30/03/2014

Bailler, bâiller, bayer

 

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 Trois verbes qui se ressemblent dangereusement, ce qui prête souvent à confusion.

 

Le verbe "bailler" vient du latin bajulare, "porter sur le dos, porter un fardeau". En ancien français, il s'écrivait baillier. Jusqu'au XIIIème siècle, il a conservé son sens étymologique. Il pouvait aussi, dans certains cas, signifier "gouverner, administrer", tout comme baillir, un verbe synonyme qui existait à l'époque (Littré). Baillir a disparu de notre langage, mais il nous a laissé le mot "bailli" qui, aujourd'hui encore, dans l'Ordre de Malte, est un chevalier revêtu d'une dignité qui le place au-dessus des commandeurs et qui lui donne le privilège de porter la grande-croix. Autrefois, le bailli était un personnage investi de fonctions administratives ou judiciaires. On se souvient du bailli Gessler et de son mât surmonté de son chapeau, devant lequel Guillaume Tell était passé sans y prêter la moindre attention, ce qui lui valut d'être condamné à tirer à l'arbalète dans une pomme posée sur la tête de son fils.

À partir du XIIème siècle, "bailler" acquiert en plus le sens de "donner" qui n'existait pas en latin: on disait "bailler un coup de main" ou "bailler des fonds", d'où est issu notre "bailleur de fonds" actuel qui qualifie, dans le langage du droit, celui qui fournit des capitaux à un particulier ou à une société. Il existe aussi le simple "bailleur" qui est la personne qui donne un bien à bail à une autre partie appelée locataire ou preneur: on possède tous un bail à loyer lorsqu'on loue un appartement. "Bailler" dans le sens de "mettre à disposition", "donner à bail" est aujourd'hui vieilli. À propos de bail, on utilise l'expression familière "cela fait un bail" pour dire "cela fait longtemps": cela fait un bail qu'il n'est pas revenu ici.

Autrefois, il y avait l'expression "vous me la baillez belle/bonne". Littéralement, "vous me la (votre parole) donnez belle/bonne", mais à comprendre ironiquement dans le sens de: vous ne me donnez pas votre belle parole, vous ne me dites pas la vérité. Cette expression est aujourd'hui tombée en désuétude. On dira plus volontiers: vous cherchez à me faire croire quelque chose de faux, vous cherchez à me mentir, à me tromper.

 

***

 

"Bâiller" vient du latin populaire bataculare, dérivé de batare: "tenir la bouche ouverte". Au XIIème siècle, le verbe s'écrivait baailler. La double voyelle allongeait le son, rendant ce verbe proche d'une onomatopée. Et c'est cette voyelle "a" doublée qui a donné notre "â" actuel. Lorsqu'on bâille, on fait involontairement une longue et profonde inspiration en ouvrant la bouche sous l'effet de la fatigue, de l'ennui, de la faim ou du sommeil. Familièrement, on dit "bâiller à se décrocher la mâchoire". Par analogie, "bâiller" signifie aussi "être entrouvert, mal fermé ou mal ajusté": la porte bâille au moindre coup de vent, son col bâille sur son cou. Dorénavant, on ne confondra plus un bailleur avec un bâilleur, même si, naturellement, il peut arriver à un bailleur de bâiller. Concernant le bâillement, Gustave Flaubert le définit ainsi dans son "Dictionnaire des idées reçues": "Bâillement.- Il faut dire: "Excusez-moi, ça ne vient pas d'ennui, mais de l'estomac."

Dans la même famille, il y a le bâillon: morceau d'étoffe que l'on met contre la bouche de quelqu'un pour l'empêcher de parler ou de crier. Au sens figuré, le bâillon est un obstacle à la liberté d'expression. Le verbe "bâillonner" reprend ces deux sens, de même que le bâillonnement qui est l'action de bâillonner.

Le verbe "bâiller" a parfois été utilisé dans le sens de "soupirer après quelqu'un ou quelque chose", "désirer ardemment". Au XVIIème siècle, on trouve dans "L'astrologue qui se laisse tomber dans un puits" de Jean de La Fontaine: "C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères." Et Flaubert a écrit dans "Madame Bovary" (1857): "Pauvre petite femme ! ça bâille après l'amour, comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine." Mais cela est une erreur et une confusion avec "bayer".

 

***

 

"Bayer" aussi vient du latin batare, "tenir la bouche ouverte". Au XIIème siècle il s'écrivait baer, puis beer qui a donné le verbe "béer": être largement ouvert. C'est de là que vient l'adjectif "béant". On disait autrefois "béer après quelque chose" dans le sens de "convoiter": béer après les richesses. "Béer" subsiste aujourd'hui sur le plan littéraire dans le sens de "rester la bouche ouverte sous l'effet de certains sentiments" dans des phrases comme "béer d'admiration devant quelqu'un" ou "béer  d'envie, d'étonnement, de curiosité". Dans le langage courant, on préférera l'expression  "rester bouche bée". "Bayer" a exactement le même sens: "Je voulus aller dans la rue pour bayer comme les autres", écrivait dans ses lettres Madame de Sévigné au XVIIème siècle. "Bayer" est en fait une variante de "béer", mais que l'on emploie aujourd'hui uniquement au sens figuré dans la formule familière "bayer aux corneilles": perdre son temps à regarder en l'air niaisement, rêvasser, sous-entendu en ouvrant bêtement la bouche.

Dans le "Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc"¹, on trouve le verbe badar: badauder, niaiser, regarder en ouvrant la bouche; n'être pas bien fermé, être entr'ouvert; bâiller, ouvrir la bouche pour recevoir les aliments; bayer, être ravi d'admiration.

"Le verbe bader qui se disait autrefois pour "tenir la bouche ouverte", et le mot badelory, par lequel on désignait un niais qui regardait avec ébahissement et la bouche béante, forment avec "badaud" une même famille qui a même origine. L'ancien verbe bader se trouve remplacé aujourd'hui par la locution "bayer aux corneilles", qui s'emploie dans le même sens, et qui rappelle bien, comme "badaud", la figure de l'homme qui va bouche béante et qui regarde d'un air étonné."²

Reste une question: pourquoi parle-t-on de corneilles ? C'est sans doute parce que la corneille est un oiseau banal qui souligne la notion de perte de temps à rêvasser à propos de choses inutiles véhiculée par l'expression. La corneille met aussi l'accent sur le côté niais de cette rêverie: pourquoi, en effet, consacrer du temps à regarder passer un oiseau aussi quelconque ? Comme le précise laconiquement Claude Duneton: "parce qu'elles sont en l'air probablement, et que ça donne l'air encore moins futé."³

 

¹Par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1846.

²Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, 5ème édition, Paris, Collection Hetzel, 1869.

³Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

 

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16/03/2014

Portez-vous le chapeau ?

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Un chapeau est l'accessoire avec lequel autant les femmes que les hommes se couvrent la tête pour sortir. Au XIIème siècle, on disait un chapel. Le mot est issu du latin cappellus, lui-même dérivé de cappa, "sorte de capuchon", dont la chape, le vêtement de cérémonie des prêtres et des moines, est également originaire.

 

Il existe toutes sortes de chapeaux différents: avec des grands et des petits bords, des chapeaux de paille que l'on porte en été, parmi lesquels le panama, à la fois élégant et décontracté, très populaire dans les années 1900, qui est redevenu à la mode pour les hommes depuis quelques années, des chapeaux de feutre ou chapeaux mous, des toques et des chapkas que l'on voit en hiver, etc.

 

Les gens portent un chapeau depuis l'Antiquité. À l'origine, c'était par mesure de protection contre le froid, le soleil ou les intempéries. Au fil des siècles, il s'est transformé en un symbole d'appartenance sociale, puis en un accessoire de mode. Le chapeau est également associé à certaines professions: la toque blanche d'un chef cuisinier, par exemple, ou la charlotte, un bonnet jetable à élastique utilisé par les chirurgiens pour des raisons d'hygiène. 

Au XVIIIème siècle, les nobles troquent le chapeau contre la perruque. Paradoxalement, c'est à la même époque que le bicorne devient à la mode pour couvrir la tête des hommes du monde. D'origine militaire, on pense à Napoléon Ier, le bicorne remplace le tricorne qui existait jusque-là. Ne pouvant le mettre par-dessus leurs perruques qui étaient beaucoup trop hautes pour pouvoir supporter un chapeau, les hommes prennent l'habitude de porter leur bicorne à la main, d'où son surnom de "chapeau-bras" ou "chapeau-de-bras". Au XIXème siècle, le bicorne est à son tour remplacé par le haut-de-forme, symbole de l'homme bourgeois élégant. Une autre version du chapeau haut-de-forme, en plus pratique, est le chapeau claque qui reprend le principe du "chapeau-bras"¹.

Depuis la fin du XIXème siècle jusqu'aux années 1920, principalement en Grande-Bretagne, le chapeau melon est l'apanage du gentleman qui se doit d'être toujours chic et d'allure distinguée. Le chapeau melon se dit bowler hat, bob hat, billicock ou bombin en anglais, derby en américain. Il a continué à être porté bien après les années 1920, notamment par des héros de feuilletons policiers ou des personnages comiques. On pense naturellement à John Steed dans la série britannique "Chapeau melon et bottes de cuir", mais aussi à Hercule Poirot, au commissaire Maigret ou à Laurel et Hardy avec leur chapeau melon éternellement vissé sur la tête.

Durant les années folles, les femmes portent le chapeau cloche qui possède la caractéristique d'avoir des bords rabattus. Ce chapeau, généralement en feutre souple, constituait un inconvénient pour la vision, précisément à cause de ses bords qui retombaient très bas sur le front et sur les côtés du visage. Les femmes étaient obligées de relever le menton pour voir correctement, ce qui leur donnait un port de tête altier, caractéristique des années 1920-1930. Parmi les femmes célèbres qui ont porté le chapeau cloche, citons Joséphine Baker, Virginia Woolf et Jean Rhys.

 

Le chapeau a donné naissance à de nombreuses expressions:

-"Chapeau bas !" ou simplement "chapeau !" Exclamation signifiant "bravo !", une manière de dire: je suis tellement impressionné que pour vous le montrer, j'enlève mon chapeau.

-Tirer son chapeau à quelqu'un: lui témoigner son admiration, toujours avec l'image d'ôter son chapeau. Cela vient de l'usage ancien, pour les hommes, de se découvrir en marque de respect, notamment en présence d'une femme. On appelait d'ailleurs autrefois "coup de chapeau" la salutation que l'on faisait en ôtant son chapeau: cela ne m'a coûté qu'un coup de chapeau. À l'origine, c'étaient les chevaliers qui soulevaient la visière de leur heaume devant leurs adversaires pour dévoiler leur visage en signe de paix. On disait aussi autrefois du plus grand honneur, de l'avantage le plus considérable que possédait une personne que c'était "la plus belle rose de son chapeau": en perdant un ami si cher, il a perdu la plus belle rose de son chapeau².

-Travailler du chapeau: avoir l'esprit dérangé.

-Porter le chapeau: être désigné comme le responsable d'une erreur ou d'une faute. On peut aussi dire: être pris comme bouc émissaire.

-En baver des ronds de chapeau: être dans une situation très pénible et en souffrir beaucoup. L'expression vient probablement du morceau de plomb circulaire présent sur la calotte du chapeau haut-de-forme et servant à maintenir sa structure cylindrique.

-Prendre un virage/démarrer sur les chapeaux de roues: conduire beaucoup trop vite, comme si les enjoliveurs qui recouvrent les roues de la voiture allaient toucher le sol.

-Avaler son chapeau: supporter, sans protester ni se plaindre, des affronts ou des humiliations. Dans les deux cas, c'est une chose difficile à faire !

 

Dans le langage de la presse, le terme "chapeau", souvent écrit "chapô", désigne un texte court qui figure après le titre, mais qui surmonte ("coiffe") et présente le texte principal en quelques mots clés: chapeau d'un article de journal. On peut aussi dire: l'accroche. Le but du chapeau est d'attirer le regard du lecteur pour l'inciter à lire l'article dans son intégralité.

Par analogie de forme, la partie supérieure d'un champignon est également appelée "chapeau".

Enfin, dans le "jargon de policiers et de gendarmes, le "chapeau de guignol" est la signalisation de couleur orange et de forme conique que l'on dispose sur une route afin de détourner ou de réorienter provisoirement la circulation."³

 

¹http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

 

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23/02/2014

Chiche !

 

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Le mot "chiche" est d'abord un adjectif issu du latin ciccum qui désigne une chose de peu de valeur, littéralement "membrane qui sépare les grains de la grenade" (Dictionnaire Gaffiot, 1934). Selon une autre source, "chiche" viendrait de "tchitch-", un radical onomatopéique exprimant la petitesse (Larousse).

Une personne qui est chiche est une personne qui répugne à dépenser ce qu'il faudrait, une personne trop parcimonieuse, mais cet usage est aujourd'hui désuet. On dira plus volontiers que cette personne est radine, avare, pingre ou près de ses sous. En revanche, on peut dire qu'un pourboire est chiche si quelqu'un laisse très peu d'argent ou qu'un repas est chiche si l'on n'a pas eu suffisamment à manger. L'expression "être chiche de quelque chose" a le même sens. Quelqu'un qui est chiche de compliments ou de louanges, c'est quelqu'un qui en distribue très peu, voire aucun. L'adjectif a donné un adverbe: chichement. Vivre chichement, c'est vivre avec très peu d'argent. "Tirer le diable par la queue" ou "se serrer la ceinture" sont des expressions synonymes.

Autrefois, on disait proverbialement: il n'est festin que de gens chiches. Comprenez: les gens chiches font grandement les choses quand ils s'y mettent (sous-entendu lorsqu'ils sont animés par l'espoir que cela pourra leur servir à quelque chose). Ou encore: les gens qui vivent avec une grande épargne aiment à paraître magnifiques dans les occasions d'éclat. Et on appelait "chiche-face" une personne qui avait le visage maigre et que le souci ou l'avarice rendaient pâle¹.

 

Et puis il existe le pois chiche, une légumineuse voisine du petit pois. On serait tenté de croire que "pois chiche" signifie "pois de peu de valeur", mais l'étymologie est différente: il s'agit d'une altération du latin cicer, "pois chiche". Le nom de Cicéron, le célèbre orateur, philosophe et homme d'État romain, vient de là. Au XVIème siècle, on disait pois cice: "Le Pois cice cultivé est un petit Légume, bien près semblable à la Lentille. Il a quatre ou cinq tiges, & là dessus de petites feuilles étroites & divisées."² Au sens figuré, on parle d'un pois chiche pour désigner une verrue. La légende dit que Cicéron lui-même ou l'un de ses ancêtres aurait eu une verrue sur le visage, d'où le nom latin de Cicero. Le mot latin cicer se retrouve aujourd'hui notamment dans l'italien cece, l'allemand Kichererbse et l'anglais chick pea.

Le pois chiche est originaire du Proche-Orient. On peut le consommer tel quel, chaud ou froid, en salade par exemple. On le trouve aussi dans le couscous et les falafels. On peut également l'écraser et le mélanger à une purée de sésame composée d'ail écrasé, de sel et de jus de citron pour le présenter sous la forme d'une sauce appelée "houmous", le terme "houmous" signifiant "pois chiche" en arabe. Dans la région de Nice, on mange la socca, une grande galette fine à base de farine de pois chiche originaire de Ligurie.

 

L'interjection "chiche !" exprime un défi lorsqu'une personne nous provoque et qu'on la prend au mot:

-Tu n'oseras jamais faire ça.

-Chiche ! Chiche que j'ose le faire !

Par cette réplique, on indique à notre interlocuteur qu'on accepte de prendre un risque équivalent à la grosseur d'un pois, c'est-à-dire que l'on ne risque finalement pas grand-chose à essayer.

On rencontre aussi le pois chiche dans l'expression "avoir un pois chiche à la place du cerveau" ou "avoir un pois chiche dans la tête": n'avoir pas une once d'intelligence, être complètement stupide. Vous pouvez, si vous le souhaitez, remplacer le pois chiche par le petit pois, la signification restera identique.

 

Le chiche kebab, lui, nous vient de la Turquie, et ce mot a une autre origine, même si en français il s'écrit de la même manière que l'adjectif. En turc, şiş veut dire "broche". Et şiş, pour des raisons phonétiques, est devenu "chiche" en français. Kebap en turc signifie "viande grillée". Mais lorsqu'on est passé au français, le mot s'est transformé pour donner "kebab". Le chiche kebab est une brochette. À ne pas confondre avec le döner kebab, du verbe turc döndürmek qui signifie "tourner". Il s'agit du sandwich bien connu constitué de viande, agneau ou poulet, qui a tourné sous le grill, que l'on découpe en fines lamelles et que l'on accompagne de salade, de tomates et d'oignons, le tout arrosé d'une sauce blanche à base de yaourt nature. Inutile de faire des chichis, c'est une spécialité vraiment délicieuse dont on ne se lasse pas !

 

¹Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

²Histoire des plantes, par Robert Dodoens, Médecin de la Ville de Malines, En Anvers, De l'Imprimerie de Iean Loë, 1557.

 

09:20 Publié dans Allemand, Anglais, Cuisine; gastronomie, Culture, Italien, Latin, Turquie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |