18/02/2017

Ruine(s)

ruine.jpg

 

On voit souvent le mot "ruine" écrit au pluriel alors qu'il devrait être au singulier. Éclairage.

 

Le mot "ruine" vient du latin ruina, "chute, écroulement, éboulement; ce qui reste après l'écroulement, décombres" (Dictionnaire latin-français Gaffiot, 1934).

 

Le mot n'a pas la même signification selon qu'il figure au pluriel ou au singulier dans une phrase.

 

Au pluriel, des "ruines" sont les "restes d'un ou de plusieurs édifices dégradés par l'âge ou partiellement détruits": les ruines d'une ville après la guerre; un champ de ruines; le Forum romain regroupe de nombreuses ruines datant de l'Antiquité. Comme le dit Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues": "ruines - font rêver et donne de la poésie à un paysage." Substantif synonyme: vestiges.

Le mot "décombres" signifie également les "restes dispersés d'un édifice détruit". Mais en général, l'emploi du mot "ruines" suppose que les restes soient considérables. Ainsi, on parle des décombres d'un bâtiment, mais des ruines d'un palais ou d'une ville. Pour un immeuble, les deux sont couramment utilisés: les ruines/décombres d'un immeuble incendié. Quant au mot "gravats", il désigne les "débris provenant d'une démolition": tas de gravats.

 

Au singulier, "ruine" prend le sens de "grave dégradation d'un édifice allant jusqu'à l'écroulement partiel ou total". C'est dans ce sens-là que l'on emploie l'expression "tomber en ruine": s'écrouler petit à petit, se détériorer lentement. Cette expression est très souvent orthographiée à tort "tomber en ruines". La façade du château tombe en ruine (verbes synonymes: crouler, s'effondrer). Et il existe l'expression "menacer ruine": risquer de tomber en ruine. Nous avons procédé à la destruction d'un immeuble qui menaçait ruine.

Par exagération, une "ruine" désigne aussi un "bâtiment délabré": passer ses week-ends à retaper une ruine; cette maison est une véritable ruine.

 

Toujours au singulier, le mot "ruine" sert également à décrire une "personne usée physiquement ou psychologiquement": suite à tous ses chagrins, cet homme/cette femme n'est plus qu'une (pauvre) ruine. Synonymes: loque, épave. L'expression "courir à sa ruine" signifie "tomber inexorablement dans une situation extrême" (on peut aussi dire: courir à sa perte). Balzac décrit ainsi un vieil agriculteur dans son roman "Le Médecin de campagne", paru en 1833 (La Comédie humaine, "Scènes de la vie de campagne"): "C'était une sorte de ruine humaine à laquelle ne manquait aucun des caractères qui rendent les ruines si touchantes."

Au sens figuré, et concernant les choses, la "ruine" est une destruction progressive, une perte, la fin de quelque chose: la ruine de sa réputation, de sa santé, de ses espérances; la société précipite sa propre ruine (mots synonymes: chute, décadence, déliquescence, dissolution).

 

Enfin, toujours au singulier, on utilise le mot "ruine" pour désigner la "perte des biens, de la fortune": être au bord de la ruine. Synonymes: banqueroute, débâcle, faillite, naufrage. Le verbe "se ruiner" signifie "causer sa propre ruine, perdre tous ses biens et/ou tout son argent": il/elle s'est ruiné(e) au jeu. Par extension, "se ruiner", c'est "dépenser beaucoup": je me suis ruiné dans ce magasin de vêtements. Et l'adjectif "ruineux" signifie "qui entraîne une dépense excessive; coûteux": ce voyage est ruineux. Autrefois, "ruineux" signifiait "qui tombe en ruine" (une petite maison ruineuse), mais cela n'est plus d'usage aujourd'hui. De même, l'adjectif "ruiné" ne sert plus à parler d'un bâtiment en ruine, mais uniquement de quelqu'un qui a perdu sa fortune: il/elle est complètement ruiné(e).

 

Notons que le verbe "ruiner" au sens de "réduire à l'état de ruines" n'est plus d'usage non plus. On ne dit plus "cette ville a souvent été ruinée par de forts séismes": on dira "de forts séismes ont souvent détruit/dévasté cette ville". "Ruiner" s'emploie dans le sens d'"abîmer fortement, ravager" (la grêle a ruiné les vignes; la tempête a ruiné tous les arbres de son verger), de "causer la perte/la fin de quelque chose" au sens figuré (ruiner les espoirs, les illusions de quelqu'un), et, bien sûr, "faire perdre la fortune, la prospérité à quelqu'un ou quelque chose" (la guerre a ruiné le pays; ruiner un concurrent).

 

Dans le langage des beaux-arts, un(e) "ruiniste" est un peintre qui s'est spécialisé dans la représentation des ruines.

 

En géomorphologie, l'adjectif "ruiniforme" se dit d'une "roche ou d'un relief auxquels l'érosion a donné un aspect de ruine": paysage ruiniforme.

 

Dans le langage de la construction, une "ruinure" est une "entaille faite dans les solives d'un plancher ou sur un poteau pour augmenter la prise de la maçonnerie".

 

Pour finir, en botanique, une "ruine-de-Rome" est l'autre nom de la "cymbalaire" ou "cymbalaire/linaire des murs" ou encore "lierre des murailles", une plante rampante aux guirlandes de petites fleurs mauves qui aime les recoins humides et ombragés des vieux murs:

 

cymbalaire.jpg

 

09:44 Publié dans Culture, Grammaire, Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, Latin | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | |

19/12/2016

La dinde

dinde sauvage.jpg

 

Un mot incontournable à l'approche de Noël.

 

En Europe, la dinde a été introduite et domestiquée au XVIème siècle, ramenée par les Espagnols qui avaient conquis l'Empire aztèque (aujourd'hui le Mexique). En français, notre volaille était autrefois affublée du nom de "poule d'Inde", le terme "Inde" étant à considérer, conformément aux idées de l'époque, comme synonyme d'"Amérique", c'est-à-dire d'"Indes occidentales".¹ La dénomination West Indies est d'ailleurs encore utilisée aujourd'hui par les anglophones pour désigner les Antilles. Poule "d'Inde" a bien sûr donné plus tard "dinde".

 

En 1620, les pères fondateurs anglais débarquèrent en plein hiver à Plymouth (actuellement dans le Massachussetts) à bord du Mayflower. C'est là que les Indiens leur apprirent à chasser la dinde sauvage (photo de couverture), ce qui permit à ces nouveaux arrivants d'ajouter quelques protéines bienvenues à leur alimentation pour pouvoir affronter le climat rigoureux. Les Indiens apprirent aussi à ces colons à cultiver le maïs. En 1623, pour remercier les Indiens, les Anglais qui avaient survécu organisèrent un grand repas. Ce repas eut lieu le 24 novembre. C'est ainsi qu'est née la tradition américaine de célébrer ce jour-là Thanksgiving, un repas où la dinde tient le rôle principal. Au Canada, Thanksgiving est nommé Action de Grâce, fêtée le deuxième lundi d'octobre. Pour la petite histoire, comme la dinde avait joué un rôle important dans l'alimentation des premiers colons américains, Benjamin Franklin écrivit en 1784, dans une lettre à sa fille, que ce volatile, quoique peureux et fort peu gracieux, méritait d'être le symbole des États-Unis.² Mais ce fut finalement l'aigle (pygargue à tête blanche), plus majestueux, qui fut choisi pour être l'oiseau national.

 

Chez nous, on mange de la dinde à Noël, le 24 ou le 25 décembre. La tradition est de la farcir avec des marrons. Les autres jours de l'année, la dinde se mange également, mais pas entière, généralement sous la forme d'escalope.

Au sens figuré, le terme "dinde" désigne une jeune fille ou une femme niaise, en référence au caractère considéré comme stupide de l'animal.

 

La dinde est la femelle du dindon, grand oiseau de bassecour dont la tête et le cou, dépourvus de plumes, sont recouverts d'une membrane granuleuse rouge violacé. Domestiqué, un dindon peut peser jusqu'à dix-neuf kilos. Lorsqu'il crie, on dit que le dindon "glougloute".

Au sens figuré, depuis le XVIIIème siècle, on qualifie de "dindon" un homme sot et vaniteux, source de quolibets: se pavaner, se rengorger comme un dindon. Et il existe l'expression "être le dindon de la farce": se faire duper, berner, se faire avoir dans une affaire. Le caractère stupide du dindon qui se fait plumer, au sens propre et au sens figuré, est au cœur de l'expression. De la bêtise au statut de victime, il n'y a en effet qu'un pas. Mais pourquoi parle-t-on de "farce" ? Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ne s'agit pas du tout de la même farce avec laquelle on cuisine la dinde. Selon le linguiste Claude Duneton, il existait au XVIIIème siècle à Paris un divertissement forain, une "farce" dans le sens théâtral de "spectacle comique", que l'on appelait "le ballet des dindons": "on plaçait quelques-unes de ces volailles placides sur une tôle surélevée et clôturée, formant une scène, puis on chauffait progressivement ce plancher métallique par en dessous. À mesure que la chaleur se faisait sentir dans leurs pattes, les dindons commençaient à s'agiter, à danser sur la tôle d'un air évidemment grave qui mettait en joie les badauds admis à contempler l'action. Le ballet des dindons fut supprimé en 1844, par une ordonnance du préfet de police, en même temps qu'étaient interdits les combats d'animaux tellement goûtés par le public."³

"Le Dindon" est une pièce de théâtre de Georges Feydeau. Il s'agit de l'histoire d'un homme marié coureur de jupons nommé Pontagnac qui, suite à différentes intrigues, est le dindon de la farce car il finit tout seul.

 

Le Dindon.gif

 

Une expression synonyme met en scène un autre oiseau: se faire pigeonner. Cette expression existe depuis le XVIème siècle. Le pigeon, comme le dindon, représente l'homme naïf et sot qui se fait escroquer. Le pigeon a la réputation d'être bête parce qu'il se laisse très facilement prendre au piège. Selon Claude Duneton, le sens de "dupe" du mot "pigeon" pourrait venir de l'art très ancien de la fauconnerie où, immédiatement après la capture de l'animal, on détourne le faucon de la proie en la remplaçant par un leurre, un pigeon par exemple, que le faucon déchire à sa guise.³

L'origine de la bêtise du pigeon qui se fait rouler pourrait aussi venir de son plumage. Jadis, les femmes de la bonne société avaient l'habitude d'orner leurs chapeaux de belles plumes. Celles-ci provenaient des oiseaux possédant une "huppe", cette touffe de plumes très fournie placée sur le sommet de leur tête. Dans le langage familier, l'adjectif "huppé" qui signifie "d'un rang social élevé; fortuné" vient de cette coutume ancienne. Comme le pigeon n'a pas de huppe, on le considérait comme un volatile imbécile qui s'était fait dépouiller (dé-hupper): de là, la personne crédule que l'on peut aisément duper.

La "huppe" est le nom d'un oiseau passereau de la grosseur d'un merle qui se caractérise par la petite crête de plumes rousses terminées de noir qu'il a sur la tête. Chez les humains, on parle de "houppe": touffe de cheveux dressée sur la tête. La houppe la plus célèbre est celle de Riquet dans un conte de Charles Perrault paru en 1697.

 

huppe.jpg

 Huppe fasciée

 

En guise de conclusion culinaire, si la dinde ne vous tente pas cette année, vous pourrez toujours vous inspirer de Gustave Flaubert pour votre menu de Noël: "Le pigeon ne doit se manger qu'avec des petits pois" (Dictionnaire des idées reçues).

 

***

 

¹Thomas Antoine, La pintade (poule d'Inde) dans les textes du Moyen Âge. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 61e année, N. 1, 1917, pp 35-50.

²Modern Farmer, Issue 14, Winter 2016-17.

³www.lefigaro.fr, 27/03/2008 & La puce à l'oreille, Anthologie des expressions populaires avec leur origine, Nouvelle édition, revue et augmentée, Le Livre de Poche, 1990.

09/04/2016

Ange

angeli2.jpg

 

Le mot "ange" nous vient du grec angelos, "messager", et du latin chrétien angelus. Cette origine se retrouve aussi en italien, angelo, en catalan et en espagnol, ángel, en portugais, anjo, en anglais, angel, et en allemand, Engel.

En français, le mot a connu de nombreuses variations orthographiques au fil des siècles: angele et angle au XIème siècle, angre au XIIème siècle. Le mot s'écrit sous la forme que nous connaissons aujourd'hui depuis le XVIème siècle.

 

Dans le langage religieux, un ange est un être spirituel, intermédiaire entre Dieu et les croyants, ministre des volonté divines. Il y a les "bons anges" ou les "anges de lumière", qui sont restés fidèles à Dieu, et les "mauvais anges", "anges déchus" ou "anges des ténèbres" qui sont au service du démon car ils refusèrent de se soumettre à la volonté divine. "L'ange du mal" est l'autre nom que l'on donne à Satan. Et il existe l'expression "être le bon/le mauvais ange de quelqu'un": la personne qui exerce une bonne ou une mauvaise influence sur quelqu'un.

L'ange se retrouve aussi dans de nombreuses autres expressions:

-Ange gardien: ange attaché à chaque fidèle pour le protéger et, au sens figuré, personne qui veille, guide et protège une autre personne. Joséphine en est l'incarnation moderne et télévisée.

-Être aux anges: être dans le ravissement, au comble de la joie.

-Rire aux anges: sourire dans son sommeil et, par extension, rire ou sourire sans raison apparente.

-Un ange passe: se dit lorsqu'une conversation est interrompue par un silence embarrassé et prolongé.

-Une patience d'ange: une patience exemplaire.

-Discuter du sexe des anges: se livrer à des discussions inutiles au lieu de parer à une situation difficile.

-La part des anges: nom donné à l'alcool qui s'évapore lors du vieillissement des eaux-de-vie ou du vin.

-Saut de l'ange: saut ou plongeon qui s'exécute les bras écartés.

-Cheveux d'ange: guirlande fine et brillante que l'on utilise pour décorer les arbres de Noël.

-Comme un ange: parfaitement, à la perfection. Il/elle chante/danse comme un ange. Beau/belle, sage comme un ange. Dormir comme un ange: dormir calmement et profondément.

-Faiseuse d'anges: autrefois, nom donné à une femme pratiquant un avortement illégal. Le film de Claude Chabrol "Une affaire de femmes", sorti en 1988 avec Isabelle Huppert dans le rôle principal, s'inspire de l'histoire vraie de Marie-Louise Giraud, l'une des dernières femmes guillotinées en France pour avoir été une faiseuse d'anges durant l'Occupation.

 

Dans la religion chrétienne, les anges sont répartis dans trois hiérarchies selon leur proximité ou leur éloignement de Dieu, et leurs noms varient d'une hiérarchie à l'autre. Ainsi, on distingue notamment les séraphins et les chérubins, qui appartiennent à la première hiérarchie, des archanges et des anges gardiens qui se situent dans la troisième hiérarchie. L'étude des anges, de leurs noms, de leur place et de leur rôle dans la hiérarchie divine est l'angéologie.

En art, les anges sont représentés sous la forme d'une figure humaine portant des ailes. Plus particulièrement, l'iconographie religieuse représente le chérubin sous la forme d'un enfant grassouillet.

 

310px-Raphael-cherubini.jpg

 Détail de La Madone Sixtine de Raphaël, Madonna Sistina, 1513-1514, avec deux chérubins appelés putti en italien.

 

Par analogie, dans le langage courant, le mot "chérubin" décrit un bel enfant aux joues rondes et roses.

 

Au sens figuré, le mot "ange" qualifie une personne dotée de toutes les perfections esthétiques ou morales: cette femme est un ange; cette personne est un ange de bonté, de douceur, de piété, de pureté. Par extension "ange" est également un terme d'affection,  d'amitié, de tendresse: mon ange, mon cher ange, mon petit ange; merci, tu es un ange.

 

Plusieurs mots dérivent du mot "ange":

-Angelot: petit ange représenté dans l'art religieux.

-Angélique: adjectif signifiant "qui a la douceur ou la perfection d'un ange". Une voix, un sourire angélique. Contraires: démoniaque, diabolique.

-Angélique ou herbe aux anges: plante aromatique dont la tige et les pétioles peuvent être confits dans le sucre. Le nom de cette plante vient de ses propriétés médicinales: les anciens lui attribuaient toutes sortes de pouvoirs magiques et recommandaient notamment sa racine contre les morsures de serpent. De nos jours, elle est utilisée en phytothérapie contre les problèmes de digestion.

-Angélisme: candeur, manque de réalisme et/ou d'esprit pratique. Synonymes: naïveté, candeur.

-Angélus: dans la religion catholique, prière en latin évoquant l'annonce de l'ange Gabriel à Marie, récitée ou chantée le matin, à midi et le soir. Dire l'Angélus. Avec un "a" minuscule, l'angélus est la sonnerie de cloches appelant les fidèles à cette prière. "L'angélus" est aussi le nom d'une toile de Jean-François Millet (1814-1875), peinte entre 1857 et 1859, symbole réaliste de piété paysanne et populaire. On y voit en effet deux paysans qui se sont arrêtés de travailler dans leur champ pour prier lorsque sonne l'angélus du soir.

 

Beim-Angeluslaeuten.jpg

 

***

 

L'ange de mer est un poisson marin du groupe des requins, dont la forme du corps rappelle la raie.

"Poisson-ange" est le terme générique de plusieurs espèces de poissons, pour la plupart marins et très colorés.

Enfin, Ange est le nom d'une dynastie qui régna sur l'Empire byzantin de 1185 à 1204.

 

***

 

En guise de conclusion, cette définition de Gustave Flaubert, tirée de son "Dictionnaire des idées reçues": "Ange: fait bien en amour et en littérature."

 

13:20 Publié dans Allemand, Anglais, Culture, Espagnol, Gustave Flaubert, Italien, Latin, Portugais, Religion | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |