16/05/2014

La lanterne (rouge, mais pas seulement)

 

LANTER~2.JPG

 

 

On trouve la lanterne dans quelques expressions, mais ce n'est pas toujours celle que l'on croit.

 

Le mot "lanterne", qui vient du latin lanterna, a plusieurs significations.

 

Il s'agit tout d'abord d'une boîte à parois transparentes qui abrite une lumière, souvent une bougie. Une lanterne chinoise est une lanterne en papier, généralement coloré. Une lanterne vénitienne est elle aussi en papier de couleur, mais souvent plissée en accordéon et employée dans les fêtes, les illuminations. On peut aussi dire "lampion". Un falot est une lanterne portative emmanchée au bout d'un bâton et que l'on peut porter à la main. Un fanal est un feu ou une lanterne placé(e) en un endroit élevé pour servir de repère ou de signal dans la nuit.

Par analogie, on appelle aussi "lanternes" ou "veilleuses" les feux de position d'une automobile que l'on allume lorsque la visibilité est mauvaise.

 

L'expression "prendre des vessies pour des lanternes" signifie "se faire des illusions sur des choses ou des gens", "se tromper lourdement" ou "croire des choses absurdes". Cette expression est très ancienne, puisqu'elle existe depuis le XIIIème siècle, mais elle se présentait à l'époque sous une autre forme: vendre vessies pour lanternes (vendre vecies por lanternes). Autrefois, au sens figuré, une "vessie" était une "chose sans importance, sans valeur" et le mot "lanterne" utilisé au pluriel avait le sens de "propos sans importance, fadaises"¹. Il existait aussi le mot "lanternerie": discours frivole; "dire des lanterneries". Et on disait "conter des lanternes" ou "lanterner" pour "raconter des balivernes", ainsi que, proverbialement et populairement, "lanterner les oreilles": importuner, fatiguer par des discours impertinents et hors de propos². L'expression "prendre des vessies pour des lanternes" fonctionne sur le principe de la répétition dans le but de souligner la bêtise de quelqu'un qui croit une histoire invraisemblable plutôt qu'une autre qui se révèle être tout aussi absurde.

L'expression varie selon les langues. En italien, on dit prendere lucciole per lanterne: prendre les vers luisants pour des lanternes.

 

La locution familière "être la lanterne rouge" désigne le dernier d'une course sportive, notamment dans le langage du cyclisme, et, par extension, la dernière personne d'une compétition ou d'un classement. Cela vient du signal lumineux placé à l'arrière du dernier véhicule d'un train et qui porte le même nom. Dans un tout autre registre, une lanterne rouge indiquait autrefois qu'une maison close était ouverte. On peut observer de nos jours une image similaire dans le Red Light District d'Amsterdam, où des lumières rouges éclairent toujours les vitrines des prostituées.

 

Du XVIème au XVIIIème siècle, une lanterne était un fanal spécialement destiné à l'éclairage de la voie publique. Pendant la Révolution, il existait l'expression "mettre à la lanterne": pendre quelqu'un aux cordes d'un réverbère. Cette expression avait été inspirée par le cri révolutionnaire "Les aristocrates à la lanterne !" par lequel le peuple réclamait ces exécutions sommaires (Petit Robert). Les premiers réverbères à gaz ont fait leur apparition à la fin du XVIIIème siècle. "Les voleurs de nuit redoutent les réverbères", écrivait  le philosophe et encyclopédiste français Jean le Rond d'Alembert (1717-1783).

 

À partir de la fin du XVIIème siècle, apparaît la "lanterne magique": un appareil muni d'un dispositif optique permettant de projeter, agrandies sur un écran, des images peintes sur verre. C'est de là que vient l'expression "éclairer la lanterne de quelqu'un": fournir à quelqu'un les renseignements nécessaires pour qu'il comprenne clairement. Une expression elle-même inspirée par une fable de Jean-Pierre Claris de Florian, un poète et romancier français qui vécut au XVIIIème siècle. Dans "Le singe qui montre la lanterne magique", "les spectateurs, dans une nuit profonde, écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir" parce que le singe "qui parlait éloquemment n'avait oublié qu'un point: c'était d'éclairer sa lanterne".

 

En architecture, une lanterne est un dôme vitré qui éclaire par en haut un édifice, ou une petite tour percée d'ouvertures laissant passer la lumière, souvent garnie de colonnettes, qui surmonte un bâtiment: la lanterne du Panthéon de Paris. Un lanternon ou lanterneau est une petite lanterne architecturale placée au sommet d'un comble, d'un dôme ou d'un escalier pour en assurer l'aération ou l'éclairage. On appelle aussi comme cela l'ouverture située dans le toit d'une caravane.

 

Une lanterne des morts est un édifice en forme de tour que l'on construisait au Moyen-Âge dans certains cimetières et au sommet duquel on plaçait un fanal la nuit pour en signaler la présence.

 

Aujourd'hui, le verbe "lanterner" signifie "perdre son temps en s'amusant à des riens ou parce que l'on hésite". Synonymes: lambiner, musarder, traîner. Cela est en rapport avec l'ancien sens du verbe que l'on a vu plus haut: raconter des balivernes, donc utiliser son temps inutilement. Au moment de la Révolution française, "lanterner" avait aussi pris la signification de "pendre quelqu'un à un réverbère", l'équivalent de "mettre à la lanterne". Enfin, "faire lanterner quelqu'un", c'est "faire attendre quelqu'un", toujours avec la notion de temps gaspillé, et avec en plus l'idée qu'on se joue de la personne, qu'on la trompe par des promesses vaines et des faux prétextes.

 

Jadis, un lanternier était un allumeur de lanternes publiques ou, selon le contexte, un "diseur de fadaises" ou encore "un homme irrésolu, indéterminé en toutes choses"³. Au XIXème siècle, on qualifiait ainsi un patron de maison close.

 

¹Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

²&³Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835 ("lanterner les oreilles", 1765).

 

07:13 Publié dans Architecture, Culture, Italien | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

23/02/2014

Chiche !

 

troispoischichesdifferents.jpg

 

Le mot "chiche" est d'abord un adjectif issu du latin ciccum qui désigne une chose de peu de valeur, littéralement "membrane qui sépare les grains de la grenade" (Dictionnaire Gaffiot, 1934). Selon une autre source, "chiche" viendrait de "tchitch-", un radical onomatopéique exprimant la petitesse (Larousse).

Une personne qui est chiche est une personne qui répugne à dépenser ce qu'il faudrait, une personne trop parcimonieuse, mais cet usage est aujourd'hui désuet. On dira plus volontiers que cette personne est radine, avare, pingre ou près de ses sous. En revanche, on peut dire qu'un pourboire est chiche si quelqu'un laisse très peu d'argent ou qu'un repas est chiche si l'on n'a pas eu suffisamment à manger. L'expression "être chiche de quelque chose" a le même sens. Quelqu'un qui est chiche de compliments ou de louanges, c'est quelqu'un qui en distribue très peu, voire aucun. L'adjectif a donné un adverbe: chichement. Vivre chichement, c'est vivre avec très peu d'argent. "Tirer le diable par la queue" ou "se serrer la ceinture" sont des expressions synonymes.

Autrefois, on disait proverbialement: il n'est festin que de gens chiches. Comprenez: les gens chiches font grandement les choses quand ils s'y mettent (sous-entendu lorsqu'ils sont animés par l'espoir que cela pourra leur servir à quelque chose). Ou encore: les gens qui vivent avec une grande épargne aiment à paraître magnifiques dans les occasions d'éclat. Et on appelait "chiche-face" une personne qui avait le visage maigre et que le souci ou l'avarice rendaient pâle¹.

 

Et puis il existe le pois chiche, une légumineuse voisine du petit pois. On serait tenté de croire que "pois chiche" signifie "pois de peu de valeur", mais l'étymologie est différente: il s'agit d'une altération du latin cicer, "pois chiche". Le nom de Cicéron, le célèbre orateur, philosophe et homme d'État romain, vient de là. Au XVIème siècle, on disait pois cice: "Le Pois cice cultivé est un petit Légume, bien près semblable à la Lentille. Il a quatre ou cinq tiges, & là dessus de petites feuilles étroites & divisées."² Au sens figuré, on parle d'un pois chiche pour désigner une verrue. La légende dit que Cicéron lui-même ou l'un de ses ancêtres aurait eu une verrue sur le visage, d'où le nom latin de Cicero. Le mot latin cicer se retrouve aujourd'hui notamment dans l'italien cece, l'allemand Kichererbse et l'anglais chick pea.

Le pois chiche est originaire du Proche-Orient. On peut le consommer tel quel, chaud ou froid, en salade par exemple. On le trouve aussi dans le couscous et les falafels. On peut également l'écraser et le mélanger à une purée de sésame composée d'ail écrasé, de sel et de jus de citron pour le présenter sous la forme d'une sauce appelée "houmous", le terme "houmous" signifiant "pois chiche" en arabe. Dans la région de Nice, on mange la socca, une grande galette fine à base de farine de pois chiche originaire de Ligurie.

 

L'interjection "chiche !" exprime un défi lorsqu'une personne nous provoque et qu'on la prend au mot:

-Tu n'oseras jamais faire ça.

-Chiche ! Chiche que j'ose le faire !

Par cette réplique, on indique à notre interlocuteur qu'on accepte de prendre un risque équivalent à la grosseur d'un pois, c'est-à-dire que l'on ne risque finalement pas grand-chose à essayer.

On rencontre aussi le pois chiche dans l'expression "avoir un pois chiche à la place du cerveau" ou "avoir un pois chiche dans la tête": n'avoir pas une once d'intelligence, être complètement stupide. Vous pouvez, si vous le souhaitez, remplacer le pois chiche par le petit pois, la signification restera identique.

 

Le chiche kebab, lui, nous vient de la Turquie, et ce mot a une autre origine, même si en français il s'écrit de la même manière que l'adjectif. En turc, şiş veut dire "broche". Et şiş, pour des raisons phonétiques, est devenu "chiche" en français. Kebap en turc signifie "viande grillée". Mais lorsqu'on est passé au français, le mot s'est transformé pour donner "kebab". Le chiche kebab est une brochette. À ne pas confondre avec le döner kebab, du verbe turc döndürmek qui signifie "tourner". Il s'agit du sandwich bien connu constitué de viande, agneau ou poulet, qui a tourné sous le grill, que l'on découpe en fines lamelles et que l'on accompagne de salade, de tomates et d'oignons, le tout arrosé d'une sauce blanche à base de yaourt nature. Inutile de faire des chichis, c'est une spécialité vraiment délicieuse dont on ne se lasse pas !

 

¹Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

²Histoire des plantes, par Robert Dodoens, Médecin de la Ville de Malines, En Anvers, De l'Imprimerie de Iean Loë, 1557.

 

09:20 Publié dans Allemand, Anglais, Cuisine; gastronomie, Culture, Italien, Latin, Turquie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

19/12/2013

Pas de fêtes de fin d'année sans guirlandes !

44-Frise_d_enfantscouches.jpg

sapin-guirlande-rouge.jpgGuirlandedeJulie.jpg

 

Un mot de saison à quelques jours des fêtes de Noël.

 

Le mot "guirlande" vient de l'italien ghirlanda qui a donné guerlande en ancien français au XIVème siècle. C'est au XVIème siècle que guerlande est devenu "guirlande".

 

À l'origine, le mot désigne un motif ornemental inspiré de la nature, chaîne de fleurs, de feuillage ou de fruits peinte ou sculptée que l'on trouvait dans les palais à l'époque gréco-romaine. Les guirlandes servaient à mettre en valeur les frises et les décorations murales. On suspendait aussi des guirlandes naturelles composées de différentes espèces de feuilles, de fleurs et de fruits aux portes des temples lorsqu'il y avait des fêtes car la guirlande symbolisait l'abondance et la célébration. En architecture, la guirlande est également appelée "feston". Outre les palais mentionnés plus haut, elle figure à l'intérieur et à l'extérieur des monuments et des salles d'assemblées, elle embellit des fenêtres, des portes, des piédestaux, des autels et des tombeaux.

 

Aujourd'hui, une guirlande désigne couramment un cordon décoratif que l'on pend ou que l'on enroule autour de quelque chose. La guirlande qui orne les branches du sapin de Noël est un grand classique, mais il existe toutes sortes de guirlandes: confectionnées avec des fleurs, du papier découpé ou des ampoules électriques pour une guirlande lumineuse que l'on prend plaisir à accrocher aussi bien à Noël qu'en été sur les terrasses. "Girandole" est l'autre nom d'une guirlande lumineuse servant d'enseigne ou de décoration pour une fête. On dit "former", "composer" ou "tresser" une guirlande. Les guirlandes sont aussi présentes dans la nature: on parle de guirlandes de lierre ou de glycine parce que ces plantes ont la particularité de pousser sous la forme de longues tiges qui s'enroulent sur elles-mêmes.

 

Un verbe dérive du mot "guirlande": "enguirlander". Au sens premier qui date du XVIème siècle, ce verbe signifie "décorer avec des guirlandes". Mais aujourd'hui, on ne dit plus: J'ai enguirlandé mon sapin de Noël. Le verbe a acquis une autre signification au début du XXème siècle: gronder, réprimander quelqu'un. Lorsqu'on enguirlande quelqu'un, on utilise une antiphrase, une figure de style consistant à utiliser un mot dans un sens opposé à sa signification véritable. Littéralement, "enguirlander quelqu'un", c'est le couvrir de guirlandes, le couvrir d'éloges au sens figuré, alors qu'on exprime exactement le contraire !

 

Il existe un peintre italien qui s'appelle Domenico Ghirlandaio. Ce peintre a vécu à Florence au XVème siècle. Il tire son nom de l’activité de son père, orfèvre, qui créait des guirlandes pour les coiffures des dames: en italien, ghirlandaio signifie en effet "fabricant de guirlandes".

 

À Paris, à la Bibliothèque nationale de France, on peut admirer un manuscrit poétique du XVIIème siècle appelé "La Guirlande de Julie": un recueil de soixante-deux poésies écrites en l'honneur de la fille du marquis et de la marquise de Rambouillet dont le salon était le lieu de rendez-vous littéraire de nombreux aristocrates, avocats et écrivains célèbres. Parmi eux, le duc de Montausier qui tomba amoureux de Julie et demanda aux habitués du salon d’écrire des madrigaux où chaque fleur d'une guirlande, parmi lesquelles la tulipe, la violette et la fleur de grenade, chante les louanges de la jeune fille.

 

"La guirlande, ou les fleurs enchantées" est un acte de ballet composé par Jean-Philippe Rameau. L'acte de ballet est un genre lyrique combinant spectacle, musique et danse qui était très en vogue en France au XVIIIème siècle. "La guirlande" raconte l'histoire de Zélide et Mirtil, deux amants qui possèdent des guirlandes de fleurs magiques ayant la propriété de rester fraîches aussi longtemps qu'ils restent fidèles l'un à l'autre. Mais un jour Mirtil courtise Amaryllis, et sa guirlande commence à se faner...

 

00:03 Publié dans Architecture, Culture, Italien, Noël | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |