23/05/2014

En goguette dans les guinguettes

 

 

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"La guinguette", de Vincent van Gogh.

 

"En goguette" est une locution familière qui signifie au sens premier "émoustillé,  légèrement ivre": des invités en goguette, c'est-à-dire disposés à s'amuser, à faire la fête. Aujourd'hui, par extension, la locution a pris le sens d'"être de sortie, en balade", en véhiculant une connotation de plaisir, et c'est ainsi qu'on la comprend généralement: des touristes en goguette à travers la ville.

Le mot "goguette" vient de l'ancien français gogue: propos joyeux, plaisanterie. "Être en ses gogues" voulait dire "être en humeur de rire et de se divertir". Au fil des siècles, la locution s'est transformée en "être en ses goguettes", puis en "être en goguettes"¹. Aujourd'hui, on utilise le mot exclusivement au singulier. Autrefois, on disait aussi "conter goguettes" pour dire "raconter des plaisanteries". Par contre, l'expression "chanter goguettes à quelqu'un" avait le sens de "dire des injures ou des choses fâcheuses à quelqu'un". Un goguelu était un homme qui aimait à se réjouir². Et, reprenant le double sens de "goguettes", un goguelu était également un homme "fier de ses richesses" et/ou "un mauvais plaisant"³. Enfin, au XVIème siècle, il existait l'expression "faire goghettes": se régaler, ripailler; "J'ay appoincté ung bon poussin et une belle piece de mouton, dont nous ferons goghettes."⁴

Attention, on emploie le mot "gogues" de nos jours dans un tout autre contexte et dans un sens totalement différent. Il s'agit d'une abréviation de "goguenots", un mot du vocabulaire familier issu de "gogueneau", terme normand signifiant "pot à cidre". Les goguenots, comprenez les lieux d'aisances, les toilettes. Une autre abréviation courante est "gogs".

Quant au goglu, dans un registre beaucoup plus poétique, c'est un passereau chanteur, insectivore et granivore, qui niche au Canada et hiverne en Amérique du Sud.

Dans la même famille que le mot "goguette", il y a l'adjectif "goguenard". Une personne goguenarde a le don de plaisanter en se moquant d'autrui: un ton, un sourire, un œil goguenard. Synonymes: gouailleur, moqueur, narquois ou railleur. Le substantif "goguenardise" est aujourd'hui vieilli. On l'employait autrefois dans le sens de "plaisanterie, raillerie". On utilisera à la place le terme "gouaille": attitude moqueuse et insolente frisant la vulgarité.

Au XIXème siècle à Paris, une goguette était une société chantante qui se produisait dans un cabaret. Par métonymie, le mot qualifiait également le cabaret lui-même (CNRTL).

À ne pas confondre avec la guinguette qui, à partir de la moitié du XIXème siècle jusqu'aux années 1940-1950, désignait un café populaire où les gens consommaient et dansaient, le plus souvent en plein air dans la verdure ou au bord de l'eau: les célèbres guinguettes des bords de Marne, à Joinville-le-Pont, Nogent et Champigny où les Parisiens venaient se divertir. "Guinguette" pourrait venir de "guinguet" ou "ginguet", un petit vin bon marché que l'on buvait autrefois dans ces bals (Littré). Une chanson de 1943 interprétée par Lina Margy en témoigne: Ah ! Le petit vin blanc / Qu'on boit sous les tonnelles / Quand les filles sont belles / Du côté de Nogent. Une autre origine possible serait l'ancien français avec le mot guinguet, "étroit", dont serait aussi tirée la locution "de guingois", "de travers" (Petit Larousse).

 

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¹&²Dictionnaire critique de la langue française, par M. l'Abbé Féraud, À Marseille, chez Jean Mossy Père et Fils, Imprimeurs et Libraires, 1787.

³Dictionnaire universel de la langue française, par Pierre Claude Victor Boiste, À Paris, chez Firmin Didot Frères, Imprimeurs de l'Institut, et Rey et Gravier, Libraires, 1843.

⁴Pierre Jourda, Conteurs français du XVIème siècle, Gallimard, 1965.

