12/11/2014

Zest(e), zist

 

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Dans le langage courant, le mot "zeste" renvoie à une petite lame très mince que l'on coupe sur le dessus de l'écorce des agrumes, généralement un citron ou une orange, et servant à parfumer des crèmes, des gâteaux ou des liqueurs. Au sens figuré, "zeste" est une petite quantité de quelque chose: un zeste d'humour, de fantaisie ou d'insolence.

Ce mot a un autre sens, beaucoup moins connu: dans le langage de la botanique, un "zeste" désigne la cloison membraneuse qui partage en quatre cavités l'intérieur de la noix.


Autrefois, le mot "zeste" possédait plusieurs autres significations, aujourd'hui tombées en désuétude.

Au XVIIème siècle, "zest(e)" était une onomatopée exprimant le bruit fait par un mouvement rapide, une secousse ou un coup. On l'utilisait dans le langage familier comme une interjection lorsque l'on rejetait avec moquerie les paroles d'une personne: il se vante de faire telle chose, zest ! (comprenez: je ne le crois pas). On peut imaginer le geste de dénégation de la main accompagnant cette répartie. L'interjection indiquait aussi la promptitude, la légèreté: à ces mots, zest, il s'échappe¹. Enfin, elle servait à exprimer un coup d'épée: "Tien, c'est pour toi, zeste, j'ai paré le coup."²

Le mot a pris ensuite le sens de "chose de peu d'importance". On disait en effet familièrement pour marquer le peu de cas qu'on faisait d'une chose ou son peu de valeur: cela ne vaut pas un zeste, je n'en donnerais pas un zeste. C'est probablement de là que nous vient le sens de "petite lame de citron ou d'orange" que nous connaissons aujourd'hui. Jadis, il existait aussi le "zeste de Limousin" qui avait une fonction bien particulière: "Un zeste dont la signification naturelle veut dire un petit morceau d'écorce d'orange, ou de citron, qu'on jette dans un verre plein de vin pour lui donner bon goût & bonne odeur, & par ironie, zeste de Limousin, c'est une croute ou mie de pain dans du vin, comme on dit des trempettes."³

Au début du XVIIIème siècle, apparaît la locution proverbiale et familière "entre le zist et le zest" qui se dit d'une personne indécise ou d'une chose ni bonne ni mauvaise, difficile à définir ou à juger. Cette locution est aujourd'hui vieillie. Dans "Du côté de chez Swann" de Marcel Proust, on trouve la réplique suivante dans la bouche de Monsieur Verdurin, réplique qui est d'ailleurs un condensé d'expressions toutes faites: "Il [Swann] n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle différence avec Forcheville ! Voilà au moins un homme qui vous dit carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît pas. Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin."

Dans le "Dictionnaire d'étymologie française (d'après les résultats de la science moderne)" d'Auguste Scheler paru en 1862, on trouve la définition suivante du mot "zist": "Variété de zest, employé dans la loc. « entre le zist et le zest », locution analogue à « bonnet blanc et blanc bonnet »." L'expression repose sur un jeu de mots qui reprend le sens de l'onomatopée analysée plus haut: "zest(e)" exprimant un mouvement rapide, une secousse, ce mouvement pouvant changer de direction, d'où le "zist" et la notion d'indécision, d'hésitation qui en résulte. Avec notre compréhension moderne du mot "zeste", l'expression repose bien sûr également sur une ambiguïté parce que le zist est la partie blanche située entre la pulpe et le zeste d'un agrume: il est donc facile de les confondre, d'autant plus qu'il reste forcément toujours un peu de zist sur un bout de zeste...


***


¹Dictionnaire de l'Académie française, 1762, 1765 et 1835.

²&³Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, par Philibert-Joseph Le Roux, À Amsterdam, chez Zacharie Chastelain, 1750.

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05/08/2014

Lurette

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Analyse d'un mot qui réserve bien des surprises.


"Il y a belle lurette" signifie "il y a longtemps". Cette locution à la sonorité désuète se décline sous différentes formes: cela fait belle lurette qu'il n'est pas venu ici, je ne l'ai pas rencontré depuis belle lurette. Le mot n'existe aujourd'hui que dans cette locution adverbiale. "Lurette" serait une déformation de "heurette", "petite heure", mot que l'on rencontrait autrefois dans l'expression "il y a belle heurette" qui signifiait précisément "il y a longtemps". Vous aurez noté le procédé consistant à combiner l'adjectif "belle" avec un diminutif de temps pour donner une impression de grande durée, un procédé appartenant au domaine des figures rhétoriques et nommé "litote": on dit le moins pour suggérer le plus. De même, des expressions avec l'adjectif "bon" ou "petit", comme "cela fait un bon bout de temps", "cela fait un bon moment" ou "cela fait un petit moment". En ancien français, "heurette" s'écrivait hurete. Le mot "heurette" comme diminutif de "heure" serait resté vivant dans plusieurs régions françaises, notamment dans le Nord et dans l'Est (CNRTL). La transformation de "heurette" en "lurette" est attestée depuis la fin du XIXème siècle, nous disent les dictionnaires.


Toutefois, bien avant le XIXème siècle, le mot "lurette" semblait posséder une tout autre signification, à savoir la version féminine de "luron", "joyeux compère, bon vivant et/ou hardi en amour", variante de "luronne", mot moins courant que son équivalent masculin. Dans une  "Collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIème siècle", on trouve la chanson suivante, appelée "Minuit du premier mai":


Voici le mois de Mai:

Il ne faut plus dormir.

Faut aller voir sa mie

À l'heure de minuit.

Lurette à fin luron !

Lurette à luron fin !¹


À moins qu'il ne s'agisse déjà d'un prénom, comme pour le compositeur Jacques Offenbach plusieurs siècles plus tard. "Belle Lurette" est en effet le nom de son ultime opéra-comique, inachevé et créé le 30 octobre 1880, vingt-cinq jours après sa mort. Dans cette pièce, Lurette est une blanchisseuse qui a l'ambition de devenir duchesse.


Enfin, au XXème siècle, c'est l'écrivain Boris Vian qui a été inspiré par le mot "lurette", au point de lui attribuer deux nouvelles significations. Voici ce qu'il écrit dans la préface de son recueil de nouvelles "Les lurettes fourrées":


L'erreur fondamentale de présentation du dictionnaire apparaît dès l'abord, et théoriquement; malgré ce camouflage maladroit, la lurette révèle sa nature: C'EST LE TEMPS FÉMININ. L'expression correspondant à: il y a belle lurette est évidemment: il y a beau temps.

Le second sens du mot lurette, moins connu, semble tout aussi frappant: la lurette est la femelle de l'écureuil. On ne s'étonnera donc point de la généreuse tentative ainsi hasardée: restituer à la lurette l'une au moins de ces significations tout en en précisant une autre. Il y a belle lurette et belle lurette, assure la sagesse des nations. Entre toutes, la lurette fourrée, que l'on glisse dans les intervalles du temps, s'est révélée douce au toucher.²


***


¹Romancero de Champagne, tome II, Chants populaires, Reims, 1863.

²Marc Lapprand, V comme Vian, Les Presses de l'Université Laval, 2006.


07:15 Publié dans Boris Vian, Culture, Figure rhétorique, Jeux de mots | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |

26/07/2014

Tomberez-vous dans le panneau ?

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On dit qu'on tombe dans le panneau lorsque quelqu'un cherche à nous faire croire quelque chose de faux et qu'on lui fait naïvement confiance. On pourrait penser que l'image véhiculée par cette expression consiste à se cogner contre un panneau publicitaire, un panneau de signalisation routière, un panneau solaire ou encore un panneau de porte. Mais cette expression nous vient du XVIIème siècle, date à laquelle la plupart des panneaux qui viennent d'être cités n'existaient pas encore.... Alors, de quel panneau s'agit-il donc ?


Le mot dérive du provençal panel qui possède plusieurs significations: "drapeau d'enfant; petit pain; espèce de selle sans arçons; piège, filet; claie à sécher les châtaignes"¹. Nous avons l'embarras du choix. Mais lorsqu'on sait que le panel qui nous intéresse vient lui-même du latin pannellus, de pannus, "pan", cela nous éclaire davantage. "Pan" dans le sens de "grand morceau d'étoffe, partie flottante ou tombante d'un vêtement". "Tomber dans le panneau" signifie littéralement "tomber dans le piège", autrement dit dans le filet. En effet, autrefois, le panneau était un terme de chasse qui faisait référence à un morceau d'étoffe ou à un filet utilisé pour prendre le gibier: la chasse au panneau.

Aux XIVème et XVème siècles, le mot s'écrivait pannel: "Ma bourse et mon pannel tendrai tant que quelque proie prendrai", écrivait l'auteur de ballades Eustache Deschamps (CNRTL). À noter que le terme est utilisé ici au sens figuré, la proie convoitée par le poète n'étant pas du genre à vivre dans les bois.

Et voici une définition complète de ce panneau prisé par les chasseurs, avec au passage l'explication d'un autre terme de chasse:


Le panneau n'est qu'une petite pantière, dans laquelle bondissent les lièvres ou les lapins pour s'y prendre. Il en existe de merveilleusement pratiques, en fil de soie, contenues dans un sac dorsal et accompagnées des piquets et des ficelles nécessaires à les installer sur le sol.

La pantière est un filet très long qui barre tout un espace - en général repéré et où passeront les oiseaux - vertical d'abord et qu'on fait, à l'aide d'une commande de ficelle placée loin, s'abattre sur le gibier.²


Les pantières sont encore utilisées de nos jours en France,  majoritairement au Pays basque, pour la chasse à la palombe.


Revenons à l'expression "tomber dans le panneau" avec la fable "L'ours et les deux compagnons" de Jean de la Fontaine, dans laquelle il emploie la variante suivante:

Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.

La Fontaine reprend ici la formule provençale dounar dins lou panel.


Et dans "L'oracle et l'impie", il écrit:

Apollon reconnut ce qu'il avait en tête:

Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau

Et ne me tends plus de panneau;

Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème.

Je vois de loin, j'atteins de même.


***


¹Dictionnaire provençal français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.



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