20/11/2016

Guise

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Le mot "guise" est apparu dans la langue française au XIème siècle. Il signifiait "manière, façon", notamment dans des expressions comme "en cette guise", "de telle guise" et "en nulle guise" ("en aucune façon").

 

Aujourd'hui, on rencontre le mot "guise" dans la locution "à ma, ta, sa... guise": selon le goût, la volonté propre, la manière que l'on a choisie, et non celle dictée par quelqu'un d'autre ou la société. Il est bon de laisser chacun vivre, agir à sa guise. On peut aussi dire à quelqu'un "à ta guise": comme tu voudras. Et il existe l'expression "n'en faire qu'à sa guise". Dans le langage courant, on préférera utiliser l'expression "n'en faire qu'à sa tête": se comporter selon son envie, sans se préoccuper des dérangements que cela peut causer à autrui.

La locution prépositionnelle "en guise de" signifie "à la place de, en manière de, comme": il/elle lui a donné un cadeau en guise de consolation; se servir d'un bâton en guise de canne; en guise de conclusion, je tiens à remercier toutes les personnes ici présentes.

 

Autrefois, le mot "guise" pouvait aussi revêtir le sens d'"apparence". Jean de La Fontaine nous en fournit des exemples:

Sire Guillaume, allant en marchandise,

Laissa sa femme enceinte de six mois,

Simple, jeunette, et d'assez bonne guise,

Nommée Alix, du pays champenois.

("Le faiseur d'oreilles et le raccommodeur de moules", Contes, 1665);

 

Le lendemain notre amant se déguise,

Et s'enfarine en vrai garçon meunier;

Un faux menton, barbe d'étrange guise;

Mieux ne pouvait se métamorphoser.

("La Mandragore", Contes, 1671).

 

De cet usage nous vient le verbe "déguiser", formé du préfixe "dé-" (indice de privation) et de "guise", "manière d'être". "Déguiser", littéralement "priver de son apparence", signifie en effet "vêtir quelqu'un de manière à le/la rendre méconnaissable": déguiser un homme en femme (verbe synonyme: travestir). Le verbe se décline pronominalement: se déguiser. Les enfants se sont déguisés pour la fête d'anniversaire. Par extension, le verbe "déguiser" possède aussi le sens de "modifier pour tromper; contrefaire": déguiser sa voix au téléphone; déguiser son écriture. Enfin, au sens figuré, et dans le registre littéraire, "déguiser" signifie "cacher, dissimuler": déguiser ses sentiments, ses pensées; déguiser la vérité.

En argot, le terme "les déguisés" renvoie aux porteurs d'uniforme, gendarmes ou policiers.¹

 

Le sens ancien d'"apparence" du mot "guise" se retrouve en anglais où le mot guise, "apparence de quelqu'un ou de quelque chose, surtout dans l'intention de tromper", est utilisé dans les formules in the guise of et under the guise of. Quant au verbe to disguise, composé de dis- et guise, il est issu de l'ancien français desguiser.

 

Voici deux proverbes avec le mot "guise" qui ont disparu de notre vocabulaire: "On dit proverbialement, que chacun se fait fouetter à sa guise; pour dire, qu'il dispose comme il lui plaît des choses qui le regardent. Ce proverbe est venu d'une coutume d'Espagne, où ceux qui souffrent le supplice du fouet, sont conduits sur un âne depuis un certain lieu jusqu'à un autre: & comme on se moquait d'un Espagnol, qui de peur de perdre sa gravité, ne piquait pas son âne pour le faire aller plus vite, il répondit que chacun se faisait fouetter à sa guise. On dit aussi proverbialement, chaque pays, chaque guise; pour dire, que chaque pays a ses usages."²

 

Pour conclure, relevons que le mot "guise" est aussi un nom propre, celui de la famille de Guise, branche cadette des ducs de Lorraine, qui acquit en 1504 le comté de Guise, en Thiérache, élevé en duché en 1528. En 1688, le duché passa aux Condés et, en 1832, à la maison d'Orléans.

 

¹Philippe Normand, Langue de keufs sauce piquante: l'argot des flics et des voyous, Le Cherche Midi, 2014.

²Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, tome quatrième F-JAM, À Paris, par la Compagnie des libraires associés, 1771.

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20/02/2016

Bienvenu(e)

 

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Le mot "bienvenu" est composé de l'adverbe "bien" et de "venu", participe passé du verbe "venir". Au XIIème siècle, estre bien venu signifiait "être bien accueilli". L'orthographe "bien venu" a perduré jusqu'au XIXème siècle. Le dictionnaire de l'Académie française de 1835 précise: "On écrit aussi bienvenu en un seul mot." Toujours au XIXème siècle, il existait l'expression "se faire bienvenir de quelqu'un": s'assurer un accueil bienveillant, rechercher les bonnes grâces de quelqu'un: il avait l'art de se faire bienvenir en société; il offrait des fleurs à la maîtresse de maison pour se faire bienvenir.¹

"Bienvenu" peut être employé à la fois comme adjectif, substantif masculin ou féminin, ainsi que substantif uniquement féminin, d'où une possible confusion sur l'orthographe à adopter.

 

Comme adjectif, "bienvenu(e)" signifie "qui arrive à propos, au bon moment" (et qui, de ce fait, est bien accueilli): un visiteur bienvenu; une remarque bienvenue; cette pluie sera bienvenue pour le jardin; une augmentation de salaire serait bienvenue.

L'expression "tomber à pic" signifie aussi "arriver au moment opportun, exactement quand il le faut": tu tombes à pic, j'avais justement besoin de ton aide; cette suggestion tombe à pic, j'étais à court d'idées; une augmentation de salaire tomberait à pic. "Tomber à pic" trouve son origine dans le jeu de paume. Le jeu de paume, joué au départ à main nue ou gantée de cuir, devenu plus tard un sport de raquettes, est l'ancêtre de la pelote basque et du tennis. Il se jouait généralement en salle. À Paris, dans le jardin des Tuileries, se trouve le musée du Jeu de Paume qui, comme son nom l'indique, abritait jadis des courts de jeu de paume. Un point précis de ce jeu s'appelait "chasse pic": lorsque la balle tombait au pied du mur du fond. Ce point offrait au joueur un avantage certain sur son adversaire. Et lorsqu'il était réalisé à un moment crucial de la partie, on disait que la balle était "tombée à pic", d'où le sens actuel de l'expression.

Autre expression synonyme qui date du XVIème siècle: tomber à point nommé, littéralement "exactement à l'endroit désigné", du latin nominare, "nommer, désigner par un nom" (CNRTL).

 

Comme substantif masculin ou féminin, "bienvenu(e)" désigne une personne ou une chose que l'on accueille avec plaisir: vous serez toujours le(la) bienvenu(e) dans notre maison; votre offre/cette nouvelle est la bienvenue; toute proposition est la bienvenue.

 

Comme substantif exclusivement féminin, et toujours au singulier, "bienvenue" qualifie l'heureuse arrivée de quelqu'un, l'accueil favorable que l'on fait à un hôte ou au nouveau membre d'une compagnie: bienvenue à nos amis; cadeau, discours, préparatifs de bienvenue; souhaiter la bienvenue à quelqu'un (expression synonyme: faire bon accueil à quelqu'un).

L'expression "bienvenue au club !" s'utilise pour faire comprendre à une personne que l'on se trouve dans la même situation qu'elle: Vous avez divorcé ? Bienvenue au club !

Au Québec, "bienvenue" est utilisé comme terme de politesse en réponse à "merci". Cela correspond à nos formules de courtoisie "de rien", "il n'y a pas de quoi" et "je vous en prie".

 

Pour finir, une dernière variation orthographique avec le nom de la station de métro de la gare Montparnasse à Paris: Montparnasse-Bienvenüe. Rien à voir, comme on pourrait le croire, avec "bienvenue à la gare Montparnasse", donc rien à voir non plus avec une grossière faute d'orthographe que l'on aurait négligé de corriger. Ce nom fait référence à Fulgence Bienvenüe (1856-1932), l'ingénieur français qui conçut puis dirigea la réalisation du métro de Paris. La première ligne du métro, établissant la liaison ouest-est Porte Maillot-Porte de Vincennes, a été construite en vue de l'Exposition universelle de 1900, inaugurée le 14 avril. Cette première ligne fut ouverte au public le 19 juillet dans le but de desservir un autre événement majeur de cette année-là: les Jeux olympiques d'été au bois de Vincennes.

 

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¹CNRTL, Dictionnaire de l'Académie française et Dictionnaire de grammaire et des difficultés grammaticales de Michel Pougeoise, Armand Colin, Paris, 1998.

 

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16/05/2015

Genette

 

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La genette est un petit carnivore de forme allongée, à la robe tachetée, et pourvu d'une longue queue rayée de noir et de blanc. "Genette" vient de l'espagnol jineta ou gineta, mot lui-même d'origine arabe. En effet, cette prédatrice aux airs de panthère est arrivée d'Afrique dans le sud-ouest de l'Europe probablement avec les Sarrasins lors de l'occupation de l'Espagne du VIIIème au XVème siècles. Les Maures avaient domestiqué cet animal, s'en servant comme dératiseur et animal de compagnie. Lorsque Charles Martel gagna contre les Sarrasins en 726, il trouva des genettes vivantes et de nombreuses peaux dans le butin dérobé, et c'est suite à cette découverte qu'il créa l'Ordre de la Genette: "nom d'un Ordre de Chevalerie, institué par Charles Martel, Duc des François, & Maire du Palais de France, l'an 726, après la victoire qu'il remporta sur Abderame Prince des Sarrazins. Parmi les dépouilles des ennemis, on trouva grande quantité de riches fourrures de Genettes, & même plusieurs de ces animaux en vie, que l'on présenta à Charles Martel, qui en donna aux Princes et aux Seigneurs de son armée; & pour conserver la mémoire d'une bataille si considérable, institua un Ordre, qu'il nomma de la Genette. Charles donna le collier de cet Ordre à seize Chevaliers. Ce Collier était d'or à trois chaînes entrelacées de Roses émaillées de rouge: et au bout pendait une Genette d'or, émaillée de noir & de rouge, au collier de France bordé d'or; la Genette posée sur une terrasse émaillée de fleurs."¹

Au Moyen Âge, en Europe aussi, la genette a été apprivoisée par les seigneurs pour sa grâce et sa noblesse. Elle a rapidement trouvé une place de choix dans les châteaux où elle semait la terreur parmi les rongeurs et protégeait de la peste. Mais au fil des siècles, cette place lui a été ravie par un prédateur beaucoup plus docile: le chat. Délaissée, la genette est retournée à la vie sauvage.

Mais la genette n'a pas toujours été choyée dans les foyers. Elle a aussi été victime de sa fourrure. "Elle faisait au Moyen-Âge l'objet d'une chasse intense; non seulement la genette commune, au pelage « mirouetté et tavelé de noir », mais surtout celle que les auteurs du temps nomment « la genette rare » et décrivent comme un animal qui a « le poil noir et luisant comme un satin ou panne de velours noir: elle est marquetée et mirouettée de placques et taches rousses, qui tirent sur le rouge d'une merveilleuse beauté »."²

Aujourd'hui, la genette est un animal mystérieux qui ne se laisse jamais voir. Son agilité, tout comme sa discrétion, sont légendaires. Ses proies favorites sont les souris, les mulots et les campagnols. Elle est présente dans la péninsule ibérique, en France jusqu'à la Loire et jusqu'au Rhône, qu'elle aurait franchi ces vingt ou trente dernières années.

En 1927, une genette a été trouvée dans le canton de Vaud, comme l'atteste le Bulletin de la Société Vaudoise des Sciences Naturelles publié le 23 mars de cette année-là, qui revient sur l'aire de répartition de cet animal: http://retro.seals.ch/digbib/view?pid=bsv-002:1925-1929:5....


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Gérard Genette est un critique littéraire et théoricien de la littérature que tout étudiant en lettres qui se respecte se doit d'avoir lu, en particulier ses travaux sur la narratologie ("Figures III", 1972).


 

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On ne confondra pas la genette avec le genêt, buisson ou arbuste à fleurs jaunes, blanches ou rouges très odorantes. On rencontre le terme "gineste" chez Jean Giono: "C'est pas ma faute si j'ai coursé tout le jour, dans la gineste et le labour" (Colline, 1929); "La gineste craquait sous ses pieds, les genévriers écrasés criaient" (Regain, 1930). Le fruit aromatique du genévrier, violet ou noir, est le genièvre. On l'utilise en cuisine, notamment pour aromatiser la choucroute, et en eau-de-vie. Revenons au genêt qui figure dans l'histoire avec la famille des Plantagenêt, une dynastie de rois qui, au Moyen Âge, régnèrent sur la France et l'Angleterre. Ce nom aurait d'abord été le surnom donné à un ancêtre de cette famille, Geoffroy V, comte d'Anjou et du Maine au XIIème siècle, parce que selon la légende il aimait porter une branche de genêt accrochée à son chapeau.

On ne confondra pas non plus le genêt avec le genet, petit cheval de race espagnol, "genet" venant de l'espagnol jinete, mot lui-même issu de Zenata ou Zeneta, nom donné aux cavaliers d'une tribu berbère qui avaient une manière bien à eux de monter à cheval: avec les jambes pliées parce que les étriers étaient placés très haut sur les flancs du cheval. Zenata/Zeneta a donné en espagnol l'expression montar a la jineta, "monter à la genette": "L'équitation à la jineta est l'ancêtre de l'équitation tauromachique. C'est une forme antique ibérique de combattre à cheval. Elle s'oppose au mode d'équitation à la brida utilisé par les peuples du nord de l'Europe. Les cavaliers chaussaient court, étaient armés de javelots et de sabres et pratiquaient la technique de l'escarmouche".³

Comme la genette, le genet aussi possède son écrivain: Jean Genet (1910-1986), auteur de poèmes, de romans et de pièces de théâtre, parmi lesquels le "Journal du voleur" (1949), roman autobiographique où l'auteur raconte sa vie faite d'errances, de misère et de prostitution, et les pièces de théâtre "Les bonnes" (1947) et "Le balcon" (1956). Jean-Paul Sartre lui a consacré un essai de 690 pages: "Saint Genet, comédien et martyr" (1952). Un essai en forme de reconnaissance et de consécration, puisque les premiers romans de Jean Genet ont été censurés à leur parution car on les jugeait pornographiques et choquants en raison de leurs sujets sulfureux abordés dans un langage cru et teinté d'érotisme: le monde de la prison, des voyous, des travestis et des maquereaux. Jean Genet a aussi rédigé un essai sur un sculpteur et peintre suisse: Alberto Giacometti (1901-1966). Entre 1954 et 1957, Alberto Giacometti rencontra souvent Jean Genet pour des séances de pose qui ont abouti à quatre dessins et trois tableaux de l'écrivain. C'est de ces séances de travail qu'est né l'essai de Jean Genet: "L'atelier d'Alberto Giacometti" (1958).


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"Portait de Jean Genet" (1955), Centre Georges Pompidou, Paris


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¹Supplément, ou troisième volume du Grand dictionnaire historique, par l'abbé Louis Moréri, 1689.

²Lucien-Jean Bord et Jean-Pierre Mugg, La chasse au Moyen Âge, Éditions du Gerfaut, 2008.

³Anne-Marie Quint, Le conte et la lettre dans l'espace lusophone, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.