 

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09/05/2014

La dalle

 

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Le mot "dalle" existe depuis le XIVème siècle. Il s'agit d'un terme d'origine normande, emprunté de l'ancien scandinave daela, "rigole pour l'écoulement des eaux à bord d'un navire"¹, et utilisé comme terme de marine: c'est de là que vient le mot "dalot" qui désigne cette ouverture dans le pont ou la coque d'un bateau. Au XIVème siècle, la dalle était ce qu'on appelle aujourd'hui communément une gouttière: un tuyau en bois ou en métal servant à l'écoulement d'un liquide. En Normandie, une dalle était un évier en pierre. Il semblerait que dans le sud-ouest de la France, on utilise encore aujourd'hui le mot "dalle" dans le sens de gouttière, de chéneau (Petit Robert).

À partir de la deuxième moitié du XVème siècle, dans le langage populaire, la dalle prend le sens imagé de "gorge, gosier". C'est de là que sont issues des expressions très évocatrices comme "s'arroser/se rincer la dalle" (boire, sous-entendu de l'alcool, et en grande quantité), "avoir la dalle en pente" (aimer boire) ou "avoir la dalle" (avoir faim). Cette dernière expression peut être remplacée par une multitude d'autres qui lui sont synonymes: crever la dalle, crever la faim, claquer de faim, crier famine, mourir de faim, avoir les crocs, avoir la dent, avoir l'estomac dans les talons, avoir le ventre creux. Lorsqu'on a très faim et que l'on ne peut pas attendre jusqu'à l'heure du déjeuner ou du dîner, on peut prendre un casse-croûte: un repas léger et sommaire qui vous calera l'estomac pendant un moment. À moins que vous ne préfériez une collation, un encas, un casse-dalle ou un casse-graine, ces deux derniers termes appartenant au langage familier. Au Québec, un casse-croûte est un restaurant où l'on sert rapidement des repas simples. Cette appellation remplace l'anglicisme "snack-bar".

 

Le sens premier et usuel du mot "dalle" est une tablette, plaque de pierre ou de tout autre matière dure, destinée à paver, à couvrir, à revêtir des murs ou des sols: une dalle de marbre, de ciment, de granit. Par extension, on parle d'une dalle de moquette. Dans le bâtiment, "couler une dalle de béton", c'est couvrir une excavation ou revêtir un sol d'une couche de bêton. Une dalle funéraire est une pierre recouvrant une tombe.

 

En géologie, une dalle est une plaque rocheuse, monolithe et lisse. Et dans le vocabulaire de l'alpinisme, il s'agit d'une plaque rocheuse très lisse dont l'escalade présente des difficultés.

 

Enfin, une dalle désigne le dispositif d'affichage d'un écran plat (ordinateur, téléviseur): dalle LCD, dalle tactile.

 

"Que dalle" est une locution argotique pour dire "rien": n'y voir, n'y comprendre que dalle. On écrit parfois "que dal" et on rencontre aussi des variations orthographiques telles que "quedal" ou "keudalle". Son origine est incertaine et controversée, il existe plusieurs explications possibles:

"Que dalle" pourrait venir du romani dail ou dal , qui signifie "rien du tout".²

"Que dalle" pourrait également être tiré d'une chanson satirique sur la Cour de France datant du XVIIème siècle et dont le refrain était: "Daye dan daye". En voici les paroles:

Les beaux yeux de la Ribaudon lui ont donné bien du renom, le reste n'est rien qui vaille, Daye dan Daye ! Les sentiments de la Montbrun ne sont rien que dans le commun, son amour est pour la canaille, Daye dan Daye ! Admirons tous à haute voix la bonté du plus grand des rois; il est descendu aux entrailles de Fontrailles, Daye dan daye !³

De "daye" on serait passé à "dail", puis à "dal/dalle" (Petit Robert).

Autre interprétation: "que dalle" viendrait de la langue d'oc que d'ala signifiant "que de l'aile" (à manger), autrement dit presque rien.

Ou encore: autrefois, les noms des rues étaient gravés directement dans la pierre des bâtiments et, suite à l'usure du temps, il arrivait qu'ils deviennent illisibles. On ne voyait alors littéralement plus que la dalle, d'où la locution.

Enfin, il existe des explications basées sur des jeux de mots, comme celle-ci: "que dalle "vient de "queue d'ail", parce que, autrefois, à la fermeture du marché, il ne restait plus rien que des queues d'ail."

