08/07/2014

Roder n'est pas rôder

 

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Il suffit d'un simple accent circonflexe pour changer totalement le sens d'un verbe.

 

"Roder" vient du latin rodere, "ronger". Il est de la même famille que les verbes "éroder" et "corroder". "Roder", c'est user, polir une pièce par le frottement pour que ses angles et ses contours s'adaptent à une autre. On utilise principalement ce verbe dans le langage de l'automobile. Roder les soupapes d'un moteur ou roder un véhicule, c'est faire fonctionner un moteur neuf ou une voiture neuve en prenant des précautions, de manière à ce que les pièces puissent, sans dommage, s'user régulièrement et ainsi s'adapter les unes aux autres aussi parfaitement que possible: on parle d'une voiture bien ou mal rodée. Et il existe l'expression "en rodage": ma voiture est en rodage.

Au sens figuré, "roder" prend le sens de "mettre au point une chose nouvelle par des essais, par la pratique": roder une méthode de travail ou une pièce de théâtre. Une personne aussi peut être rodée, cela veut dire qu'elle a progressivement acquis une expérience dans un domaine particulier et qu'elle est capable de remplir une fonction de façon autonome et en donnant entière satisfaction: ce collaborateur a été rodé à nos méthodes. Le mot "rodage" également fonctionne au sens figuré: le rodage d'une institution politique.


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Le verbe "rôder" dérive du provençal rodar, lui-même issu du latin rotare, "faire tourner"."Rodar: rôder, aller et venir, courir ça et là; arrondir, tourner." Variante: "Rodassiar: de rodar, ne faire que courir, que tourner dans les environs d'un lieu déterminé, comme quelqu'un qui épie, qui cherche l'occasion de faire une mauvaise action."¹ En effet, le sens premier du verbe "rôder" signifie "errer avec une intention suspecte ou hostile": des individus louches rôdent dans la rue, tournent autour de ma maison. Ces individus louches sont bien sûr des "rôdeurs". Le verbe "rôdailler", moins utilisé dans le langage courant, sous-entend aussi que l'on tourne autour de quelqu'un ou de quelque chose dans un but malhonnête.

Le deuxième sens de "rôder", c'est "errer, se promener sans but, au hasard": rôder dans un jardin, dans un parc. Mais vu la connotation péjorative du verbe, on préférera dire "flâner", "déambuler" ou "vadrouiller". 

Le verbe "rôder" est aujourd'hui intransitif. On rôde DANS un lieu. Mais au XVème siècle, on disait: "roder un endroit, roder le pays". Montaigne a utilisé l'expression "roder les yeux" dans ses "Essais" qui datent de la fin du XVIème siècle (CNRTL). Vous aurez remarqué que le verbe s'écrivait sans accent circonflexe, mais à l'époque il n'y avait aucune chance de le confondre avec "roder" dans le sens d'"user" puisque ce dernier verbe est apparu dans la langue française au XVIIIème siècle. Enfin, dans la première moitié du XVIème siècle, "rôder" pouvait également s'orthographier "rauder" (CNRTL).

 

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Il existe une technique de pêche qui s'appelle "pêche à rôder". Cette technique concilie passion de la pêche et amour de la marche car elle consiste à déambuler le long des rives d'un cours d'eau à la recherche d'appâts naturels comme les larves aquatiques et à changer ainsi constamment sa ligne d'emplacement.

 

¹Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

 

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30/03/2014

Bailler, bâiller, bayer

 

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 Trois verbes qui se ressemblent dangereusement, ce qui prête souvent à confusion.

 

Le verbe "bailler" vient du latin bajulare, "porter sur le dos, porter un fardeau". En ancien français, il s'écrivait baillier. Jusqu'au XIIIème siècle, il a conservé son sens étymologique. Il pouvait aussi, dans certains cas, signifier "gouverner, administrer", tout comme baillir, un verbe synonyme qui existait à l'époque (Littré). Baillir a disparu de notre langage, mais il nous a laissé le mot "bailli" qui, aujourd'hui encore, dans l'Ordre de Malte, est un chevalier revêtu d'une dignité qui le place au-dessus des commandeurs et qui lui donne le privilège de porter la grande-croix. Autrefois, le bailli était un personnage investi de fonctions administratives ou judiciaires. On se souvient du bailli Gessler et de son mât surmonté de son chapeau, devant lequel Guillaume Tell était passé sans y prêter la moindre attention, ce qui lui valut d'être condamné à tirer à l'arbalète dans une pomme posée sur la tête de son fils.

À partir du XIIème siècle, "bailler" acquiert en plus le sens de "donner" qui n'existait pas en latin: on disait "bailler un coup de main" ou "bailler des fonds", d'où est issu notre "bailleur de fonds" actuel qui qualifie, dans le langage du droit, celui qui fournit des capitaux à un particulier ou à une société. Il existe aussi le simple "bailleur" qui est la personne qui donne un bien à bail à une autre partie appelée locataire ou preneur: on possède tous un bail à loyer lorsqu'on loue un appartement. "Bailler" dans le sens de "mettre à disposition", "donner à bail" est aujourd'hui vieilli. À propos de bail, on utilise l'expression familière "cela fait un bail" pour dire "cela fait longtemps": cela fait un bail qu'il n'est pas revenu ici.

Autrefois, il y avait l'expression "vous me la baillez belle/bonne". Littéralement, "vous me la (votre parole) donnez belle/bonne", mais à comprendre ironiquement dans le sens de: vous ne me donnez pas votre belle parole, vous ne me dites pas la vérité. Cette expression est aujourd'hui tombée en désuétude. On dira plus volontiers: vous cherchez à me faire croire quelque chose de faux, vous cherchez à me mentir, à me tromper.

 

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"Bâiller" vient du latin populaire bataculare, dérivé de batare: "tenir la bouche ouverte". Au XIIème siècle, le verbe s'écrivait baailler. La double voyelle allongeait le son, rendant ce verbe proche d'une onomatopée. Et c'est cette voyelle "a" doublée qui a donné notre "â" actuel. Lorsqu'on bâille, on fait involontairement une longue et profonde inspiration en ouvrant la bouche sous l'effet de la fatigue, de l'ennui, de la faim ou du sommeil. Familièrement, on dit "bâiller à se décrocher la mâchoire". Par analogie, "bâiller" signifie aussi "être entrouvert, mal fermé ou mal ajusté": la porte bâille au moindre coup de vent, son col bâille sur son cou. Dorénavant, on ne confondra plus un bailleur avec un bâilleur, même si, naturellement, il peut arriver à un bailleur de bâiller. Concernant le bâillement, Gustave Flaubert le définit ainsi dans son "Dictionnaire des idées reçues": "Bâillement.- Il faut dire: "Excusez-moi, ça ne vient pas d'ennui, mais de l'estomac."

Dans la même famille, il y a le bâillon: morceau d'étoffe que l'on met contre la bouche de quelqu'un pour l'empêcher de parler ou de crier. Au sens figuré, le bâillon est un obstacle à la liberté d'expression. Le verbe "bâillonner" reprend ces deux sens, de même que le bâillonnement qui est l'action de bâillonner.

Le verbe "bâiller" a parfois été utilisé dans le sens de "soupirer après quelqu'un ou quelque chose", "désirer ardemment". Au XVIIème siècle, on trouve dans "L'astrologue qui se laisse tomber dans un puits" de Jean de La Fontaine: "C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères." Et Flaubert a écrit dans "Madame Bovary" (1857): "Pauvre petite femme ! ça bâille après l'amour, comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine." Mais cela est une erreur et une confusion avec "bayer".

 

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"Bayer" aussi vient du latin batare, "tenir la bouche ouverte". Au XIIème siècle il s'écrivait baer, puis beer qui a donné le verbe "béer": être largement ouvert. C'est de là que vient l'adjectif "béant". On disait autrefois "béer après quelque chose" dans le sens de "convoiter": béer après les richesses. "Béer" subsiste aujourd'hui sur le plan littéraire dans le sens de "rester la bouche ouverte sous l'effet de certains sentiments" dans des phrases comme "béer d'admiration devant quelqu'un" ou "béer  d'envie, d'étonnement, de curiosité". Dans le langage courant, on préférera l'expression  "rester bouche bée". "Bayer" a exactement le même sens: "Je voulus aller dans la rue pour bayer comme les autres", écrivait dans ses lettres Madame de Sévigné au XVIIème siècle. "Bayer" est en fait une variante de "béer", mais que l'on emploie aujourd'hui uniquement au sens figuré dans la formule familière "bayer aux corneilles": perdre son temps à regarder en l'air niaisement, rêvasser, sous-entendu en ouvrant bêtement la bouche.

Dans le "Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc"¹, on trouve le verbe badar: badauder, niaiser, regarder en ouvrant la bouche; n'être pas bien fermé, être entr'ouvert; bâiller, ouvrir la bouche pour recevoir les aliments; bayer, être ravi d'admiration.

"Le verbe bader qui se disait autrefois pour "tenir la bouche ouverte", et le mot badelory, par lequel on désignait un niais qui regardait avec ébahissement et la bouche béante, forment avec "badaud" une même famille qui a même origine. L'ancien verbe bader se trouve remplacé aujourd'hui par la locution "bayer aux corneilles", qui s'emploie dans le même sens, et qui rappelle bien, comme "badaud", la figure de l'homme qui va bouche béante et qui regarde d'un air étonné."²

Reste une question: pourquoi parle-t-on de corneilles ? C'est sans doute parce que la corneille est un oiseau banal qui souligne la notion de perte de temps à rêvasser à propos de choses inutiles véhiculée par l'expression. La corneille met aussi l'accent sur le côté niais de cette rêverie: pourquoi, en effet, consacrer du temps à regarder passer un oiseau aussi quelconque ? Comme le précise laconiquement Claude Duneton: "parce qu'elles sont en l'air probablement, et que ça donne l'air encore moins futé."³

 

¹Par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1846.

²Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, 5ème édition, Paris, Collection Hetzel, 1869.

³Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

 

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02/12/2013

Vous avez dit lys ?

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Lice, lisse & lys: étude de trois homonymes.

 

 

 

 

Le mot "lice" date du XIIème siècle. À l'origine, une lice était un espace entouré par une clôture, il s'agissait généralement d'un champ, dans lequel se déroulaient des tournois. On parlait de champions qui se mesuraient "dans la lice". Le mot a traversé les siècles en gardant une signification sportive. Aujourd'hui, une lice est soit une palissade entourant un champ de course, soit une bordure marquant la limite intérieure d'une piste d'athlétisme. On retrouve le mot dans une expression qui, elle aussi, a survécu à travers les âges: entrer en lice. Cela veut dire qu'on s'engage dans une compétition ou que l'on intervient dans un débat.

Dans le langage de la chasse à courre, une lice désigne la femelle d'un chien de chasse destinée à la reproduction. Il existe une fable de Jean de La Fontaine baptisée "La lice et sa compagne" dont voici la morale:

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette.
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête,
Il faut que l'on en vienne aux coups;
Il faut plaider, il faut combattre.
Laissez-leur un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.

 

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Le mot "lisse" est surtout connu comme adjectif. Lisse par opposition à rugueux. On parle d'une surface lisse, par exemple: sans aspérité. On utilise aussi l'adjectif dans le sens de "calme", de "paisible": l'eau lisse d'un lac, un ciel lisse. On peut aussi parler de cheveux lisses: qui ne sont pas bouclés. Ou encore d'un visage lisse: concernant un homme, cela indique qu'il est parfaitement rasé. Dans ce cas, il est également possible de recourir à l'adjectif "glabre": sans poils.                      

Une lisse en tant que substantif est un terme technique qui possède plusieurs sens selon l'environnement et la profession: un outil de cordonnier pour polir le cuir, un outil de maçon pour polir les revêtements, une machine à cylindres employée en papeterie pour égaliser la surface du papier, un terme de tissage désignant un fil de métal sur un métier à tisser et, sur un bateau, une pièce de bois ou une barre métallique fixée sur des montants et servant de rambarde.

 

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Le lis ou le lys, on a le choix entre les deux orthographes, est une belle fleur odorante blanche, jaune ou rouge. On rencontre aussi le lys comme terme général pour décrire d'autres plantes: lys des vallées pour muguet et lys d'eau pour nénuphar. En poésie, au sens figuré, un "teint de lys" désigne la peau très pâle d'un visage. En littérature, le lys est le symbole de la pureté, de l'innocence.

En France, à partir du règne de Louis VII, le roi des Francs, et du siège de Damas par les Croisés en 1148, la "fleur de lys" devint l'emblème de la royauté. Louis VII aurait été le premier à choisir la fleur de lys par allusion à son nom de Loys, comme on l'écrivait en ancien français. On serait passé de "fleur de Loys" à "fleur de Louis", puis, enfin, à "fleur de lys"¹. On trouvait la fleur de lys sur les blasons et les armoiries. Une figure héraldique où elle est représentée sous une forme stylisée, jaune sur fond bleu. Pour décrire la France, d'ailleurs, on utilisait à l'époque une expression qui n'existe plus aujourd'hui: on parlait du "Royaume des lys". Cependant, plusieurs théories opposées s'affrontent à ce sujet. Pour certains historiens, il ne s'agirait pas d'une fleur de lys, mais d'un iris des marais, ou iris jaune, choisi au Vème siècle par Clovis, le premier roi des Francs, qui l'aurait mis sur ses bannières pour remplacer les trois crapauds qui les ornaient jusque-là. Pour d'autres, la forme ne représenterait pas une fleur, mais l'embout pointu et crochu de l'angon des Francs, une sorte de javelot ressemblant à un harpon: un symbolisme guerrier tout à fait en adéquation avec l'époque.

Au XVIIème siècle, le Code noir français instaurait les mutilations corporelles pour punir les esclaves noirs qui avaient tenté de s'échapper ou qui avaient commis des vols. Parmi ces mutilations, le marquage au fer rouge d'une fleur de lys. Le Code noir, promulgué par Louis XIV en 1685, était un recueil d'une soixantaine d'articles visant à régler les conditions de vie des esclaves noirs dans les colonies françaises. Vous l'aurez compris, il servait principalement à légitimer les droits du "maître" sur son esclave.

Aujourd'hui, l'emblème de la fleur de lys n'a pas disparu. Il est encore couramment repris comme motif de décoration sur des tapisseries ou des tissus d'ameublement.

Il est aussi visible à l'étranger.

Le drapeau du Québec, nommé le "fleurdisé", est composé d'une croix blanche et de quatre fleurs de lys de la même couleur sur fond azur.

La fleur de lys est l'emblème de la ville italienne de Florence, Firenze venant du latin florens qui signifie "en fleurs". Les terres sur lesquelles la ville s'est établie étaient en effet à l'origine abondamment fleuries. L'emblème figurait sur les premiers florins d'or des Médicis, et ils passèrent ensuite sur les armoiries de nombreuses familles de la noblesse italienne.

 

¹Supplément à l'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres, à Amsterdam, chez M. M.Rey, libraire, 1777.

 

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