30/04/2015

Colle

 

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Le mot "colle" vient du latin populaire colla. C'est un mot qui possède plusieurs sens.


Le premier sens désigne la substance gluante dont on se sert pour faire adhérer entre elles deux surfaces. Il existe toutes sortes de colles pour toutes sortes de matières différentes: colle de bureau, colle à bois ou colle forte, colle à porcelaine, colle à tapisserie, etc. Une "peinture à la colle", "à la tempera" ou "détrempe" est une peinture dont les couleurs ont été broyées et délayées dans de l'eau additionnée d'un agglutinant (gomme, colle ou œuf). Cette technique était très en vogue avant l'apparition de la peinture à l'huile à la fin du Moyen Âge. Tempera, "détrempe", vient de l'italien. Et bien sûr on ne confondra pas "tempera" avec le mot japonais "tempura" qui désigne une beignet très léger de légumes ou de poisson.

Quelques expressions tournent autour de la colle:

-Faites chauffer la colle !: se dit par plaisanterie lorsqu'on entend un bruit de casse. Autrefois, la colle n'existait pas en bâton ou en tube comme aujourd'hui, il fallait la préparer soi-même: "La colle était obtenue à partir de peaux d'animaux (colle de peau), de chutes de parchemin (colle de parchemin), de boules de gui, de sève d'arbre, etc. La colle de peau ou de parchemin, par exemple, était cuite et réduite pendant 8 à 10 h dans un récipient avec de l'eau; elle était ensuite étalée en couches et mise à l'air pour sécher (un peu comme une flaque d'eau qui devient de la glace); lorsqu'elle avait durci, on la brisait et on la conservait dans des bocaux ou des récipients. Pour la liquéfier (on s'en servait pour coller les feuillets des parchemins, mais aussi en enluminure pour lier certains pigments), il fallait en chauffer quelques brisures au bain-marie. D'où l'expression « faites chauffer la colle ! » reprise et rendue célèbre par Francis Blanche et Pierre Dac dans un feuilleton radiophonique".¹ "Faites chauffer la colle" est aussi le nom d'un roman de San-Antonio (Frédéric Dard) paru en 1993.

-Un(e) pot de colle: personne importune dont on n'arrive pas à se débarrasser.

-Vivre à la colle (cette expression est aujourd'hui vieillie): vivre en concubinage.

-Chier dans la colle: dans le langage familier, faire une erreur; créer un problème; exagérer.


Le deuxième sens du mot "colle" se rencontre dans l'argot scolaire: il s'agit d'une interrogation de contrôle à laquelle sont soumis des élèves préparant des examens ou des concours; une colle de physique, d'anglais. Par extension, le mot désigne également une question difficile, embarrassante: poser une colle à quelqu'un. Enfin, le mot renvoie à une punition qui contraint un élève à venir en classe en dehors des heures de cours: deux heures de colle. Synonymes: consigne, retenue.

Le verbe "coller" aussi possède ces deux sens-là: "embarrasser quelqu'un en lui posant une question à laquelle il ne peut pas répondre" et "infliger une retenue à un élève"; il sait tout, il n'y a pas moyen de le coller; j'ai été collé samedi. 


Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le verbe "accoler", "placer côte à côte, assembler, joindre", n'appartient pas du tout à la même famille que "coller". "Accoler" dérive de "col", lui-même homonyme de "colle", d'où une confusion possible. Le mot "col" est issu du latin collum qui a donné également "cou", employé indifféremment avec "col" jusqu'au XVIIème siècle (Petit Robert). Cet ancien usage se retrouve dans l'expression "se hausser, se pousser du col", "chercher à se faire valoir, prendre de grands airs", littéralement "se hausser, se pousser du cou", et dans les noms d'oiseaux tels que le canard "colvert", comprenez "cou vert", et le "torcol", un oiseau grimpeur qui a la particularité d'avoir un cou flexible. Dans la même famille, on rencontre des mots comme "décolleté",  "collier", "collerette", "collet", anciennement "partie du vêtement qui entourait le cou", d'où les expressions "être collet monté" et "prendre/saisir quelqu'un au collet", ainsi que le mot "accolade", "action d'embrasser quelqu'un en mettant les bras autour son cou". Au Moyen Âge, une accolade désignait l'embrassade et le coup donné du plat de l'épée sur l'épaule du chevalier nouvellement adoubé. Aujourd'hui, à la remise d'une décoration, "l'accolade" est le geste qui ébauche une embrassade: donner, recevoir l'accolade. Le deuxième sens du mot "accolade" est le signe topographique en forme de crochet à double courbure servant à grouper certains éléments selon des analogies: { }.

