14/11/2015

Exprès ou express ?

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"Exprès" et "express" sont deux adjectifs qui se prononcent de façon identique. Ils ont toutefois des sens bien distincts. Éclairage.

 

"Exprès" vient du latin expressus, participe passé de exprimere, "faire sortir en pressant, extraire, exprimer". En effet, "exprès" signifie "nettement exprimé, catégorique": ordre exprès, défense expresse. Adjectifs synonymes: explicite, formel. Sous une forme invariable, "exprès" prend le sens de "remis sans délai au destinataire": lettre exprès, envoi (par) exprès. Et cet adjectif invariable peut se transformer en substantif: un exprès, envoi qui porte cette mention.

 

"Express" est toujours invariable. "Express" vient de l'anglais express, lui-même tirant son origine du latin expressus que nous venons de voir. "Express", qui est apparu dans la langue française à la fin du XIXème siècle, veut dire "qui assure un service, une liaison rapide": un "train express" ne s'arrête que dans les gares importantes et son horaire est étudié pour desservir les principales correspondances. Autrefois, on utilisait "express" sous forme de substantif pour désigner un train express: prendre l'express de 20h00; l'Orient-Express. En France, le terme "R.E.R." est la forme abrégée de "réseau express régional". On parle aussi de routes ou de voies express: dont les chaussées sont à sens unique, ce qui permet une circulation plus rapide, et interdites à certains véhicules lents.

"Express" qualifie aussi quelque chose qui se prépare rapidement: un repas express. On peut aussi dire: repas minute.

Un "expresso", "café express" ou simplement "express" est un café très corsé à l'arôme puissant, obtenu par le passage de vapeur d'eau sous haute pression à travers de la poudre de café. On retrouve bien sûr la même origine: "expresso" est tiré de l'italien espresso, lui-même venant du latin exprimere, "extraire par pression". 

En Suisse romande, nous possédons de nombreux régionalismes pour désigner les différentes sortes de cafés. Un "café au lait" se dit "renversé" et on emploie le mot italien ristretto, parfois francisé en "ristrette", à la place de "café serré". Un autre usage suisse romand est de dire "café sans caféine", alors qu'en France ont dit "café décaféiné" ou "déca" en abrégé. Et on appelle "café complet" un repas léger du soir composé de pain, fromage, beurre et confiture accompagnés de café au lait. L'expression "café complet" n'est pas seulement présente en Suisse romande. Elle est aussi utilisée telle quelle en Suisse alémanique, tandis que les Tessinois l'ont rebaptisée caffè completo. Enfin, on nomme "sous-tasse" la soucoupe sur laquelle on pose une tasse à café ou à thé.¹

 

Revenons à "exprès" qui est également un adverbe signifiant "avec une intention spéciale, à dessein". En tant qu'adverbe, le "s" final ne se prononce pas, contrairement à l'adjectif. Adverbes synonymes: délibérément, intentionnellement, spécialement, volontairement. Je suis venu exprès/tout exprès pour vous voir. Dans le langage courant, on utilise aussi souvent l'expression "faire exprès": excusez-moi, je ne l'ai pas fait exprès; il/elle fait exprès de vous contredire. Familièrement, on dit "c'est exprès": c'est voulu, c'est intentionnel. Toujours dans le registre familier, on peut aussi dire: c'est fait pour. Enfin, un "fait exprès" qualifie une coïncidence curieuse et plus ou moins fâcheuse qui, bien que due au hasard, semble planifiée: nous étions pressés et comme un fait exprès (comme par un fait exprès), le bus avait du retard.

 

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¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994; Dictionnaire suisse romand, particularités lexicales du français contemporain, Éditions Zoé, 1997.

Pour en savoir davantage sur le "parler romand": http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/11/14/le-parle...

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30/09/2015

Précédant, précédemment, précédent

 

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 Analyse du verbe "précéder" et de ses mots dérivés qui représentent un véritable casse-tête orthographique.

 

Le verbe "précéder" vient du latin præcedere, "marcher devant, précéder, devancer". Il possède plusieurs sens différents.

- "Précéder" peut signifier "exister, se produire avant dans le temps": ma maladie fut précédée d'une énorme fatigue; la lumière métallique qui précède l'orage. On utilise aussi souvent le verbe sans objet direct: dans le chapitre qui précède, dans les jours qui ont précédé. Adjectif synonyme: précédent; dans le chapitre précédent (antérieur), le jour précédent (la veille), dans les semaines précédentes. Attention à ne pas confondre "précédent" avec le participe présent "précédant": la journée précédant le début des élections fut particulièrement agitée. Le participe présent est un verbe invariable qui s'emploie avec un complément ("le début des élections"), alors que l'adjectif "précédent" s'accorde avec le substantif auquel il se rapporte.

Dans ce cas on parle d'un "adjectif verbal": participe présent employé comme adjectif avec un changement d'orthographe. Le verbe "précéder" n'est pas le seul à causer des confusions, voici un tableau récapitulatif:

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Pour ajouter encore à la confusion, précisons que le mot "précédent" n'est pas seulement un adjectif verbal. Il peut également être utilisé comme substantif dans le sens de "fait antérieur que l'on invoque comme autorité": un précédent juridique; cette décision ne constituera certainement pas un précédent. La locution "sans précédent" signifie "unique en son genre, qui ne s'est encore jamais produit": une crise, un succès, une mobilisation sans précédent. On peut aussi dire "sans exemple": c'est une aventure sans exemple (c'est une aventure extraordinaire, unique).

- "Précéder" possède également le sens de "être, aller, marcher devant quelqu'un ou quelque chose": précéder quelqu'un pour lui montrer le chemin (verbe synonyme: passer devant); la voiture présidentielle était précédée par plusieurs motards. Au sens figuré, "avoir été avant quelqu'un dans l'occupation d'une fonction": la personne qui vous a précédé(e) dans ce poste est partie à l'étranger. On parle alors d'un "prédécesseur", mot qui fait bien sûr partie de la famille du verbe "précéder". Concernant la forme féminine de ce mot, on rencontre plusieurs variantes: "prédécesseure" (selon la même règle en vigueur que "professeure", "auteure" ou "procureure"), "prédécesseresse" (terme que l'on rencontre à la fin du XIXème siècle chez Pierre de Bourdeille) ou "prédécessrice", mot encore plus ancien puisqu'il apparaît en 1757 dans un ouvrage intitulé "Mesdemoiselles de Marsanges, quatrième partie", par Gabrielle Suzanne Barbot et Jean-Baptiste de Gaallon de Villeneuve.

- Troisième et dernier sens, "précéder" c'est aussi "arriver à un endroit avant quelqu'un": il/elle m'a précédé(e) au bureau de quelques minutes. Et, au sens figuré, "accomplir quelque chose avant quelqu'un d'autre": précéder quelqu'un dans la voie d'une découverte; nous avons été précédés dans cette recherche par une équipe concurrente. Verbe synonyme: devancer.

Quelqu'un qui prépare la voie et annonce un mouvement ou une découverte est un "précurseur", du latin præcursor, "qui court devant", mot lui-même tiré du verbe præcurrere, "courir devant, aller en avant promptement". "Précurseur" n'appartient pas à la famille du verbe "précéder". Il se rattache au verbe "courir" et à ses dérivés ("accourir", "concourir", "parcourir", etc.)

Enfin, il existe l'adverbe "précédemment": une loi précédemment en vigueur; nous avons dit précédemment que nous allions fixer de nouvelles règles. Adverbes synonymes: auparavant, antérieurement.

L'anglais a emprunté to precede ("précéder"), preceding ("précédent" adjectif) et precedent ("précédent" substantif).

 

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16/05/2015

Genette

 

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La genette est un petit carnivore de forme allongée, à la robe tachetée, et pourvu d'une longue queue rayée de noir et de blanc. "Genette" vient de l'espagnol jineta ou gineta, mot lui-même d'origine arabe. En effet, cette prédatrice aux airs de panthère est arrivée d'Afrique dans le sud-ouest de l'Europe probablement avec les Sarrasins lors de l'occupation de l'Espagne du VIIIème au XVème siècles. Les Maures avaient domestiqué cet animal, s'en servant comme dératiseur et animal de compagnie. Lorsque Charles Martel gagna contre les Sarrasins en 726, il trouva des genettes vivantes et de nombreuses peaux dans le butin dérobé, et c'est suite à cette découverte qu'il créa l'Ordre de la Genette: "nom d'un Ordre de Chevalerie, institué par Charles Martel, Duc des François, & Maire du Palais de France, l'an 726, après la victoire qu'il remporta sur Abderame Prince des Sarrazins. Parmi les dépouilles des ennemis, on trouva grande quantité de riches fourrures de Genettes, & même plusieurs de ces animaux en vie, que l'on présenta à Charles Martel, qui en donna aux Princes et aux Seigneurs de son armée; & pour conserver la mémoire d'une bataille si considérable, institua un Ordre, qu'il nomma de la Genette. Charles donna le collier de cet Ordre à seize Chevaliers. Ce Collier était d'or à trois chaînes entrelacées de Roses émaillées de rouge: et au bout pendait une Genette d'or, émaillée de noir & de rouge, au collier de France bordé d'or; la Genette posée sur une terrasse émaillée de fleurs."¹

Au Moyen Âge, en Europe aussi, la genette a été apprivoisée par les seigneurs pour sa grâce et sa noblesse. Elle a rapidement trouvé une place de choix dans les châteaux où elle semait la terreur parmi les rongeurs et protégeait de la peste. Mais au fil des siècles, cette place lui a été ravie par un prédateur beaucoup plus docile: le chat. Délaissée, la genette est retournée à la vie sauvage.

Mais la genette n'a pas toujours été choyée dans les foyers. Elle a aussi été victime de sa fourrure. "Elle faisait au Moyen-Âge l'objet d'une chasse intense; non seulement la genette commune, au pelage « mirouetté et tavelé de noir », mais surtout celle que les auteurs du temps nomment « la genette rare » et décrivent comme un animal qui a « le poil noir et luisant comme un satin ou panne de velours noir: elle est marquetée et mirouettée de placques et taches rousses, qui tirent sur le rouge d'une merveilleuse beauté »."²

Aujourd'hui, la genette est un animal mystérieux qui ne se laisse jamais voir. Son agilité, tout comme sa discrétion, sont légendaires. Ses proies favorites sont les souris, les mulots et les campagnols. Elle est présente dans la péninsule ibérique, en France jusqu'à la Loire et jusqu'au Rhône, qu'elle aurait franchi ces vingt ou trente dernières années.

En 1927, une genette a été trouvée dans le canton de Vaud, comme l'atteste le Bulletin de la Société Vaudoise des Sciences Naturelles publié le 23 mars de cette année-là, qui revient sur l'aire de répartition de cet animal: http://retro.seals.ch/digbib/view?pid=bsv-002:1925-1929:5....


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Gérard Genette est un critique littéraire et théoricien de la littérature que tout étudiant en lettres qui se respecte se doit d'avoir lu, en particulier ses travaux sur la narratologie ("Figures III", 1972).


 

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On ne confondra pas la genette avec le genêt, buisson ou arbuste à fleurs jaunes, blanches ou rouges très odorantes. On rencontre le terme "gineste" chez Jean Giono: "C'est pas ma faute si j'ai coursé tout le jour, dans la gineste et le labour" (Colline, 1929); "La gineste craquait sous ses pieds, les genévriers écrasés criaient" (Regain, 1930). Le fruit aromatique du genévrier, violet ou noir, est le genièvre. On l'utilise en cuisine, notamment pour aromatiser la choucroute, et en eau-de-vie. Revenons au genêt qui figure dans l'histoire avec la famille des Plantagenêt, une dynastie de rois qui, au Moyen Âge, régnèrent sur la France et l'Angleterre. Ce nom aurait d'abord été le surnom donné à un ancêtre de cette famille, Geoffroy V, comte d'Anjou et du Maine au XIIème siècle, parce que selon la légende il aimait porter une branche de genêt accrochée à son chapeau.

On ne confondra pas non plus le genêt avec le genet, petit cheval de race espagnol, "genet" venant de l'espagnol jinete, mot lui-même issu de Zenata ou Zeneta, nom donné aux cavaliers d'une tribu berbère qui avaient une manière bien à eux de monter à cheval: avec les jambes pliées parce que les étriers étaient placés très haut sur les flancs du cheval. Zenata/Zeneta a donné en espagnol l'expression montar a la jineta, "monter à la genette": "L'équitation à la jineta est l'ancêtre de l'équitation tauromachique. C'est une forme antique ibérique de combattre à cheval. Elle s'oppose au mode d'équitation à la brida utilisé par les peuples du nord de l'Europe. Les cavaliers chaussaient court, étaient armés de javelots et de sabres et pratiquaient la technique de l'escarmouche".³

Comme la genette, le genet aussi possède son écrivain: Jean Genet (1910-1986), auteur de poèmes, de romans et de pièces de théâtre, parmi lesquels le "Journal du voleur" (1949), roman autobiographique où l'auteur raconte sa vie faite d'errances, de misère et de prostitution, et les pièces de théâtre "Les bonnes" (1947) et "Le balcon" (1956). Jean-Paul Sartre lui a consacré un essai de 690 pages: "Saint Genet, comédien et martyr" (1952). Un essai en forme de reconnaissance et de consécration, puisque les premiers romans de Jean Genet ont été censurés à leur parution car on les jugeait pornographiques et choquants en raison de leurs sujets sulfureux abordés dans un langage cru et teinté d'érotisme: le monde de la prison, des voyous, des travestis et des maquereaux. Jean Genet a aussi rédigé un essai sur un sculpteur et peintre suisse: Alberto Giacometti (1901-1966). Entre 1954 et 1957, Alberto Giacometti rencontra souvent Jean Genet pour des séances de pose qui ont abouti à quatre dessins et trois tableaux de l'écrivain. C'est de ces séances de travail qu'est né l'essai de Jean Genet: "L'atelier d'Alberto Giacometti" (1958).


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"Portait de Jean Genet" (1955), Centre Georges Pompidou, Paris


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¹Supplément, ou troisième volume du Grand dictionnaire historique, par l'abbé Louis Moréri, 1689.

²Lucien-Jean Bord et Jean-Pierre Mugg, La chasse au Moyen Âge, Éditions du Gerfaut, 2008.

³Anne-Marie Quint, Le conte et la lettre dans l'espace lusophone, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.