08/02/2015

Crisser, grincer, grincheux

 

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Quelque chose qui crisse produit un son aigu de frottement, le plus souvent désagréable: faire crisser les pneus d'une voiture dans un virage, gravier qui crisse sous les pas, craie qui crisse sur le tableau noir. Dans un registre auditif plus plaisant, les cigales, les grillons et les sauterelles aussi crissent en frottant leurs ailes.

Le verbe "crisser" est intransitif: il ne peut pas être suivi d'un objet direct, sauf s'il est précédé du verbe "faire". C'est le cas également pour le verbe "grincer", proche de "crisser": impossible en effet de grincer quelque chose, c'est toujours quelque chose qui grince ou que l'on fait grincer. "Grincer", forme nasalisée de l'ancien verbe grisser, lui-même doublet de "crisser" (CNRTL), c'est émettre un son aigre en serrant les dents les unes contre les autres sous l'action de l'agacement, de la douleur ou de la colère: grincer des dents. On peut aussi "crisser des dents", mais cela se dit moins couramment. Dans le langage médical, la tendance à grincer des dents pendant le sommeil ou par habitude maniaque s'appelle "bruxisme" ou "bruxomanie". Pour autre chose que les dents, "grincer" équivaut à produire un son aigu et prolongé, pénible pour les oreilles: porte qui grince. Enfin, tout comme le verbe "crisser", "grincer" aussi possède son animal: on dit que la chauve-souris grince lorsqu'elle crie.

Autrefois, le verbe "grincher" était synonyme de "grincer". Cet emploi est aujourd'hui vieilli, mais il reste l'adjectif "grincheux" qui qualifie quelqu'un qui est d'humeur maussade et revêche, "grincheux" signifiant littéralement "qui grince facilement des dents". Synonymes: acariâtre, grognon, hargneux. En Suisse romande, on utilise le régionalisme "gringe" ou "grinche". "La forme gringe domine largement dans les cantons de Vaud, du Valais, de Genève et de Neuchâtel; grinche est la forme la plus fréquente dans les cantons de Berne et du Jura, mais on la relève aussi sporadiquement dans les cantons de Vaud, de Fribourg et de Neuchâtel."¹

Au Québec, c'est le terme "marabout" qui désigne une personne de mauvaise humeur, désagréable et irritable: le matin, il/elle est très marabout. Cette acception du mot viendrait de la deuxième partie du XIXème siècle où "marabout" était un terme populaire qui définissait un homme laid et mal bâti (Petit Robert). Dans le Glossaire du Morvan; étude sur le langage de cette contrée comparé avec les principaux dialectes ou patois de la France, de la Belgique wallonne, et de la Suisse romande par Eugène de Chambure (1878), on retrouve le mot "marabou": "Petite marmite sur trois pieds et en fonte. Le « marabou » morvandeau n'a point d'anse. D'où vient ce terme ? Acceptera-t-on pour cet humble ustensile de la plus humble des cuisines l'explication donnée pour le « marabou » à anse dans lequel on fait chauffer de l'eau ? A-t-il été appelé ainsi parce qu'il ressemble à un petit temple rustique desservi par un marabout ! Ce serait bien ingénieux. En rouchi on appelle « marabou » un gros homme trapu. Verra-t-on dans cette qualification le portrait du desservant ?"

Revenons au verbe "crisser", et repartons pour le Québec où ce verbe, dérivé du juron "Christ !", juron d'origine religieuse comme d'ailleurs beaucoup de jurons québécois², possède une autre signification que la nôtre dans le langage populaire, avec en plus un emploi transitif: "envoyer, jeter, rejeter". Crisser quelqu'un dehors: mettre quelqu'un à la porte. Crisser une claque à quelqu'un: donner une claque à quelqu'un. On peut aussi utiliser ce verbe pronominalement: "se crisser de quelque chose" ou "s'en crisser", c'est se foutre royalement d'une situation.

Terminons sur une note étymologique et historique: "crisser" viendrait de l'ancien bas francique kriskjan, "pousser un cri strident, grincer des dents", que l'on peut déduire du moyen néerlandais crîscen, crijsscen et du moyen bas allemand krischen, krisken (CNRTL). Le francique était la langue parlée par les Francs, un peuple germanique apparu au moment des grandes invasions barbares. Lors de la dernière vague de ces invasions, entre 486 et 511, les Francs de Clovis conquièrent la Gaule. À l'Empire romain disparu en Occident en 476, succède une mosaïque de royaumes barbares dont un seul a survécu, celui des Francs, qui a donné son nom à la France et aux Français. Le francique, en revanche, est une langue qui s'est éteinte au VIIIème siècle.

Le dictionnaire Littré, quant à lui, voit dans l'origine du verbe "crisser" une simple onomatopée.


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¹Dictionnaire suisse romand, particularités lexicales du français contemporain, conçu et rédigé par André Thibault, Éditions Zoé, 1997.

²Citons entre autres "tabarnac !" ou "tabarnak !" (tiré de "tabernacle") et "câlice !" qui fait bien sûr référence au calice de la religion catholique.


19/09/2014

Bricole

 

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Analyse d'un mot qui a connu une évolution sémantique complexe.


Dans le langage courant, le mot "bricole" qualifie une occupation insignifiante ou une chose de peu de valeur: occuper son temps libre à des bricoles; offrir, aller manger une petite bricole. Pour parler d'une chose qui a peu d'importance, on peut aussi utiliser les mots "babiole", "broutille" ou "vétille". Au Québec, on dit "bébelle": dépenser son argent à des bébelles. Au pluriel, ce sont des jouets: range tes bébelles. Enfin, le dernier sens du mot "bébelle" est "gadget".


Autrefois, le mot "bricole" avait nettement plus d'envergure qu'il n'en possède aujourd'hui. En effet, au Moyen Âge, une "bricole", appelée aussi "pierrière", faisait référence à une arme défensive qui se présentait sous la forme d'une catapulte à courroies: une machine de guerre pour lancer des pierres sur l'ennemi. Quant au verbe "bricoler", par allusion à la trajectoire des pierres propulsées par la catapulte, il voulait dire "zigzaguer; ricocher, biaiser" (Petit Robert).

À partir du XVIème siècle, lorsque la catapulte devient obsolète, le mot "bricole" prend le sens de "tromperie". On disait "donner une bricole à quelqu'un" pour dire "tromper quelqu'un en lui faisant entendre une chose pour une autre". Le dictionnaire de l'Académie française du XVIIIème siècle précise que "cela ne se dit guère qu'en parlant d'une menterie qu'un valet fait à son maître". L'édition du XIXème siècle, elle, relève que des expressions comme "jouer de bricole" et "n'aller que par bricoles" ("user de voies trompeuses et détournées"), "sont maintenant peu usitées".

Au pluriel, des "bricoles" étaient "une espèce de rets ou de filets pour prendre des cerfs, des daims: tendre les bricoles, le cerf a donné dans les bricoles". On retrouve ici le sens de tromperie et de ruse hérité de la catapulte et adapté au domaine de la chasse. Aujourd'hui, dans le langage populaire, "bricole" employé au pluriel a le sens d'"ennuis": si tu continues, il va t'arriver des bricoles. Cela pourrait venir des filets d'autrefois qui piégeaient les animaux et leur réservaient un sort funeste.

Enfin, on disait figurément et adverbialement "de bricole, par bricole" pour dire "indirectement": "s'il ne peut parvenir là directement, il y viendra de bricole". Là encore, c'est le sens de "moyen détourné pour parvenir à ses fins en usant d'un stratagème" qui prédomine. 

Au XVIIème siècle, le mot "bricole" acquiert le sens érotique de "bricole masculine". Et le verbe "bricoler" suit le mouvement avec l'expression "bricoler une femme". Une autre expression, "mettre en la bricole", signifiait "tromper" dans le langage  de la relation amoureuse¹. Mais comment en est-on arrivé au sens actuel de "chose de peu de valeur" ? Voici la réponse: "L'emploi érotique du terme "bricole", qui désigne aussi plus généralement l'acte sexuel en un sens analogue à celui de "bagatelle", contribue probablement à la généralisation du sens euphémistique que nous utilisons aujourd'hui - "petite chose sans importance " (Alain Rey, 1995)"². De là aussi, vraisemblablement, le sens moderne de "bricoler", apparu au XIXème siècle: s'occuper chez soi à de petits travaux manuels (aménagements, réparations, etc.)


"Bricole" dériverait de l'ancien français bric ou briche, "piège à prendre les bêtes", bric/briche se rattachant au radical germanique brech, "rompre, briser" (Littré): on pense naturellement à l'allemand brechen et à l'anglais break, "casser", la catapulte servant en effet à démolir les murailles de l'ennemi. Il existe un mot en moyen néerlandais qui appartient également à la famille de l'allemand brechen: bricke ou brike, "morceau, débris".

"Bricole" pourrait aussi être issu de l'italien briccola, "catapulte", attesté par le latin médiéval de Gênes aux XIIème et XIIIème siècles et à la fin du XIVème siècle en toscan, mot lui-même dérivé du longobard brihhil, "celui qui casse, qui rompt" (CNRTL). Brihhil aurait donné brehhan en vieux haut allemand, puis brechen.

Les Longobards étaient un peuple germanique d'origine scandinave. Ils appartenaient au groupe des Germains de l'Elbe, où ils se sont installés au Ier siècle pour affronter l'empereur Tibère. On les connaît plus couramment sous le nom de Lombards.

À Venise, on appelle bricola le dispositif composé de trois troncs d'arbre qui indique aux bateaux quels sont les canaux navigables de la lagune de manière à ce qu'ils ne s'ensablent pas. Ce terme vient probablement du fait que ces constructions plantées dans l'eau ressemblent à des catapultes.


La bricole du Moyen Âge lançait des pierres à l'aide de cordes, d'où les sens particuliers de "courroie" et de "ricochet" que possède aussi ce mot:

1. La lanière de cuir que l'on passe sur ses épaules pour transporter une lourde charge ou autour de la poitrine pour tirer une voiture: une bricole de déménageur.

2. La courroie du harnais que l'on applique sur la poitrine du cheval.

3. Au billard, coup par lequel on envoie sa bille frapper l'une des bandes de manière à ce qu'elle touche ensuite la bille sur laquelle on joue. Au jeu de paume, très en vogue en France du XIIIème au XVIIIème siècle et que l'on peut considérer comme l'ancêtre du tennis et du squash, le terme  "bricole" décrivait le retour de la balle qui a frappé un mur.

4. Dans le vocabulaire militaire, ricochet d'un projectile qui frappe après avoir rebondi.


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¹Didier Schwint, Le savoir artisan, L'Harmattan, 2002.

²Françoise Odin & Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l'épreuve de la notion de bricolage, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010.

Toutes les autres citations sont tirées du Dictionnaire de l'Académie française de 1695, 1765 et 1835.

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15/08/2014

À l'hôtel

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Peut-être aurez-vous passé ou passez-vous encore vos vacances d'été dans un hôtel... Historique et explication du mot.


Le mot "hôtel" vient du latin hospitale cubiculum, "chambre pour les hôtes", hospitale étant un adjectif, lui-même issu du substantif hospes, "celui qui donne l'hospitalité ou qui la reçoit". L'évolution  orthographique du mot a été ostel, hostel et enfin "hôtel" au XVIIème siècle. Le mot "hôpital", hospital puis ospital en ancien français, a la même étymologie. En effet, à l'origine, un hôpital était un établissement charitable où l'on accueillait les gens sans ressources pour les entretenir ou les soigner: "L'hôpital général est celui où l'on reçoit tous les mendiants", a écrit Furetière au XVIIème siècle dans son Dictionnaire. Dans la même famille, l'adjectif "hospitalier".

Le latin hospes a bien sûr donné le mot "hôte" (oste, hoste en ancien français) et, peut-être moins évident de prime abord parce que ce mot s'est ensuite détaché par le sens, le mot "otage". Au Moyen Âge, ostage a d'abord signifié "logement, demeure, bail d'une maison": l'expression prendre en ostage voulait dire "loger". Puis le mot a désigné une personne livrée ou reçue comme garantie de l'exécution d'une promesse ou d'un traité, cette personne étant généralement hébergée chez celui auprès de qui elle était envoyée (CNRTL). De là le sens que nous connaissons aujourd'hui.

Au XIIIème siècle, la langue anglaise a emprunté hostel et hostage à l'ancien français, hospital et host au XIVème siècle, puis hotel avec lequel elle a fait motel (Petit Robert).

Au XIème siècle, ostel avait le sens de "demeure, logis". Comme l'hôpital, il s'agissait d'un lieu d'hébergement, notamment pour les chevaliers et les pèlerins. Il existait aussi, dans les grandes villes, les hôpitaux dits "ostels Dieu", "maisons de Dieu", qui recevaient les indigents et qui étaient administrés par l'Église. Dès le XIIIème siècle, les ostels deviennent des endroits où les voyageurs logent et trouvent toutes les commodités du service pour un prix journalier: l'équivalent de nos hôtels actuels.

À partir du XVème siècle, le mot "hôtel" prend le sens de "demeure citadine d'un grand seigneur ou d'un riche bourgeois": l'hôtel particulier est né, ainsi que le maître d'hôtel qui officiait dans ces grandes maisons. Aujourd'hui, ce mot fait référence à la personne qui dirige le service de table dans un restaurant d'une certaine classe. Dans une grande maison, on parle d'un "majordome".

Par extension, le mot "hôtel" désigne aussi une grande bâtisse destinée à un établissement public: un "hôtel de ville" est l'édifice où siège l'autorité municipale dans une grande ville. On utilise également le terme "hôtel de police" pour "commissariat". Et à Genève se trouve "l'hôtel des finances", siège de l'administration fiscale cantonale.


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De nos jours, il existe plusieurs catégories d'hôtels, répertoriés selon un certain nombre d'étoiles. Les hôtels très luxueux sont appelés "palaces", les hôtels plus modestes où les conditions d'hébergement et de nourriture revêtent un caractère informel sont des "pensions" ou des "pensions de famille". Les "chambres d'hôtes" ont actuellement la cote: il s'agit de chambres situées dans la maison d'un particulier. On utilise parfois l'anglicisme bed and breakfast ou B & B pour qualifier ces établissements tenus par un habitant qui accueille chez lui des visiteurs de passage en leur proposant une chambre et le petit déjeuner. Un "boutique-hôtel" est un petit hôtel de charme plutôt chic mais dont les prix restent abordables, qui privilégie le service au client et valorise le patrimoine local.

Une "auberge" est un hôtel ou un hôtel-restaurant, souvent d'une classe élevée, voire luxueuse, mais d'apparence rustique pour ceux qui recherchent un cadre authentique, généralement loin des centres urbains. Certains propriétaires d'établissements ont même repris l'ancien terme hostellerie pour ajouter à l'authenticité du lieu. Pourtant, à l'origine, une auberge était un petit hôtel sans prétention situé à la campagne. Une auberge de jeunesse est un centre d'accueil hébergeant les jeunes pour une somme modique. Enfin, l'expression "on n'est pas sorti de l'auberge" signifie que les difficultés liées à une situation compliquée augmentent au lieu de s'atténuer: http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/08/29/charme-d...


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