15/10/2014

La poudre

 

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Analyse de quelques expressions contenant le mot "poudre".


Il existe plusieurs sortes de poudres. Nous allons les découvrir grâce à des expressions qui les mettent en scène.


"Jetter de la poudre aux yeux" signifie "chercher à éblouir, à épater, souvent par des fausses apparences". Ici, le mot "poudre" est à comprendre dans son sens ancien de "terre desséchée et pulvérisée". Au XIème siècle, "poudre" s'écrivait puldre, du latin pulverem, accusatif de pulvis, pulveris, "poussière". Au XVIème siècle, l'expression jetter la poudre en l'œil à quelqu'un avait le sens de "l'emporter sur quelqu'un" (CNRTL). En effet, l'idée de compétition est à l'origine de l'expression: elle nous vient des jeux olympiques antiques où les coureurs les plus rapides qui avaient dépassé les moins agiles les aveuglaient en soulevant avec leurs pieds du sable et de la poussière. Dans le recueil d'expressions et de proverbes latins répertoriés par le philosophe Érasme au XVIème siècle, on trouve l'adage pulverem oculis effundere, que la langue française a traduit littéralement par "jeter de la poudre aux yeux". On apprend que c'était aussi un stratagème utilisé en temps de guerre: acculer une armée de telle manière qu'en marchant sur l'ennemi, la poussière de la route se dirige dans leur direction et les empêche de bien voir¹. Plusieurs siècles plus tard, ce furent les nobles qui, passant en carrosse sur les routes, jetèrent de la poudre aux yeux du peuple qui, lui, n'avait pas d'autre choix que celui de se déplacer à pied. Dans un tout autre registre, "La Poudre aux yeux" est également le titre d'une comédie d'Eugène Labiche datant de 1861.


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Prendre la poudre d'escampette, c'est prendre la fuite. Le mot "escampette" est un diminutif de l'ancien substantif escampe, "fuite", lui-même tiré du verbe escamper, "s'enfuir, se sauver", datant de la fin du XIVème siècle. Autrefois, on disait prendre l'escampette. Le verbe escamper s'est transformé en descamper au XVIème siècle, qui a donné notre "décamper" actuel. Ces deux verbes dérivent du latin campus, "camp, champ", et ils ont une origine militaire avec l'expression "lever le camp", employée lorsqu'une armée part d'un endroit pour aller dans un autre.

La poudre d'escampette pourrait être de deux sortes différentes. Soit on comprend l'expression comme la poussière qu'une personne soulève avec ses pieds lorsqu'elle s'enfuit, soit l'on considère cette poudre dans le deuxième sens du mot, "substance solide divisée en de très petites particules homogènes": sucre en poudre, poudre à lever, lessive en poudre, etc. La poudre en question dans l'expression pourrait faire référence à une poudre médicinale, plus précisément une poudre purgative prescrite autrefois par les médecins et qui, peu de temps après que le patient l'avait absorbée, provoquait sa fuite pour aller se vider les intestins. Une telle scène se retrouve dans "Le malade imaginaire" de Molière où Argan se fait faire des purges pour soigner les maux dont il se croit atteint. Dans le même registre, la "poudre de perlimpinpin" qualifiait une poudre censée guérir, mais qui se révélait être un médicament inefficace vendu jadis par les charlatans. Le terme "perlimpinpin" évoque d'ailleurs une parodie de formule magique (CNRTL).


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Le troisième sens du mot "poudre" qui figure dans de nombreuses expressions et locutions désigne le mélange explosif pulvérulent:

-Mettre le feu aux poudres: provoquer une catastrophe ou des sentiments violents.

-Se répandre comme une traînée de poudre: se dit d'une nouvelle ou d'une rumeur qui se propage rapidement. L'image vient de la poudre à canon que l'on répandait selon une ligne pour communiquer le feu à l'amorce.

-Il/Elle n'a pas inventé la poudre (comprenez: la poudre à canon): il/elle n'est pas très intelligent(e). Locutions synonymes: il/elle n'a pas inventé l'eau chaude, l'eau tiède ou le fil à couper le beurre.

-Cela sent la poudre: il y a des menaces de conflit.


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¹Robert Bland, Proverbs, chiefly taken from the Adagia of Erasmus, with explanations, vol. II, London, Printed by C.Roworth, Bell-yard, Temple-bar, 1814.

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15/08/2014

À l'hôtel

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Peut-être aurez-vous passé ou passez-vous encore vos vacances d'été dans un hôtel... Historique et explication du mot.


Le mot "hôtel" vient du latin hospitale cubiculum, "chambre pour les hôtes", hospitale étant un adjectif, lui-même issu du substantif hospes, "celui qui donne l'hospitalité ou qui la reçoit". L'évolution  orthographique du mot a été ostel, hostel et enfin "hôtel" au XVIIème siècle. Le mot "hôpital", hospital puis ospital en ancien français, a la même étymologie. En effet, à l'origine, un hôpital était un établissement charitable où l'on accueillait les gens sans ressources pour les entretenir ou les soigner: "L'hôpital général est celui où l'on reçoit tous les mendiants", a écrit Furetière au XVIIème siècle dans son Dictionnaire. Dans la même famille, l'adjectif "hospitalier".

Le latin hospes a bien sûr donné le mot "hôte" (oste, hoste en ancien français) et, peut-être moins évident de prime abord parce que ce mot s'est ensuite détaché par le sens, le mot "otage". Au Moyen Âge, ostage a d'abord signifié "logement, demeure, bail d'une maison": l'expression prendre en ostage voulait dire "loger". Puis le mot a désigné une personne livrée ou reçue comme garantie de l'exécution d'une promesse ou d'un traité, cette personne étant généralement hébergée chez celui auprès de qui elle était envoyée (CNRTL). De là le sens que nous connaissons aujourd'hui.

Au XIIIème siècle, la langue anglaise a emprunté hostel et hostage à l'ancien français, hospital et host au XIVème siècle, puis hotel avec lequel elle a fait motel (Petit Robert).

Au XIème siècle, ostel avait le sens de "demeure, logis". Comme l'hôpital, il s'agissait d'un lieu d'hébergement, notamment pour les chevaliers et les pèlerins. Il existait aussi, dans les grandes villes, les hôpitaux dits "ostels Dieu", "maisons de Dieu", qui recevaient les indigents et qui étaient administrés par l'Église. Dès le XIIIème siècle, les ostels deviennent des endroits où les voyageurs logent et trouvent toutes les commodités du service pour un prix journalier: l'équivalent de nos hôtels actuels.

À partir du XVème siècle, le mot "hôtel" prend le sens de "demeure citadine d'un grand seigneur ou d'un riche bourgeois": l'hôtel particulier est né, ainsi que le maître d'hôtel qui officiait dans ces grandes maisons. Aujourd'hui, ce mot fait référence à la personne qui dirige le service de table dans un restaurant d'une certaine classe. Dans une grande maison, on parle d'un "majordome".

Par extension, le mot "hôtel" désigne aussi une grande bâtisse destinée à un établissement public: un "hôtel de ville" est l'édifice où siège l'autorité municipale dans une grande ville. On utilise également le terme "hôtel de police" pour "commissariat". Et à Genève se trouve "l'hôtel des finances", siège de l'administration fiscale cantonale.


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De nos jours, il existe plusieurs catégories d'hôtels, répertoriés selon un certain nombre d'étoiles. Les hôtels très luxueux sont appelés "palaces", les hôtels plus modestes où les conditions d'hébergement et de nourriture revêtent un caractère informel sont des "pensions" ou des "pensions de famille". Les "chambres d'hôtes" ont actuellement la cote: il s'agit de chambres situées dans la maison d'un particulier. On utilise parfois l'anglicisme bed and breakfast ou B & B pour qualifier ces établissements tenus par un habitant qui accueille chez lui des visiteurs de passage en leur proposant une chambre et le petit déjeuner. Un "boutique-hôtel" est un petit hôtel de charme plutôt chic mais dont les prix restent abordables, qui privilégie le service au client et valorise le patrimoine local.

Une "auberge" est un hôtel ou un hôtel-restaurant, souvent d'une classe élevée, voire luxueuse, mais d'apparence rustique pour ceux qui recherchent un cadre authentique, généralement loin des centres urbains. Certains propriétaires d'établissements ont même repris l'ancien terme hostellerie pour ajouter à l'authenticité du lieu. Pourtant, à l'origine, une auberge était un petit hôtel sans prétention situé à la campagne. Une auberge de jeunesse est un centre d'accueil hébergeant les jeunes pour une somme modique. Enfin, l'expression "on n'est pas sorti de l'auberge" signifie que les difficultés liées à une situation compliquée augmentent au lieu de s'atténuer: http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/08/29/charme-d...


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26/07/2014

Tomberez-vous dans le panneau ?

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On dit qu'on tombe dans le panneau lorsque quelqu'un cherche à nous faire croire quelque chose de faux et qu'on lui fait naïvement confiance. On pourrait penser que l'image véhiculée par cette expression consiste à se cogner contre un panneau publicitaire, un panneau de signalisation routière, un panneau solaire ou encore un panneau de porte. Mais cette expression nous vient du XVIIème siècle, date à laquelle la plupart des panneaux qui viennent d'être cités n'existaient pas encore.... Alors, de quel panneau s'agit-il donc ?


Le mot dérive du provençal panel qui possède plusieurs significations: "drapeau d'enfant; petit pain; espèce de selle sans arçons; piège, filet; claie à sécher les châtaignes"¹. Nous avons l'embarras du choix. Mais lorsqu'on sait que le panel qui nous intéresse vient lui-même du latin pannellus, de pannus, "pan", cela nous éclaire davantage. "Pan" dans le sens de "grand morceau d'étoffe, partie flottante ou tombante d'un vêtement". "Tomber dans le panneau" signifie littéralement "tomber dans le piège", autrement dit dans le filet. En effet, autrefois, le panneau était un terme de chasse qui faisait référence à un morceau d'étoffe ou à un filet utilisé pour prendre le gibier: la chasse au panneau.

Aux XIVème et XVème siècles, le mot s'écrivait pannel: "Ma bourse et mon pannel tendrai tant que quelque proie prendrai", écrivait l'auteur de ballades Eustache Deschamps (CNRTL). À noter que le terme est utilisé ici au sens figuré, la proie convoitée par le poète n'étant pas du genre à vivre dans les bois.

Et voici une définition complète de ce panneau prisé par les chasseurs, avec au passage l'explication d'un autre terme de chasse:


Le panneau n'est qu'une petite pantière, dans laquelle bondissent les lièvres ou les lapins pour s'y prendre. Il en existe de merveilleusement pratiques, en fil de soie, contenues dans un sac dorsal et accompagnées des piquets et des ficelles nécessaires à les installer sur le sol.

La pantière est un filet très long qui barre tout un espace - en général repéré et où passeront les oiseaux - vertical d'abord et qu'on fait, à l'aide d'une commande de ficelle placée loin, s'abattre sur le gibier.²


Les pantières sont encore utilisées de nos jours en France,  majoritairement au Pays basque, pour la chasse à la palombe.


Revenons à l'expression "tomber dans le panneau" avec la fable "L'ours et les deux compagnons" de Jean de la Fontaine, dans laquelle il emploie la variante suivante:

Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.

La Fontaine reprend ici la formule provençale dounar dins lou panel.


Et dans "L'oracle et l'impie", il écrit:

Apollon reconnut ce qu'il avait en tête:

Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau

Et ne me tends plus de panneau;

Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème.

Je vois de loin, j'atteins de même.


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¹Dictionnaire provençal français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.



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