12/12/2014

Sapin, épicéa ou pin ?

 

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 Trois mots incontournables à l'approche de Noël.


Peut-être y a-t-il déjà un sapin de Noël qui trône dans votre salon... Le sapin de Noël est une tradition païenne d'origine germanique, intégrée dans la religion chrétienne. On le décore avec des boules, des guirlandes¹ et/ou des "cheveux d'ange", de longs fils blancs très fins, et l'on place à son sommet une étoile qui rappelle aux chrétiens l'étoile de Bethléem qui guida les Rois mages vers l'enfant Jésus. Votre arbre de Noël est certainement un épicéa ou un sapin de Nordmann, appelé aussi "sapin du Caucase" ou "sapin de Crimée", l'arbre de Noël préféré des Suisses depuis de nombreuses années. Son nom vient d'Alexander von Nordmann (1803-1866), le botaniste finlandais qui le découvrit en Géorgie alors qu'il enseignait l'histoire naturelle à Odessa.

Mais connaissez-vous la différence entre le sapin, l'épicéa et le pin ? Ces trois résineux appartiennent à la famille des pinacées, mais leur aspect varie. Voici une récapitulatif.

Le sapin ou "sapin blanc" est un arbre de moyenne altitude, des régions tempérées de l'hémisphère Nord et de l'Amérique centrale, conifère à tronc droit, à écorce épaisse écailleuse, branches plongeantes et feuilles persistantes nommées "aiguilles", dont l'organe reproducteur est un cône dressé (on parle aussi de "pomme de pin"). L'aiguille du sapin se détache facilement. Les branches du sapin sont plus horizontales que celles de l'épicéa. Le sapin atteint quarante mètres de haut, son bois est utilisé en charpenterie et en menuiserie pour les parquets et pour la fabrication de la pâte à papier. Sa couleur est plus claire que celle de l'épicéa, même si le terme "vert sapin" signifie "vert sombre".

L'épicéa est un arbre voisin du sapin blanc, mais au tronc roux et aux cônes pendants, exploité pour sa résine et son bois, et que l'on utilise fréquemment comme arbre de Noël. Abondant dans les régions fraîches ou montagneuses d'Europe et d'Amérique du Nord, l'épicéa atteint cinquante mètres de haut. En se détachant, l'aiguille emporte un morceau du rameau. L'aiguille de l'épicéa est plus piquante que celle du sapin blanc. Au Canada, on appelle l'épicéa "épinette": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Le pin possède des aiguilles qui sont groupées en faisceaux par deux, trois ou cinq, ce qui les distingue de celles du sapin et de l'épicéa qui sont insérées régulièrement sur les tiges.

Dans nos montagnes, mis à part les sapins blancs et les épicéas, il est courant de voir d'autres conifères tels que des mélèzes, des aroles et des pins sylvestres.

Contrairement à l'épicéa et au pin, on rencontre le sapin blanc dans quelques expressions:

-Sentir le sapin: n'avoir plus longtemps à vivre, par allusion au cercueil ordinairement fait de ce bois. Dans "Madame Bovary" (1857), Gustave Flaubert emploie le mot "sapin" pour "cercueil": "Qu'est-ce qu'il a donc, le père Tellier ?... Il tousse qu'il en secoue toute sa maison, et j'ai bien peur que prochainement il ne lui faille plutôt un paletot de sapin plutôt qu'une camisole de flanelle ?" Dans sa chanson "Le vieux Léon" (1958), Georges Brassens fait le même usage du mot "sapin": "Mais les copains suivaient l'sapin le cœur serré".

-Autrefois, en argot, "la redingote de sapin" qualifiait le cercueil: il est sorti de chez lui les pieds devant, dans une bonne redingote de sapin. Aujourd'hui, "sapin" est "le nom encore assez courant que l'on donne en début de XXIème siècle pour désigner le taxi. Le bois de sapin est bien connu pour avoir été utilisé dans la construction de divers types de véhicules pour divers types de transport..."² Cela nous vient probablement des fiacres d'autrefois, dont la fabrication en bois leur valait l'appellation populaire de "sapin". En effet, des expressions comme "sauter dans un sapin" ou "prendre un sapin" signifiaient "aller en fiacre".

-Au Québec, dans le langage familier, l'expression "passer un sapin à quelqu'un" veut dire  "tromper, duper quelqu'un" (on peut aussi "se faire passer un sapin": se faire rouler). Et le terme "sapinage" désigne un ensemble de conifères, en particulier de sapins et d'épinettes, ainsi que les branches de ces conifères: une couronne de sapinage.


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¹Nous avons vu la guirlande l'année dernière: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

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18/07/2014

Un cousin peut en cacher un autre

B2439.jpgOn appelle cousins ou cousines les enfants et les descendants de personnes qui sont frères et sœurs. Des cousins germains ont un grand-père ou une grand-mère en commun: on parle aussi de cousins à la première génération. Les cousins issus de germains sont les cousins à la deuxième génération ou au deuxième degré, et ainsi de suite. Voilà pour le sens strict du mot. Le film "Cousin cousine" de Jean-Charles Tacchella, sorti en 1975, relate ce rapport familial particulier. Dans son "Dictionnaire des idées reçues", Gustave Flaubert nous prévient: "Conseiller aux maris de se méfier du petit cousin."

Par extension, un cousin peut aussi être une personne liée à une autre par une parenté plus ou moins lointaine dont on ne connaît pas forcément les origines. On parle alors d'un "cousin éloigné". Quant au fameux "cousin du Canada", on ne sait jamais vraiment d'où il sort... Et dans l'argot des banlieues françaises qui est souvent repris chez nous par les jeunes, "cousin" a simplement le sens d'"ami", de "personne proche", sans que cette personne appartienne à la famille au sens classique du terme. Il existe aussi le cousin "à la mode de Bretagne". Cette formule, aujourd'hui comprise comme ironique et servant à décrire un cousin éloigné dont la parenté est difficile, voire impossible à établir, faisait référence au XVIIIème siècle en Bretagne aux cousins germains: une appellation spécifique à cette région française pour expliquer ce lien de parenté. Ainsi, un oncle à la mode de Bretagne était le cousin germain du père ou de la mère, une nièce à la mode de Bretagne était la fille d'un cousin germain ou d'une cousine germaine. Quant au fameux cousin, il s'agissait du fils d'un oncle ou d'une tante à la mode de Bretagne, c'est-à-dire le fils d'un cousin germain ou d'une cousine germaine du père ou de la mère.

L'expression familière "le roi n'est pas son cousin" désigne aujourd'hui une personne qui est très prétentieuse. Mais à l'origine, cette expression n'avait pas du tout le même sens. On disait "si telle chose m'arrivait, le roi ne serait pas mon cousin" pour dire "je m'estimerais plus heureux que le roi".


Sous l'Ancien Régime, "cousin" était le titre que donnait le roi à quelques hauts personnages. Voici une définition complète: "En France, le Roi dans ses Lettres traite de Cousins, non-seulement les Princes de son sang, mais encore plusieurs Princes étrangers, les Cardinaux, les Pairs, les Ducs, les Maréchaux de France, les Grands d'Espagne, & quelques Seigneurs du Royaume."

À la même époque, il existait le proverbe: "Tous Gentilhommes sont cousins, et tous vilains sont compères."¹


Trois mots appartiennent à la même famille: "cousinade", "cousinage" et "cousiner":

Une cousinade est une réunion festive de personnes descendant d'un ancêtre commun. Ce mot est récent, il date du milieu des années 1990.

Le mot "cousinage", lui, est très ancien puisqu'il est apparu au XIIème siècle. Il est aujourd'hui désuet. On l'employait autrefois pour parler du lien existant entre des cousins et, par extension, de l'ensemble de la parenté proche ou lointaine: ils avaient invité tout le cousinage.

Le verbe "cousiner" date du XVIIème siècle et signifie au sens premier "entretenir des relations avec des cousins": ce sont des cousins avec qui l'on ne cousine plus. Dans ce sens-là, ce verbe aussi est aujourd'hui vieilli. De nos jours, il signifie "avoir des relations amicales avec quelqu'un, s'entendre bien avec lui" et appartient au registre littéraire. On préférera utiliser des verbes  plus courants tels que "copiner" ou "fréquenter". Autrefois, "cousiner" pouvait prendre le sens familier de "rendre visite à des gens plus riches que soi pour vivre quelque temps chez eux": "Comment peut-il vivre avec si peu de biens ? Il va cousiner chez l'un, chez l'autre."²


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Le deuxième sens du mot "cousin", c'est le moustique fin et allongé équipé de longues pattes qui vit principalement dans les régions humides. Autrefois, "par un mauvais jeu de mots" nous précise le Dictionnaire de l'Académie française de 1835, "être mangé de cousins" ou "avoir toujours des cousins chez soi" signifiait "avoir souvent chez soi des parasites qui se disent cousins ou amis". Et on utilisait le terme familier "chasse-cousin", lui aussi jouant sur le double sens du mot, pour parler d'un "mauvais vin et d'autres choses propres à éloigner les parasites: il leur a donné du chasse-cousin".

Pour se protéger des cousins, là nous parlons sans ambiguïté des insectes, on entourera son lit d'une moustiquaire. Jadis, on disait aussi "cousinière", mot qui a disparu de notre vocabulaire.


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On rencontre le troisième et dernier sens de "cousin" dans le jargon des policiers: "Indicateur de police, qu'on appelle aussi quelquefois tonton. Un film d'Alain Corneau de 1997, avec Patrick Timsit, porte ce titre."³ Synonymes: balance, indic. Un film français de Bob Swaim sorti en 1982 avec Nathalie Baye est d'ailleurs intitulé "La Balance".


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¹&²Dictionnaire de l'Académie française, 1765.

³Pierre Merle, Dictionnaire du français qui se cause, Éditions MILAN, 2004.


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28/06/2014

Êtes-vous dans la lune ?

croissant_lune3.jpgLa lune est l'astre brillant qui éclaire la Terre pendant la nuit. Le mot est issu du latin luna, syncope de Lucina, "la Lumineuse", qui est l'autre nom de la déesse Junon chez les poètes latins, Lucina venant de lucere, "briller, éclairer". En linguistique, une syncope est l'élision d'un ou plusieurs phonèmes au milieu d'un mot. Rappelez-vous, nous avons déjà vu l'apocope et l'aphérèse: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...


La lune en tant qu'astre lumineux vu d'un point de la Terre et qui présente un aspect particulier s'écrit avec un "l" minuscule. On parle de rayon de lune, de nouvelle lune, de pleine lune, de croissant de lune, de nuit sans lune et de... clair de lune. On se souvient tous de la comptine: Au clair de la lune / Mon ami Pierrot / Prête-moi ta plume / Pour écrire un mot.

 

De nombreuses locutions et expressions sont en rapport avec la lune:

-Une face de lune est un visage rond et aux joues rebondies.

-Être dans la lune: être très distrait, rêveur, perdu dans ses pensées. On peut aussi dire, avec la même image d'éloignement: être dans les nuages, avoir la tête dans les étoiles ou être tête en l'air. Le contraire, c'est avoir les pieds sur terre ou avoir la tête sur les épaules. En Suisse romande, l'expression consacrée est: être dans les nioles. Le mot "niole" dérive du latin nebula, "nuage", et c'est de là que vient le terme "niolu" qui qualifie une personne simplette. Dans la même famille, le verbe "ennioler": ennuyer, importuner avec des niaiseries. "Ennioler" est fréquemment utilisé comme euphémisation d'"emmerder" et se décline en plusieurs mots: s'ennioler = s'emmerder; un ennioleur = un emmerdeur; enniolant = emmerdant; un enniolement = un emmerdement, une emmerde¹. Des expressions équivalentes à notre régionalisme "être dans les nioles" existent dans au moins deux langues étrangères. En anglais, on dit to have one's head in the clouds et en italien avere la testa fra/tra le nuvole: avoir la tête dans les nuages. 

-Tomber de la lune: éprouver une grande surprise à l'annonce d'un événement inattendu. Aussi: tomber des nues (le terme "nue" est un synonyme littéraire de "nuage").

-Demander ou promettre la lune: demander ou promettre une chose impossible.

-Décrocher la lune: obtenir quelque chose qui semblait impossible à atteindre.

-Aboyer à la lune: crier contre une personne à qui l'on ne peut pas faire de mal.

-Con comme la lune: très stupide.

 

Et voici quelques expressions aujourd'hui tombées en désuétude, mais néanmoins savoureuses:

-Vouloir prendre la lune avec les dents: vouloir faire une chose impossible.

-Faire un trou à la lune: se dit d'une personne qui s'en va furtivement, sans payer ses créanciers.

-Avoir la lune dans la tête: être un peu fou.

-Il n'en est pas encore à faire la révérence à la lune: il n'est pas fou.

-Voir la lune à gauche: avoir des mécomptes (comprenez des désillusions); je crois qu'il verra souvent la lune à gauche avec cette belle.

-Être aussi lâche que la lune: parce qu'elle ne se montre que la nuit.²

 

En tant que planète, dans le langage de l'astronomie, le mot s'écrit "Lune". On dit: envoyer une fusée/des astronautes sur la Lune, aller/se poser sur la Lune, le premier pas de l'homme sur la Lune, etc.

La Lune n'a pas de lumière propre, elle réfléchit celle qu'elle reçoit du Soleil et possède en permanence un hémisphère obscur et un hémisphère éclairé. Les aspects différents suivant lesquels on la voit de la Terre s'expliquent par les variations de sa position par rapport à notre planète et au Soleil.

On appelle "nouvelle lune" la phase de la Lune dans laquelle celle-ci se trouve placée entre le Soleil et la Terre. Elle tourne alors vers la Terre sont hémisphère obscur et est invisible à nos yeux. Pendant la "pleine lune", la Lune, placée à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre, nous montre son hémisphère éclairé et devient donc visible sous l'aspect d'un disque entier.

La lunaison, révolution synodique ou mois lunaire est le temps qui s'écoule entre deux nouvelles lunes consécutives, soit environ 29 jours et demi. La "lune rousse" est l'appellation traditionnelle de la lunaison qui commence après Pâques et qui, selon la tradition paysanne, est une période de gelées nocturnes tardives et/ou de vents froids qui font roussir la végétation, plus spécialement les jeunes pousses.

 

Autrefois, on qualifiait de "lune" un mois lunaire: il est parti depuis quatre lunes, il est parti depuis quatre mois. Il existait aussi la locution "être dans une bonne ou une mauvaise lune": être de bonne ou de mauvaise humeur. Et on disait d'une personne sujette à des caprices qu'elle avait "des lunes". Aujourd'hui, on dit que quelqu'un est bien ou mal luné. Une personne lunatique, elle, est d'humeur changeante et imprévisible. L'anglais nous a emprunté ce mot, mais avec une différence de sens. En anglais, lunatic signifie "fou, dément".

On nomme "vieille lune" un sujet rebattu, une idée démodée; au pluriel, les "vieilles lunes" signifient le temps passé, les époques révolues.

Depuis le XVIème siècle, l'expression "lune de miel" qualifie les premiers temps du mariage, d'amour et de bonne entente: littéralement, le premier mois doux comme le miel. "Lune de miel" est un calque de l'anglais honeymoon, hony moone en ancien anglais. En allemand, on dit Flitterwochen: "semaines de paillettes".

 

Dans la même famille que le mot "lune", on rencontre son diminutif, la lunette, qui décrit toutes sortes d'objets de forme circulaire. Parmi ceux-ci, citons l'ouverture du siège des cabinets, la vitre arrière d'une automobile, l'instrument d'optique servant à augmenter le diamètre apparent des objets éloignés pour pouvoir les observer plus nettement et, enfin, les lunettes, paire de verres correcteurs ou protecteurs: lunettes de vue ou lunettes de soleil. Quant aux "lunettes en peau de saucisson", on les a lorsque l'on est "copieusement bourré, beurré, pété, naze, cassé, fait, etc."³

 

Pour conclure, cette définition de la lune par Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues" qui date de la fin du XIXème siècle:

Inspire la mélancolie. Est peut-être habitée ?

 

¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

²Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835; Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.