05/08/2015

Tout de go

 

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Une expression dont l'origine a été beaucoup discutée. Analyse.

 

L'expression "tout de go" signifie "sans préambule, directement": annoncer une nouvelle à quelqu'un tout de go, c'est-à-dire, pour utiliser une autre expression courante, "sans prendre de gants". En effet, par extension, "tout de go" signifie aussi  "librement, sans façon ni cérémonie". L'origine de l'expression est controversée. D'où vient "go" et quel est son véritable sens ? Première précision: "tout de go" n'a aucun rapport avec le "jeu de go", jeu de stratégie d'origine chinoise dans lequel deux joueurs placent des pions blancs et noirs sur un plateau quadrillé, le vainqueur étant celui qui a réussi à placer ses pions de manière à délimiter un territoire plus important que celui de son adversaire.

"Il y a certaines locutions auxquelles on a supposé une demi-douzaine d'origines. Voyez, par exemple, l'expression tout de go, aller, entrer tout de go. L'un vous dit que c'est une abréviation altérée de ces mots: en gaulois, à la gauloise, c'est-à-dire sans façon, comme faisaient nos pères. Un autre fait venir tout de go du verbe anglais go, qui marque l'allure, la marche, la venue. Un troisième remarque que, dans le dialecte wallon, le mot go veut dire chien; entrer tout de go, c'est entrer sans saluer, sans cérémonie, comme un chien."¹

Remontons le temps pour nous rendre dans la seconde partie du XVIème siècle. En ce temps-là, il existait l'expression "avaler tout de gob": avaler d'un trait. Il se pourrait que "tout de go" soit une déformation de "tout de gob" et que l'expression dérive donc du verbe "gober": faire quelque chose tout de go, le faire comme on avale un aliment vivement, rapidement, et sans le mâcher. Gustave Vapereau, Littré et Le Petit Robert optent pour cette origine.

D'autres sources mentionnent encore une dernière possibilité: "go" pourrait dériver du latin gaudium, "contentement, satisfaction, aise, plaisir" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Tout de go, c'est-à-dire avec joie et sans résistance. Toutefois, Gaffiot précise que gaudium caractérise une joie "plus retenue que lætitia"et qu'il s'agit d'un "mouvement de satisfaction raisonnable, calme et durable". Or, cela ne s'accorde guère avec l'image de brusquerie et de spontanéité véhiculée par l'expression "tout de go". Nous ne retiendrons pas cette explication.

Si, aujourd'hui, "tout de go" fait partie du langage courant, il semblerait qu'au début du XIXème siècle, l'expression ait eu une connotation négative. On trouve l'expression dans le Dictionnaire du bas-langage, ou des manières de parler usitées parmi le peuple, ouvrage dans lequel on a réuni les locutions basses et vicieuses que l'on doit rejeter de la bonne conversation. Ce dictionnaire paru en 1808 donne des exemples d'utilisation de "tout de go" et fournit des formules synonymes plus acceptables. Petite leçon de savoir-vivre forcément dépassée, mais plaisamment désuète:

"Il y va tout-de-go. Pour, tout à la bonne, franchement.

Il y entre tout-de-go. C'est-à-dire tout droit, sans aucun effort.

Entrer dans un lieu tout-de-go. Y entrer brusquement et malhonnêtement, sans faire les salutations d'usage aux personnes qui s'y trouvent."

 

***

 

Revenons au verbe "gober". Ce verbe vient du gaulois gobbo, "bouche", probablement avec une origine celtique. En effet, on rencontre les mots gop, "bouche", en ancien gaélique irlandais, gob en gaélique irlandais moderne, et gob, "bec", en gaélique écossais. Gob que l'on retrouve en argot anglais pour qualifier la bouche. Dans la même famille, le verbe gobble, "engloutir (de la nourriture)".

On peut gober un œuf cru ou une huître. Les grenouilles et les lézards gobent des insectes. Au sens figuré, "gober" c'est croire naïvement: il gobe tout ce qu'on lui dit. Il existe l'expression "gober l'hameçon": croire quelque chose qui n'est pas vrai ou se laisser séduire par quelque chose qui va se révéler être une arnaque et tourner à notre désavantage. Expressions synonymes: happer l'hameçon, mordre à l'hameçon. Quelqu'un de crédule qui gobe tout est un "gobeur" ou une "gobeuse": gobeur de fausses nouvelles. Synonymes: gogo, gobe-mouche, pigeon. Le mot "gogo" n'a rien à voir avec l'expression "à gogo", "à volonté, en abondance". Dans "à gogo", "gogo" est une altération par redoublement de gogue, qui autrefois signifiait "plaisanterie, divertissement" et qui a donné l'adjectif "goguenard" (voir http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). Le mot "gogo" dans le sens de "personne crédule" est formé par redoublement de la première syllabe du verbe "gober" (CNRTL). Dans le même registre, on trouve les mots "attrape-gogo" ou "attrape-nigaud": ruse grossière qui ne peut convaincre qu'une personne naïve. Un "gobe-mouche" est aussi un oiseau insectivore. "Pigeon" est tiré du verbe "pigeonner": tromper, escroquer une personne, la dépouiller, par allusion au pigeon que l'on plume. On peut d'ailleurs aussi dire "plumer quelqu'un".

Toujours au sens figuré, "gober" veut également dire "estimer, apprécier". Autrefois, on pouvait "gober quelqu'un", mais cet usage est tombé en désuétude. On utilise aujourd'hui le verbe exclusivement à la tournure négative: je ne peux pas le gober. On peut aussi dire: je ne peux pas le blairer, le piffer ou l'encadrer. "Blairer" et "piffer" viennent de "blair" et de "pif", "nez" dans le langage populaire, "blair" étant formé par apocope de "blaireau", en référence au museau pointu de cet animal (CNRTL).²

 

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Plusieurs mots appartiennent à la même famille que le verbe "gober":

-Un "gobet" est un bas-morceau de viande resté invendu à la fin du marché ou une variété de cerise. Anciennement, un "gobet" était un petit morceau de nourriture que l'on gobait, une "bouchée" en français actuel. Ce sens ancien se retrouve en anglais avec le mot gobbet, qui qualifie un petit morceau, de nourriture ou autre. Autrefois, il existait aussi l'expression "prendre quelqu'un au gobet": attraper quelqu'un par surprise; il y avait des gens apostés qui le prirent au gobet lorsqu'il sortait de chez lui; on vint dès le matin le prendre au gobet, pour le mener à la campagne.³ Littéralement, "prendre quelqu'un à la gorge". Aujourd'hui, on dit "prendre/saisir quelqu'un au collet", une expression que nous avons vue récemment: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

-Un "gobelet" est un récipient que l'on emploie pour boire, ordinairement plus haut que large et sans pied: gobelet en papier, en plastique. Le gobelet est également un instrument de prestidigitation pour les tours d'escamotage.

-Enfin, le verbe "se goberger" signifie "prendre ses aises, se divertir", mais ce sens tend à être désuet. Dans le langage courant, le verbe se comprend comme "manger et boire de manière copieuse, faire bombance" (gobble en anglais, que nous avons vu plus haut). Synonymes: se bâfrer, s'empiffrer, se gaver, s'en mettre plein la lampe... pourquoi la lampe ? Selon Claude Duneton, il pourrait s'agir de l'image d'une lampe à huile que l'on remplit, métaphore pour l'estomac. Cela pourrait aussi venir de l'ancien mot lampas, "gorge, gosier", mot que l'on rencontre dans "Le paysan qui avait offensé son seigneur" de Jean de La Fontaine:

Vous avez soif ! je vois qu'en vos repas

Vous humectez volontiers le lampas.

"S'en mettre plein la lampe", autrement dit "s'en mettre plein la gorge". De lampas nous reste la "lampée", "grosse gorgée", et les verbes "lamper", "avaler rapidement à grandes gorgées", et "laper", "boire avec la langue" en parlant des animaux.

 

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¹Gustave Vapereau, L'année littéraire et dramatique, Paris, Librairie de L.Hachette et Cie, 1864.

²Pour en savoir plus sur l'apocope et l'aphérèse: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

³Gabriel Feydel, Remarques morales, philosophiques et grammaticales, sur le Dictionnaire de l'Académie française, À Paris, chez Antoine-Augustin Renouard, 1807.

09/07/2015

Gré

 

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Explication du mot "gré" au fil de quelques expressions, avec en bonus une illustration qui sent bon les vacances d'été.

 

Le mot "gré" vient du latin gratum, neutre substantivé de l'adjectif gratus, "agréable, bienvenu, qui reçoit bon accueil", et signifie "ce qui plaît, ce qui convient". Autrefois, "gré" qualifiait une gratitude, une reconnaissance:

Peut-être qu'il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

(Jean de La Fontaine, "Simonide préservé par les Dieux").

Cet emploi du mot est tombé en désuétude. Aujourd'hui, la reconnaissance s'exprime dans l'expression "savoir gré à quelqu'un": je vous saurais gré de me répondre rapidement (je vous en serais obligé). Cette formule appartient au registre soutenu et on l'utilise principalement à l'écrit. Dans le langage courant, on dira plutôt: je vous serais reconnaissant de me répondre rapidement.

Autrefois, il existait aussi l'expression "savoir mauvais gré à quelqu'un": être mécontent de ce qu'une personne a dit ou fait. Cette expression ne s'utilise plus non plus de nos jours, mais il nous reste le verbe "maugréer": témoigner son mécontentement, sa mauvaise humeur, en protestant à mi-voix, entre ses dents; c'est un vieux grincheux qui n'arrête pas de maugréer. Verbes synonymes: pester, ronchonner, râler, rouspéter (les deux derniers verbes appartiennent au registre familier).

 

Le mot "gré" a la particularité de ne se rencontrer que dans des expressions. Nous avons vu "savoir gré à quelqu'un", voici les autres expressions courantes:

- Au gré de: selon le goût, la volonté de. Au gré de chacun; trouver quelque chose ou quelqu'un à son gré; nous pouvons nous voir demain dans l'après-midi ou en début de soirée, à votre gré (à votre convenance, à votre guise, comme vous voulez). Au sens figuré, "au gré de" signifie "en suivant quelque chose qui par nature est variable, incertain, en suivant les caprices de quelque chose": le bateau avance au gré du vent; flotter au gré des courants; au gré de son ambition, de ses désirs, de sa fantaisie.

- De son plein gré: volontairement, en parfaite connaissance de cause. Je suis venu ici de mon plein gré. "De bon gré" signifie "sans rechigner, volontiers": obéir de bon gré à un ordre.

- De gré ou de force: que cela plaise ou non. Je lui ferai avouer son mensonge de gré ou de force.

- Contre le gré de quelqu'un: contre la volonté ou le désir de quelqu'un. Il/Elle a été hospitalisé(e) contre son gré. Expression synonyme: à son corps défendant. Autrefois on disait "en son corps défendant", et cette expression se comprenait littéralement: en défendant son corps dans le but de résister à une attaque. Tuer quelqu'un en son corps défendant, c'est-à-dire par légitime défense. Aujourd'hui, l'expression signifie "à regret, à contre-coeur". Cela vient du fait que si quelqu'un doit se défendre et faire du mal à quelqu'un d'autre, ce n'est pas par choix personnel mais uniquement pour sauver sa vie, comme le précise le Dictionnaire de l'Académie française de 1778: "On dit figurément, qu'Un homme a fait quelque chose en son corps défendant, pour dire, qu'il la fait contre son gré, pour éviter un plus grand mal." Le dictionnaire ajoute: "Et encore plus communément, À son corps défendant."

- De gré à gré: à l'amiable, d'un commun accord, par un arrangement qui satisfait toutes les parties en présence. Un partage, une transaction fait(e) de gré à gré. Cette expression appartient au langage juridique.

- Bon gré mal gré: en se résignant, contraint par les circonstances. Se mettre au travail, continuer ses études bon gré mal gré. Expression synonyme tirée du latin, "nolens volens", "qu'on le veuille ou non", littéralement "le voulant, ne le voulant pas".

 

De nombreux mots appartiennent à la même famille que le mot "gré". En voici quelques-uns (la liste est loin d'être exhaustive):

- Agréer. Le verbe "agréer" signifie "trouver à son gré, accepter", le ministre agrée votre demande, sa proposition a été agréée, et "convenir, plaire", cela ne m'agrée pas de venir. Mais ces emplois sont littéraires et ne s'utilisent guère dans le langage courant. On utilise généralement le verbe "agréer" comme formule de politesse à la fin d'une lettre: veuillez agréer mes salutations distinguées (littéralement, "veuillez accueillir favorablement mes salutations distinguées"). En anglais, on trouve les verbes to agree, "accepter", et to disagree, "ne pas être d'accord".

- Agrément. Au XVème siècle, le mot s'écrivait agreement. Il existe toujours sous cette forme en anglais. Ce mot a plusieurs sens. 1. Action d'agréer, approbation, consentement: il ne peut disposer de la maison qu'avec mon agrément. Plus spécialement, un agrément désigne l'accord par lequel une autorité officielle autorise ou favorise un projet: il faut attendre l'agrément de l'administration pour commencer à entreprendre les travaux; le Parlement suisse n'a pas donné son agrément. 2. Qualité par laquelle quelque chose plaît ou procure du plaisir: cette maison est bien située, elle a beaucoup d'agrément; trouver de l'agrément dans la conversation d'un(e) ami(e). 3. En musique, on qualifie d'"agréments" des sons ajoutés à un chant sous la forme de trilles ou de roulades pour le rendre plus agréable. 4. Ornement que l'on met aux vêtements, aux bibelots ou aux meubles (toujours au pluriel): cette robe aurait besoin de quelques agréments. Synonyme: accessoire. 5. La locution "d'agrément" signifie que l'on fait quelque chose par plaisir, et non dans un souci d'utilité ou de profit: voyage d'agrément (par opposition à un voyage d'affaires).

- L'adjectif "agréable", "qui plaît, qui procure un sentiment de bonheur ou de bien-être", dérivé du verbe "agréer" avec le suffixe "-able". En anglais, il existe l'adjectif agreeable qui possède deux sens: "plaisant" et "disposé à accepter quelque chose, à consentir à quelque chose".

- Enfin, la préposition "malgré": en agissant contre la volonté de quelqu'un ou de quelque chose: malgré ses recommandations, je suis passé par un autre chemin. "Malgré" peut aussi avoir le sens de "en ne se laissant pas arrêter par un obstacle": sortir malgré la pluie, malgré le froid. "Malgré" se décline en locution conjonctive suivie du subjonctif pour exprimer une concession: malgré que je me sois couché très tard la nuit dernière, je ne me sens pas fatigué ce matin. Cette locution est très employée dans le langage courant, mais elle est critiquée par les puristes qui préfèrent la remplacer par "bien que", "encore que" ou "quoique".

 

11:14 Publié dans Anglais, Culture, Jean de La Fontaine, Latin | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

30/03/2015

Paon

paon_bleu_dage_0g.jpgÀ l'approche de Pâques, oublions pour une fois les poules, les canards et les lapins pour nous concentrer sur un oiseau à l'apparence majestueuse.

Le paon bleu est originaire d'Asie. Le mâle arbore un magnifique plumage bleu mêlé de vert, une aigrette en couronne et une longue queue dont les plumes portent des taches en forme d'yeux: on parle de plumes "ocellées", le terme "ocelle", dérivé du latin ocellus, "petit œil", diminutif de oculus, se rapportant à une tache arrondie dont le centre est d'une autre couleur que la circonférence, présente sur la peau, les ailes ou les plumes de certains animaux. Le paon a la particularité de pouvoir redresser les plumes de sa queue pour les déployer en éventail lorsqu'il accomplit une parade nuptiale: on dit alors que le paon "fait la roue". La femelle du paon est la paonne (le mot se prononce "panne") , dont le plumage, en comparaison de celui du mâle, est tout à fait terne. Le petit du paon est le paonneau (le mot se prononce "panneau"). Le cri aigu du paon n'est pas aussi beau que sa chatoyante livrée: on dit que le paon braille ou criaille. Il existe aussi des paons blancs, plus rares, au plumage immaculé, autant chez le mâle que chez la femelle (pour tout savoir sur le paon: http://www.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/paon/184039).


Le paon est présent dans quelques expressions:

-Pousser des cris de paon: pousser des cris très aigus; au sens figuré, protester bruyamment.

-Être vaniteux/orgueilleux comme un paon (en référence au fait que le paon fait le beau lorsqu'il fait la roue). Toutefois, l'écrivain Michel Tournier nous offre un point de vue radicalement différent dans "Les Météores" (1975): "Parce qu'il « fait la roue », le paon a une réputation de vanité. C'est doublement faux. Le paon ne fait pas la roue. Il n'est pas vaniteux, il est exhibitionniste. Car en fait de roue, le paon se déculotte et montre son cul."

-Faire le paon: prendre des airs avantageux, se pavaner. On qualifie aussi de "paon" un homme prétentieux.

-Se parer des plumes du paon: s'attribuer des mérites que l'on ne possède pas. Cette expression tire son origine d'une fable de Jean de La Fontaine, lui-même inspiré par le fabuliste latin Phèdre, "Le geai paré des plumes du paon" (livre IV, fable 9).

-Bleu paon: couleur bleu-vert qui rappelle bien sûr le plumage du paon.

-Faire la queue de paon: dans le langage des dégustateurs de vin, se dit d'un vin dont l'ampleur en bouche est exceptionnelle.

-Vœu de paon. Au Moyen Âge, vœu solennel prononcé lors d'un banquet au cours duquel était servi un paon rôti: "Au moyen âge, le paon était le noble oiseau. À table, avant de le découper, il arrivait que le chevalier fît un vœu d'audace et d'amour qu'il devait ensuite accomplir".¹ En effet, du Moyen Âge au XVIIème siècle, le paon était considéré comme un mets de choix, toutefois... "À vrai dire, le paon appartient moins à la gastronomie qu'à l'histoire. De chair pauvre et sèche, sa vogue sur les tables du Moyen Âge ne s'explique que par sa réputation de « noble oiseau » considéré comme la nourriture « des preux ». On le servait d'ailleurs solennellement, « en bellevue » — comme le héron, autre chair bien médiocre — rôti, mais entièrement reconstitué, pattes et ongles dorés et des flammes, parfois, jaillissant du bec. Le plus éminent personnage de l'assistance découpait et servait l'oiseau, non sans avoir fréquemment prononcé, la main sur le plat, un « vœu d'audace » ou un « vœu d'amour », devant « Dieu, la Très-Sainte-Vierge, les Dames et le Paon ». Les jeunes paons, ou paonneaux, passent pour avoir une chair moins ingrate que les sujets adultes: cela ne va pas encore très loin. Pourtant, le paon a compté des tenants jusque dans la période contemporaine: Pierre Loti, qui n'en était pas à une singularité près, se faisait servir des paons à l'Hortensius et des hérons farcis."²


Dans la mythologie grecque, Héra, fille de Cronos et de Rhéa, reine du ciel et de l'Olympe, prend les cent yeux de son fidèle gardien Argos après sa mort pour les placer sur le plumage d'un paon. D'où, selon la légende, l'origine des plumes ocellées de l'oiseau. Rubens a peint cette scène en 1610 dans "Héra pare les plumes du paon des yeux d'Argos".

 

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Le paon est l'oiseau national de l'Inde où il bénéficie d'un statut particulier. Dans le Gujarat et au Rajasthan, les paons sont considérés comme des animaux sacrés. En effet, le paon est extrêmement présent dans la mythologie hindoue. Krishna porte des plumes de paon sur sa couronne. Skanda, fils de Shiva et dieu de la guerre, a fait du paon son "vahana", le "vahana" étant l'animal servant de véhicule à une divinité. Et Sarasvati, la déesse de la connaissance et des arts, est souvent représentée en compagnie d'un paon. Le paon a reçu ses magnifiques plumes du dieu Indra, le roi de tous les dieux. Un jour qu'Indra était pourchassé par le terrible Ravana, le roi des démons qui possède dix têtes et vingt bras, un paon au plumage brun et terne croisa son chemin et lui demanda pourquoi il courait si vite. Indra lui expliqua la raison, et le paon déploya sa large queue pour qu'Indra puisse se cacher derrière. Ravana s'éloigna sans remarquer le subterfuge et, pour remercier le paon de l'avoir protégé, Indra lui offrit ses splendides couleurs.

Et selon une croyance populaire indienne, l'appel du paon indique que la mousson ne va pas tarder à arriver.

L'art aussi fait la part belle au paon. Dans le palais Chandra Mahal de Jaipur, la capitale du Rajasthan, se trouve la Porte des Paons qui dépeint l'automne avec des motifs en zigzags et de superbes paons qui apparaissent sur cinq bas-reliefs en faisant la roue. Cette porte est surmontée d'un balcon décoré avec les mêmes motifs.


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Le paon est également un papillon dont les ailes ocellées rappellent les motifs de la queue du paon: paon-de-jour, paon-de nuit.


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On ne confondra pas "paon" avec son homonyme "pan", "grand morceau d'étoffe, partie flottante ou tombante d'un vêtement", que nous avons déjà abordé dans un billet précédent: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Le mot "pan" aussi possède son homonyme: Pan, dieu des bergers, des pâturages et des bois dans la mythologie grecque, pourvu de cornes et de pieds de bouc. La flûte de Pan, instrument de musique composé d'un ensemble de tuyaux droits de longueur croissante et reliés ensemble, tire naturellement son nom du dieu Pan. Amoureux de la nymphe Syrinx, Pan la poursuivit de ses ardeurs, mais au moment où il allait l'attraper elle se transforma en roseau sur les rives du fleuve Ladon. Le vent se mit alors à faire bruisser les roseaux et Pan, séduit par ce son qui ressemblait à une plainte, coupa quelques roseaux, les attacha ensemble et créa un instrument de musique auquel il donna le nom de syrinx en souvenir de son amour déçu.


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¹Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, volume 1 - La Poésie du Moyen Âge, Éditions Albin Michel, 1975.

²Dictonnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.