On peut aussi dire "que couic", "couic" étant une onomatopée imitant un petit cri étranglé:  je n'y comprends que couic, je n'y comprends rien. Variante: que pouic. Employé sous la forme d'une interjection, le mot "couic" évoque le fait de tordre le cou à quelqu'un: "couic, terminé !"

 

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¹Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

³Bibliothèque bibliophilo-facétieuse, éditée par les frères Gébéodé, "Chansons historiques et satiriques sur la Cour de France", 1856.

⁴Florian Vernet, Que dalle ! Quand l'argot parle occitan, Institut d'Estudis Occitans, 2007.

⁵Harlan Coben, À quelques secondes près, Fleuve noir, 2013.

 

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09/03/2014

Dès potron-minet

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Une expression désuète, mais qui a conservé tout son charme.

 

"Dès potron-minet" signifie "très tôt", "à l'aube": se réveiller ou se lever dès potron-minet. Toujours en rapport avec un animal, on peut aussi dire "au chant du coq". L'expression "dès potron-minet" date de la première moitié du XIXème siècle. Actuellement, on ne l'utilise plus beaucoup, sauf si l'on souhaite faire sourire ou surprendre ses interlocuteurs, comme dans le film "Podium" de Yann Moix où Benoît Poelvoorde, qui joue le sosie de Claude François, prononce la fameuse réplique: "Claude, dès potron-minet, il était ici et il yoggait."

 

Le mot "potron" n'est pas un diminutif ou une déformation de "poltron" qui veut dire "lâche" et n'a donc rien à voir avec un chat qui prendrait la fuite. Il ne s'agit pas non plus d'une variété aujourd'hui disparue du potiron. Le mot viendrait de l'ancien français poitron ou poistron, "derrière", "postérieur", du latin posterio. Au XVIIème siècle, on disait "dès poitron-jacquet", le jacquet désignant l'écureuil. Il semblerait que ce mot soit encore utilisé de nos jours en Normandie. Les deux expressions associent les premières lueurs du matin au postérieur du chat et de l'écureuil, des animaux apparemment très matinaux dont on ne distingue que l'arrière-train parce qu'ils se déplacent très rapidement. À l'origine, l'expression serait apparue dans les campagnes et, au fil des siècles, on serait passé de l'écureuil au chat en raison de l'urbanisation grandissante, les citadins ayant plus de chances d'apercevoir rôder tôt le matin dans les rues un chat qu'un écureuil¹.

Selon une autre source, "jacquet" serait un vieux mot par lequel on désignait un flatteur. Et ce serait en raison de la ressemblance entre le caractère du flatteur et celui du chat que le nom de jacquet, au cours du XIXème siècle, se serait fait destituer par l'animal². Mais cela n'explique pas pourquoi on parlerait du postérieur d'un flatteur dans l'expression, et encore moins pourquoi on se lèverait très tôt avec lui.

Il existe encore une autre supposition. "Potron" serait un ancien mot français qui qualifiait le petit d'une jument et, par extension, le petit de tous les quadrupèdes. "Dès potron-minet" serait alors l'équivalent de "aussitôt, aussi tôt que le petit chat", c'est-à-dire de bon matin, dès le point du jour, en même temps que les chats se réveillent, et probablement par allusion au chaton affamé qui ouvre les yeux de bonne heure pour téter. Cette expression serait elle-même issue d'un ancien proverbe qui signifiait autrefois la même chose, mais en plus imagé: "dès que les chats seront chaussés."³

Les Anglais aussi ont de jolies expressions imagées pour nommer le point du jour. Curieusement, le chat ne figure pas dans la liste. En voici deux parmi les plus cocasses: at sparrow's cough ("à la toux du moineau") et at sparrow's fart ("au pet du moineau").

 

Il existe plusieurs variantes de l'expression "dès potron-minet" qui jouent sur les mots et donnent parfois lieu à des sous-entendus scabreux: "dès patron-jacquet", "dès patron-minet", "dès potron-minette", "dès le réveil minet"... Et dans "Le Père Goriot" de Balzac, paru en 1834, on a le plaisir de découvrir deux autres versions qui figurent dans un dialogue entre Madame Vauquer et sa domestique Sylvie: "Vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous décanillé dès le patron-jacquette. —Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer: on dit le patron-minette."

 

¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

²Journal grammatical, littéraire et philosophique de la langue française et des langues en général, 1835.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

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