" est suivi de l'indicatif et non du subjonctif). "Sitôt que" a le même usage que "dès que" et "aussitôt que".

Enfin, "sitôt" peut remplacer "aussitôt": sitôt après son départ, il commença à pleuvoir; sitôt dit, sitôt fait.

Attention à ne pas confondre "sitôt" avec "si tôt": il/elle partit sitôt qu'on le lui eut ordonné;  il/elle partit si tôt qu'il/elle arriva en avance ("si tôt" peut être remplacé par "si tard").

 

¹Philippe Genion, Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

 

07:54 Publié dans Adverbe, Belgique, Culture, Grammaire, Latin, Pierre Corneille, Québec, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |