15/02/2014

Des cliques et des claques

 

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Lorsque l'on part sans prévenir et brusquement d'un endroit, on dit qu'on prend ses cliques et ses claques. Cette expression qui date de la première moitié du XIXème siècle est construite à partir des onomatopées "clic" et "clac" qui existent depuis le XVème siècle. Mais quelles sont ces cliques et ces claques qui imitent le bruit d'un claquement ?

 

Autrefois, dans certaines régions françaises, "cliques" était le nom que l'on donnait à des sabots de bois. Dans d'autres dialectes, "les cliques" voulaient dire "les jambes". Quant aux claques, il s'agissait "d'une espèce de sandales que les femmes mettaient par-dessus leurs souliers pour se garantir de la crotte"¹. Ce que l'on prendrait avec soi pour partir serait donc des chaussure ainsi que ses jambes. En effet, "prendre ses cliques et ses claques" est une expression très proche de "prendre ses jambes à son cou".

Il existe un autre sens du mot "claque" qui expliquerait l'expression:  le chapeau claque, appelé aussi simplement claque, porté par les hommes du monde au XIXème siècle. Il s'agissait d'un chapeau haut-de-forme monté sur des ressorts mécaniques. Il avait l'avantage de s'aplatir d'une simple pression du pouce. De cette manière, il était possible de le porter sous son bras: très pratique lorsque l'on partait précipitamment et que l'on souhaitait ne pas être encombré, en voyage notamment. Ce chapeau pourrait sans problème venir s'ajouter aux chaussure et aux jambes de l'expression.

 

Avec le temps, le sens de l'expression s'est généralisé. Il s'est étendu à la notion de partir en emportant des affaires sans autre précision parce que les cliques et les claques d'origine sont tombés en désuétude. Sauf au Québec où les claques désignent encore des "doubles chaussures en caoutchouc, afin de préserver les bottines de la boue et de l'humidité"².

 

***

 

Le mot "clique", dans le langage familier et utilisé péjorativement, qualifie un groupe d'individus peu recommandables: c'est une dangereuse clique. Le mot est issu de l'ancien français cliquer: faire du bruit. Le mot désigne aussi l'ensemble des clairons et des tambours d'une musique militaire.

 

Une claque, toujours de même origine que l'onomatopée "clac" qui exprime un bruit sec, est le coup que l'on porte avec le plat de la main, généralement sur le visage: donner une claque à quelqu'un. On peut aussi dire: donner une gifle ou, anciennement, un soufflet à quelqu'un.

Une tête à claques, dans le langage familier, est une personne dont le visage a une expression déplaisante ou agaçante.

L'expression "en avoir sa claque" signifie qu'on en a assez, qu'on est épuisé, et "recevoir/prendre une claque", c'est subir une échec, une déception, et plus spécialement une perte au jeu.

Enfin, en France, au XVIIIème et au XIXème siècle, dans le langage du théâtre, la claque était une troupe de gens payés pour applaudir très fort et déclencher ainsi les applaudissements de toute la salle. On parlait aussi de "claqueurs". On disait: faire la claque. Les claqueurs étaient engagés et payés par les auteurs, les directeurs des théâtres et même certains comédiens. La troupe des claqueurs, dirigée par un chef de claque, se séparait pour se répartir dans le théâtre et chacun possédait la liste des passages sur lesquels ils devaient impérativement applaudir. Plus un spectacle était applaudi, plus il avait de chances d'avoir du succès et d'attirer un grand nombre de spectateurs. Cette pratique s'est développée suite à l'apparition toujours plus nombreuse de nouveaux théâtres qui se faisaient concurrence. Elle était aussi bien sûr un moyen pour les comédiens avides de reconnaissance de se démarquer, une rude concurrence existant entre eux également. Plus un comédien était applaudi, plus il se faisait remarquer et devenait la coqueluche des spectateurs, ce qui lui garantissait des engagements futurs.

Mais la claque n'était pas du goût de tout le monde et ne semblait pas fonctionner aussi bien que cela auprès du public, comme l'écrit le dramaturge Émile Segaud dans son pamphlet virulent de huit pages "À bas la claque !" paru en 1849, dont voici un extrait:

"Ainsi, il est bien reconnu que la claque, instituée dans un but de réclame, paralyse toutes les bonnes intentions du public parisien par la répulsion naturelle qu'elle lui inspire, et enlève au caractère de ses manifestations ce cachet de vérité qu'elles ne devraient jamais perdre dans l'intérêt bien entendu de l'art. Qu'on ne croie point que, parce que la claque souligne de ses bravos les passages plus ou moins saillants d'une pièce nouvelle, leur effet en soit doublé. Loin de là, il s'en trouve amoindri. Le public n'aime pas à voir sa sagacité mise en doute, et si on lui montre du doigt ce qu'il faut applaudir, c'est une raison pour qu'il n'en fasse rien. Par tous ces motifs, je demande l'abolition de la claque, sa suppression prompte, sa dissolution complète."

"À partir de 1896, des annonces de suppression de la claque paraissent à intervalle régulier, mais il semble que le système continue comme à l'ordinaire."³

Ce n'est que le 1er mai 1902 que la claque est officiellement supprimée à la Comédie-Française, nous apprend Jimi B. Vialaret dans L'applaudissement, claques et cabales, paru chez L'Harmattan, Paris, 2008.

 

¹&²Hugo Voisard, Glossaire normand-québécois fondé sur le Dictionnaire du patois du pays de Bray (1852) de Jean Eugène Decorde (1811-1881).

³Frédérique Patureau, Le Palais Garnier dans la société parisienne: 1875-1914, Pierre Mardaga éditeur, Liège, 1991.

 

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27/01/2014

Patacaisse, pataquès, pataqu'est-ce

 

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Un pataquès est une faute de liaison orale qui consiste à faire entendre une consonne qui n'existe pas à la finale du mot précédent:

-Moi [z] aussi.

-Ça va [t] être difficile.

-Les chemins de fer [z] anglais.

 

Le mot date de la fin du XVIIIème siècle, et il serait né dans un théâtre. C'est François-Urbain Domergue, un grammairien et journaliste de l'époque, qui a raconté l'histoire dans son "Manuel des étrangers amateurs de la langue française" paru en 1805:

Un plaisant était à côté de deux dames ; tout à coup, il trouve sous sa main un éventail.

- Madame, dit-il à la première, cet éventail est-il à vous ?

- Il n'est point-z-à moi, monsieur.

- Est-il à vous, madame ? dit-il en le présentant à l'autre.

- Il n'est pas-t-à moi, monsieur.

- Puisqu'il n'est point-z-à vous et qu'il n'est pas-t-à vous, ma foi, je ne sais pas-t-à qu'est-ce !

L'aventure fit du bruit, et donna naissance à ce mot populaire, encore en usage aujourd'hui.

 

Mais on n'est pas totalement certain que cette anecdote soit authentique. Une autre origine, plus formelle et basée sur la sonorité de "pataquès", serait le mot patac que l'on trouve dans le "Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc"¹. Patac: éclat; patacs de rire: éclats de rire. Ou encore patac: coup de poing ou de bâton; bruit d'un soufflet.

 

On dit "faire un pataquès": faire une faute de liaison. On peut aussi dire "faire un cuir" ou "faire des cuirs": une formule qui date également de la fin du XVIIIème siècle et qui pourrait venir de l'expression "écorcher un mot", celui qui commet l'erreur écorchant sa langue au passage, de la même manière qu'on écorche la peau d'un animal pour la transformer en cuir. Il semblerait qu'à l'origine, on disait cela pour parler d'un comédien qui faisait des fautes de liaison en répétant son texte. Au départ, l'expression concernait toutes les erreurs de liaison avant de se cantonner à celles qui placent un t inutile: notre fameux "il n'est pas [t] à moi".

 

Par analogie, le mot "pataquès" a pris d'autres significations:

-Une faute de langage en général, un discours confus, ce qu'on appelle aussi du charabia.

-Une grosse gaffe, un impair. On parle d'un pataquès judiciaire ou diplomatique.

-Une situation qui dégénère par manque de planification ou d'organisation.

-Une affaire anodine qui prend des proportions exagérées. On dira "en faire tout en pataquès": s'agiter et s'énerver pour une chose sans importance; chipoter, ergoter.

-Enfin, un pataquès est aussi, dans le langage de l'imprimerie, un synonyme de "mastic": une inversion de lignes, de mots ou de caractères dans une composition typographique.

 

¹Par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

 

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20/01/2014

Les chochottes ont les chocottes (et les jetons)

 

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Le mot "chocottes" est utilisé exclusivement au pluriel. On le rencontre dans l'expression "avoir les chocottes": avoir peur. On dit aussi "donner/flanquer les chocottes": faire peur. Au XIXème siècle, une chocotte désignait une dent en argot. Le mot vient de "chicot" qui a deux significations: le reste d'une branche ou d'un tronc qui a été coupé et une dent qui a été cassée. C'est ce dernier sens qui nous intéresse. L'expression "avoir les chocottes" véhicule l'image des dents qui s'entrechoquent sous l'effet de la peur lorsque notre bouche commence à trembler. On dit d'ailleurs aussi "claquer des dents". Et il y a bien sûr un jeu de mots entre "chocottes" et le verbe "choquer", le tout prenant l'allure d'une onomatopée.

 

Le mot "chochotte" est apparu au début du XXème siècle. Il décrivait un jeune homme maniéré ou une jeune fille apprêtée dans sa façon de s'habiller. Aujourd'hui, le terme est appliqué à toute personne, homme ou femme, qui fait des complications pour peu de choses, qui chipote et qui minaude, qui est douillette, snob ou prétentieuse. On utilise généralement ce mot pour produire un effet comique dans la conversation. Il/elle fait sa chochotte: il/elle fait des chichis. L'origine du mot est controversée, elle pourrait venir de "chouchou" ou de "cocotte", voire d'une combinaison des deux.

 

Au XIXème siècle, une cocotte était une femme qui avait des "mœurs légères", entendez une prostituée, une gueïupe en vaudois. À l'époque, on utilisait aussi le terme "demi-mondaine". Voici une définition plus complète: Demoiselle qui ne travaille pas, qui n'a pas de rentes, et qui cependant trouve le moyen de bien vivre - aux dépens des imbéciles riches qui tiennent à se ruiner, s'amuse le journaliste et écrivain Alfred Delvau en 1866, rappelant que le mot date alors de quelques années à peine, précisant encore: nos pères disaient "poulettes"¹. Ou encore cette variante: Cocotte-minute, femme réputée pour ne résister longtemps aux avances des messieurs. Ce terme, dans ce sens, apparaît dans les années 1950, peu après la commercialisation, en 1953, d'un autocuiseur devenu célèbre portant ce nom². Dans un tout autre registre, on retrouve notre cocotte dans le langage enfantin pour parler d'une poule... l'oiseau de basse-cour, bien évidemment, par imitation du gloussement.

 

Lorsqu'on est chochotte, on a facilement les chocottes. Mais il existe toutes sortes d'expressions synonymes. On peut avoir la trouille ou, si l'on a vraiment très peur, le trouillomètre à zéro. On peut aussi avoir la frousse, la pétoche, les foies et des sueurs froides. Au Québec, on dit "avoir la chienne" ou "avoir la chienne de sa vie" et "avoir les quételles".

 

Enfin, on peut avoir les jetons ou donner les jetons à quelqu'un. Cette expression, relativement récente puisqu'elle date de la première moitié du XXème siècle, appartiendrait au vocabulaire du jeu et tirerait son origine des jetons de casino qui servent de mise à la roulette et que l'on craint de lancer sur le tapis par peur de perdre son argent. Autre possibilité: depuis la fin du XIXème siècle, dans le langage populaire, un jeton est un coup de poing. L'expression symboliserait donc la peur d'être frappé.

 

¹&²Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

 

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