Une dernière précision concernant le verbe "accoler". Autrefois, ce verbe signifiait "étreindre quelqu'un en posant les bras autour de son cou" et pouvait s'utiliser transitivement et pronominalement: il accola affectueusement son camarade; en se revoyant, ils s'accolèrent longuement. Au fil des siècles, il a été concurrencé par l'ancien français embracier, "embrasser", qui finit par le supplanter (CNRTL). En effet, n'oublions pas que le sens premier du verbe "embrasser", que l'on comprend couramment comme "donner un baiser à quelqu'un", est "entourer de ses bras; serrer, étreindre quelqu'un ou quelque chose": le tronc de cet arbre est si gros que deux hommes l'embrasseraient à peine.


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¹Anne Pouget, Le pourquoi des choses. Origines des mots, expressions et usages curieux, tome IV, Cherche-Midi, 2011.

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20/04/2015

Êtes-vous à la page ?

 

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Le mot "page" vient du latin pagina, "partie interne du papyrus découpée en feuillets, avec une seule colonne d'écriture par feuillet; page" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Une page est en effet chacun des deux côtés d'une feuille de papier où l'on peut écrire ou dessiner. Dans "Gargantua" de François Rabelais (1534), on rencontre le mot "pagine": "Quelque pagine de la diuine Escripture".


Certaines pages ont des noms spécifiques. Le premier côté d'une feuille de papier est appelé "recto" ou "belle page" car ce côté est l'endroit de la feuille. L'autre côté est appelé "verso" ou "fausse page" car il est situé au revers de la feuille de papier. Lorsqu'on écrit ou que l'on imprime un texte sur les deux faces d'une page, on écrit/imprime "recto-verso". Dans un livre, la "belle page" est la page de droite, c'est la page côté recto, celle qui est le mieux perçue par le lecteur et qui porte un numéro impair. C'est sur cette page que se trouvent le titre et, le plus souvent, le début d'un nouveau chapitre. La "fausse page", au verso de la "belle page", est la page de gauche d'un livre, celle qui porte un numéro pair. La "page de garde" d'un livre est la feuille blanche placée entre la couverture et la page de titre. La première page d'un journal, celle qui contient les grands titres, se nomme "une": qu'y a-t-il à la une du journal ce matin ?

Quelques expressions tournent autour de la page:

-Être à la page: être au courant de l'actualité ou des dernières tendances de la mode. Cette expression pourrait faire référence à un almanach ouvert à la bonne page, c'est-à-dire la page du jour. Expressions synonymes: être dans le coup, être dans le vent, être de son époque.

-Mettre quelqu'un à la page: "Cette expression argotique ne signifie pas « mettre quelqu'un à la mode », comme on pourrait le croire, mais plutôt le mettre au pas, le ramener à la raison, éventuellement le remettre à sa place. L'expression s'entend majoritairement chez les jeunes."¹

-Tourner la page: ne plus se préoccuper d'une situation difficile, passer à autre chose. Après une rupture amoureuse, il faut savoir tourner la page pour aller de l'avant.

-Syndrome de la page blanche: chez les écrivains, crainte de ne pas trouver l'inspiration au moment de commencer ou de continuer une œuvre. On peut aussi dire: angoisse/peur de la page blanche. Le terme savant de cette peur est "leucosélophobie" (substantif féminin).


Par métonymie, le mot "page" fait aussi référence à ce qui est inscrit ou imprimé sur une page: lire une page, finir sa page. Par extension, on parle d'une "page de publicité" qui passe à la télévision. Sur Internet également, il y a des pages. On qualifie de "page-écran" l'ensemble des informations qui apparaissent sur toute la surface de l'écran d'un terminal. Une "page Web" est une page-écran qui fait partie d'un site Web et qui contient des liens vers d'autres pages. La "page d'accueil" est la première page d'un site Web qui s'affiche lors d'une connexion, qui fournit une présentation générale du site et qui donne accès à l'ensemble des rubriques qu'il contient; anglicisme synonyme: home page. La page Web d'un réseau social sur laquelle quelqu'un publie des informations est appelée "mur": j'ai posté un statut sur mon mur Facebook. La "mise en page(s)" est l'opération par laquelle on dispose graphiquement tout ce qui doit rentrer dans un texte (blancs, titres, légendes, illustrations, etc.), autant dans un journal en version papier que sur une page Web. Pour un journal en version papier, ce travail précède l'impression et aboutit à la création d'une "maquette".


Au sens figuré, la page caractérise une partie de la vie d'un individu ou une période de l'histoire d'un groupe de personnes ou d'une nation: une des pages les plus heureuses du XXème siècle; la plus belle page de ma vie. Dans le même sens et le même registre, on peut utiliser le mot "chapitre": un chapitre glorieux ou peu glorieux de l'histoire d'un pays.


Revenons au livre avec le "marque-page" ou "signet": morceau de papier ou de tissu que l'on place entre deux pages d'un ouvrage en le laissant dépasser, de manière à pouvoir reprendre ultérieurement sa lecture là où on l'avait interrompue ou pour pouvoir retrouver facilement un passage en particulier. La "pagination" est la manière de numéroter les pages: la pagination de ce livre commence après le titre; la pagination de la préface est en chiffres romains.


On ne confondra pas la page avec le page, anciennement un jeune noble placé au service d'un seigneur pour apprendre le métier des armes. On rencontrait autrefois la locution "être hardi/effronté comme un page". On ne confondra pas non plus le page avec le pageot, "lit" en argot. Variante orthographique: pajot. Et en forme abrégée: page (substantif masculin). Le mot "pageot" pourrait tirer son origine de "paillot": petite paillasse (ce terme est aujourd'hui vieilli). Et il existe les verbes "se pager" et "se pageoter/pajoter": se mettre au lit, se coucher. D'autres mots que "pageot" désignent le lit en argot: paddock, pieu, plumard et pucier.


¹Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.


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30/03/2015

Paon

paon_bleu_dage_0g.jpgÀ l'approche de Pâques, oublions pour une fois les poules, les canards et les lapins pour nous concentrer sur un oiseau à l'apparence majestueuse.

Le paon bleu est originaire d'Asie. Le mâle arbore un magnifique plumage bleu mêlé de vert, une aigrette en couronne et une longue queue dont les plumes portent des taches en forme d'yeux: on parle de plumes "ocellées", le terme "ocelle", dérivé du latin ocellus, "petit œil", diminutif de oculus, se rapportant à une tache arrondie dont le centre est d'une autre couleur que la circonférence, présente sur la peau, les ailes ou les plumes de certains animaux. Le paon a la particularité de pouvoir redresser les plumes de sa queue pour les déployer en éventail lorsqu'il accomplit une parade nuptiale: on dit alors que le paon "fait la roue". La femelle du paon est la paonne (le mot se prononce "panne") , dont le plumage, en comparaison de celui du mâle, est tout à fait terne. Le petit du paon est le paonneau (le mot se prononce "panneau"). Le cri aigu du paon n'est pas aussi beau que sa chatoyante livrée: on dit que le paon braille ou criaille. Il existe aussi des paons blancs, plus rares, au plumage immaculé, autant chez le mâle que chez la femelle (pour tout savoir sur le paon: http://www.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/paon/184039).


Le paon est présent dans quelques expressions:

-Pousser des cris de paon: pousser des cris très aigus; au sens figuré, protester bruyamment.

-Être vaniteux/orgueilleux comme un paon (en référence au fait que le paon fait le beau lorsqu'il fait la roue). Toutefois, l'écrivain Michel Tournier nous offre un point de vue radicalement différent dans "Les Météores" (1975): "Parce qu'il « fait la roue », le paon a une réputation de vanité. C'est doublement faux. Le paon ne fait pas la roue. Il n'est pas vaniteux, il est exhibitionniste. Car en fait de roue, le paon se déculotte et montre son cul."

-Faire le paon: prendre des airs avantageux, se pavaner. On qualifie aussi de "paon" un homme prétentieux.

-Se parer des plumes du paon: s'attribuer des mérites que l'on ne possède pas. Cette expression tire son origine d'une fable de Jean de La Fontaine, lui-même inspiré par le fabuliste latin Phèdre, "Le geai paré des plumes du paon" (livre IV, fable 9).

-Bleu paon: couleur bleu-vert qui rappelle bien sûr le plumage du paon.

-Faire la queue de paon: dans le langage des dégustateurs de vin, se dit d'un vin dont l'ampleur en bouche est exceptionnelle.

-Vœu de paon. Au Moyen Âge, vœu solennel prononcé lors d'un banquet au cours duquel était servi un paon rôti: "Au moyen âge, le paon était le noble oiseau. À table, avant de le découper, il arrivait que le chevalier fît un vœu d'audace et d'amour qu'il devait ensuite accomplir".¹ En effet, du Moyen Âge au XVIIème siècle, le paon était considéré comme un mets de choix, toutefois... "À vrai dire, le paon appartient moins à la gastronomie qu'à l'histoire. De chair pauvre et sèche, sa vogue sur les tables du Moyen Âge ne s'explique que par sa réputation de « noble oiseau » considéré comme la nourriture « des preux ». On le servait d'ailleurs solennellement, « en bellevue » — comme le héron, autre chair bien médiocre — rôti, mais entièrement reconstitué, pattes et ongles dorés et des flammes, parfois, jaillissant du bec. Le plus éminent personnage de l'assistance découpait et servait l'oiseau, non sans avoir fréquemment prononcé, la main sur le plat, un « vœu d'audace » ou un « vœu d'amour », devant « Dieu, la Très-Sainte-Vierge, les Dames et le Paon ». Les jeunes paons, ou paonneaux, passent pour avoir une chair moins ingrate que les sujets adultes: cela ne va pas encore très loin. Pourtant, le paon a compté des tenants jusque dans la période contemporaine: Pierre Loti, qui n'en était pas à une singularité près, se faisait servir des paons à l'Hortensius et des hérons farcis."²


Dans la mythologie grecque, Héra, fille de Cronos et de Rhéa, reine du ciel et de l'Olympe, prend les cent yeux de son fidèle gardien Argos après sa mort pour les placer sur le plumage d'un paon. D'où, selon la légende, l'origine des plumes ocellées de l'oiseau. Rubens a peint cette scène en 1610 dans "Héra pare les plumes du paon des yeux d'Argos".

 

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Le paon est l'oiseau national de l'Inde où il bénéficie d'un statut particulier. Dans le Gujarat et au Rajasthan, les paons sont considérés comme des animaux sacrés. En effet, le paon est extrêmement présent dans la mythologie hindoue. Krishna porte des plumes de paon sur sa couronne. Skanda, fils de Shiva et dieu de la guerre, a fait du paon son "vahana", le "vahana" étant l'animal servant de véhicule à une divinité. Et Sarasvati, la déesse de la connaissance et des arts, est souvent représentée en compagnie d'un paon. Le paon a reçu ses magnifiques plumes du dieu Indra, le roi de tous les dieux. Un jour qu'Indra était pourchassé par le terrible Ravana, le roi des démons qui possède dix têtes et vingt bras, un paon au plumage brun et terne croisa son chemin et lui demanda pourquoi il courait si vite. Indra lui expliqua la raison, et le paon déploya sa large queue pour qu'Indra puisse se cacher derrière. Ravana s'éloigna sans remarquer le subterfuge et, pour remercier le paon de l'avoir protégé, Indra lui offrit ses splendides couleurs.

Et selon une croyance populaire indienne, l'appel du paon indique que la mousson ne va pas tarder à arriver.

L'art aussi fait la part belle au paon. Dans le palais Chandra Mahal de Jaipur, la capitale du Rajasthan, se trouve la Porte des Paons qui dépeint l'automne avec des motifs en zigzags et de superbes paons qui apparaissent sur cinq bas-reliefs en faisant la roue. Cette porte est surmontée d'un balcon décoré avec les mêmes motifs.


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Le paon est également un papillon dont les ailes ocellées rappellent les motifs de la queue du paon: paon-de-jour, paon-de nuit.


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On ne confondra pas "paon" avec son homonyme "pan", "grand morceau d'étoffe, partie flottante ou tombante d'un vêtement", que nous avons déjà abordé dans un billet précédent: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Le mot "pan" aussi possède son homonyme: Pan, dieu des bergers, des pâturages et des bois dans la mythologie grecque, pourvu de cornes et de pieds de bouc. La flûte de Pan, instrument de musique composé d'un ensemble de tuyaux droits de longueur croissante et reliés ensemble, tire naturellement son nom du dieu Pan. Amoureux de la nymphe Syrinx, Pan la poursuivit de ses ardeurs, mais au moment où il allait l'attraper elle se transforma en roseau sur les rives du fleuve Ladon. Le vent se mit alors à faire bruisser les roseaux et Pan, séduit par ce son qui ressemblait à une plainte, coupa quelques roseaux, les attacha ensemble et créa un instrument de musique auquel il donna le nom de syrinx en souvenir de son amour déçu.


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¹Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, volume 1 - La Poésie du Moyen Âge, Éditions Albin Michel, 1975.

²Dictonnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.