16/09/2015

Automne

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 Prenons un peu d'avance sur le calendrier, le temps pluvieux s'y prête, pour analyser le mot "automne".

 

L'automne est, parmi les quatre saisons de l'année, celle qui se situe entre l'été et l'hiver. Le terme "arrière-saison" fait référence au moment où s'achève l'automne et où commence l'hiver et, en parlant du blé et du vin, aux derniers mois qui précèdent la récolte ou les vendanges (juin et juillet pour le blé, juillet et août pour le vin). Au pluriel, on écrit: des arrière-saisons.

Le m du mot "automne" ne se prononce pas. En ancien français, les mots latins qui contenaient le groupe mn se sont transformés en mm dans quelques mots, par exemple "sommeil", du latin somniculus, diminutif de somnus, ou en nn comme dans les mots "colonne", du latin columna, ou "solennel", du latin sollemnis. En revanche, pour plusieurs autres mots, la graphie originale du groupe latin mn a été conservée: ainsi notre "automne", du latin autumnus, mais aussi "calomnie", "damner", "gymnastique", "hymne", "indemne", "omnipotent", etc., de même que les mots dérivés de "sommeil": "somnambule" et "somnifère". Concernant la prononciation, pour les mots "automne" et "damner", ainsi que pour leurs dérivés, mn se prononce comme un n, le m précédent étant muet. Exception: pour l'adjectif "automnal", le m se prononce parfois. Pour les autres mots, la prononciation du groupe mn respecte la graphie: les deux consonnes, m et n, sont prononcées.

Dans notre hémisphère nord, l'automne va du 22 septembre au 21 décembre. C'est l'"équinoxe d'automne", date à la quelle le jour et la nuit ont des durées égales, qui marque le début de l'automne. L'automne est caractérisé par le déclin des jours et la chute des feuilles. En anglais, "automne" se dit autumn, mot qui dérive du latin autumnus que nous avons vu plus haut, ou fall, "chute", d'origine germanique. Au départ, les Anglais appelaient l'automne harvest, "récolte". Puis, au fur et à mesure qu'une population grandissante commença à quitter la campagne pour s'établir en ville, le mot harvest fut détrôné par le mot autumn, apparu au XVIème siècle. À la même époque, les Anglais utilisaient aussi l'expression fall of the leaf, "chute de la feuille", expression abrégée en fall dès le XVIIème siècle.¹ Il semblerait que les Anglais partis coloniser l'est des États-Unis aient emporté le mot fall dans leurs bagages, tandis que ceux restés dans leur île natale adoptèrent le mot autumn. Cela explique pourquoi fall ne s'entend aujourd'hui qu'aux États-Unis et au Canada, alors qu'en Grande-Bretagne on utilise le mot autumn, mot également employé couramment en Irlande, ainsi qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande, où l'automne s'installe du 1er mars au 31 mai, ces deux pays étant situés dans l'hémisphère sud.

 

L'automne, et notamment la chute des feuilles, a énormément inspiré les poètes. Sous leur plume, cette saison qui marque la fin d'un cycle se pare naturellement de mélancolie.

"Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres / Adieu, vive clarté de nos été trop courts ! / J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres / Le bois retentissant sur le pavé des cours" (Charles Baudelaire, première strophe de "Chant d'automne", "Spleen et Idéal", Les fleurs du mal, 1857).

"Les sanglots longs / Des violons / De l'automne / Blessent mon cœur / D'une langueur / Monotone" (Paul Verlaine, première strophe de "Chanson d'automne", Poèmes saturniens, 1866).

"Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux / Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne / Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux / Et s'en allant là-bas le paysan chantonne / Une chanson d'amour et d'infidélité / Qui parle d'une bague et d'un cœur que l'on brise / Oh ! l'automne l'automne a fait mourir l'été / Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises" (Guillaume Apollinaire, "Automne", Alcools, 1913).

"Les feuilles mortes se ramassent à la pelle / Les souvenirs et les regrets aussi / Et le vent du nord les emporte / Dans la nuit froide de l'oubli" (extrait du célèbre poème écrit par Jaques Prévert en 1945 et repris en chanson par de nombreux artistes).

 

Au sens figuré, et dans un registre littéraire mais aujourd'hui vieilli, l'automne symbolise la période de la vie qui précède la vieillesse (arriver à l'automne de sa vie) et, par extension, le commencement d'un déclin (l'automne de l'Empire romain).

 

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¹Douglas Harper, Online Etymology Dictionary.

02/09/2015

Gril ou grill ?

 

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Sous l'influence de l'anglais, le mot "gril" est très souvent orthographié à tort "grill". Mais ces deux mots ont un sens différent.

 

Le mot "gril" est la forme masculine du mot "grille". "Grille", greille en ancien français, est issu du latin craticula, diminutif de cratis, "petit gril".

Au XIIème siècle, "gril" s'écrivait graïl ou greïl, et il était formé de deux syllabes. Un gril est un ustensile de cuisine composé d'une grille métallique placée au-dessus d'un foyer ou d'une plaque de fonte et permettant de faire griller à feu vif de la viande ou du poisson: steak cuit sur le gril, au gril. Le gril d'un four est appelé "grilloir".

Une "plancha" fonctionne sur le même principe: il s'agit d'une plaque métallique chauffante employée pour faire griller des aliments: calamars "à la plancha", une expression tirée de l'espagnol a la plancha, "grillé", le mot plancha signifiant lui-même "fer à repasser, plaque ou planche" en espagnol.

Un gril de plein air est un "barbecue": griller un poisson ou une viande au barbecue. Un barbecue peut être au charbon de bois, à gaz ou électrique. Il faut distinguer le "barbecue" du "braséro", un appareil de chauffage portatif formé d'un bassin de cuivre monté sur pieds et rempli de charbons ardents. Le braséro sert principalement à se réchauffer, mais pas seulement, d'où une possible confusion avec le barbecue. Le braséro peut en effet aussi être utilisé pour faire griller des aliments, notamment des marrons que l'on achète en hiver dans la rue chez les marchands ambulants. "Braséro" vient de l'espagnol brasero, mot lui-même dérivé de brasa, "braise". Le mot "barbecue", quant à lui, est un mot parvenu aux USA par les États du Sud qui l'ont emprunté à l'hispano-américain barbacoa, "dispositif pour faire griller les viandes en plein air" (CNRTL). Le mot "barbaque", "viande" en argot, a la même origine. Le terme barbacoa serait lui-même d'origine arawak. Les Arawaks, peuples indiens d'Amérique répartis au Pérou, au Venezuela, au Guyana et au Suriname, étaient installés jadis aux Antilles. Selon le Petit Robert, le mot barbacoa viendrait plus spécialement des Tainos, des Indiens de langue arawak qui vivaient sur l'île d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti et la République dominicaine) au moment de l'arrivée de Christophe Colomb au XVème siècle. Une explication farfelue circule selon laquelle le mot "barbecue" vient de "barbe" et "cul" ou "queue", parce que l'on embroche les poissons ou les pièces de viande de part en part, comprenez "de la barbe au cul/à la queue".

On appelle "sauce barbecue" une sauce tomate épicée que l'on sert généralement avec les grillades.

Enfin, par métonymie, le terme "barbecue" désigne également un repas organisé en plein air en compagnie de nombreux amis et/ou de sa famille, et au cours duquel on fait griller de la viande.

 

Revenons au mot "gril". Autrefois, le gril était un instrument de torture servant au supplice du feu. On le nommait alors "gril ardent" parce que l'on attachait les condamnés à une grille de fer sous laquelle on avait placé des charbons ardents qui les brûlaient "à petit feu" jusqu'à ce que mort s'en suive. De là, probablement, l'origine de plusieurs expressions du langage courant:

- "Être sur le gril": être extrêmement anxieux, impatient ou embarrassé. On peut d'ailleurs aussi dire "être sur des charbons ardents".

- "Passer sur le gril": vivre une situation pénible.

- "Tenir/mettre quelqu'un sur le gril": mettre quelqu'un à l'épreuve.

 

Le mot "grill" est un anglicisme. C'est une abréviation de grill-room: restaurant où l'on mange essentiellement des grillades, généralement préparées sous les yeux des clients. Grill dérive du français "gril" et room signifie "espace, salle". Le mot "grill-room" est attesté en français depuis la fin du XIXème siècle comme terme désignant une salle de restaurant où l'on grille les viandes, ainsi que sa forme abrégée "grill" (CNRTL). Au pluriel, on écrit: des grill-rooms.

 

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05/08/2015

Tout de go

 

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Une expression dont l'origine a été beaucoup discutée. Analyse.

 

L'expression "tout de go" signifie "sans préambule, directement": annoncer une nouvelle à quelqu'un tout de go, c'est-à-dire, pour utiliser une autre expression courante, "sans prendre de gants". En effet, par extension, "tout de go" signifie aussi  "librement, sans façon ni cérémonie". L'origine de l'expression est controversée. D'où vient "go" et quel est son véritable sens ? Première précision: "tout de go" n'a aucun rapport avec le "jeu de go", jeu de stratégie d'origine chinoise dans lequel deux joueurs placent des pions blancs et noirs sur un plateau quadrillé, le vainqueur étant celui qui a réussi à placer ses pions de manière à délimiter un territoire plus important que celui de son adversaire.

"Il y a certaines locutions auxquelles on a supposé une demi-douzaine d'origines. Voyez, par exemple, l'expression tout de go, aller, entrer tout de go. L'un vous dit que c'est une abréviation altérée de ces mots: en gaulois, à la gauloise, c'est-à-dire sans façon, comme faisaient nos pères. Un autre fait venir tout de go du verbe anglais go, qui marque l'allure, la marche, la venue. Un troisième remarque que, dans le dialecte wallon, le mot go veut dire chien; entrer tout de go, c'est entrer sans saluer, sans cérémonie, comme un chien."¹

Remontons le temps pour nous rendre dans la seconde partie du XVIème siècle. En ce temps-là, il existait l'expression "avaler tout de gob": avaler d'un trait. Il se pourrait que "tout de go" soit une déformation de "tout de gob" et que l'expression dérive donc du verbe "gober": faire quelque chose tout de go, le faire comme on avale un aliment vivement, rapidement, et sans le mâcher. Gustave Vapereau, Littré et Le Petit Robert optent pour cette origine.

D'autres sources mentionnent encore une dernière possibilité: "go" pourrait dériver du latin gaudium, "contentement, satisfaction, aise, plaisir" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Tout de go, c'est-à-dire avec joie et sans résistance. Toutefois, Gaffiot précise que gaudium caractérise une joie "plus retenue que lætitia"et qu'il s'agit d'un "mouvement de satisfaction raisonnable, calme et durable". Or, cela ne s'accorde guère avec l'image de brusquerie et de spontanéité véhiculée par l'expression "tout de go". Nous ne retiendrons pas cette explication.

Si, aujourd'hui, "tout de go" fait partie du langage courant, il semblerait qu'au début du XIXème siècle, l'expression ait eu une connotation négative. On trouve l'expression dans le Dictionnaire du bas-langage, ou des manières de parler usitées parmi le peuple, ouvrage dans lequel on a réuni les locutions basses et vicieuses que l'on doit rejeter de la bonne conversation. Ce dictionnaire paru en 1808 donne des exemples d'utilisation de "tout de go" et fournit des formules synonymes plus acceptables. Petite leçon de savoir-vivre forcément dépassée, mais plaisamment désuète:

"Il y va tout-de-go. Pour, tout à la bonne, franchement.

Il y entre tout-de-go. C'est-à-dire tout droit, sans aucun effort.

Entrer dans un lieu tout-de-go. Y entrer brusquement et malhonnêtement, sans faire les salutations d'usage aux personnes qui s'y trouvent."

 

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Revenons au verbe "gober". Ce verbe vient du gaulois gobbo, "bouche", probablement avec une origine celtique. En effet, on rencontre les mots gop, "bouche", en ancien gaélique irlandais, gob en gaélique irlandais moderne, et gob, "bec", en gaélique écossais. Gob que l'on retrouve en argot anglais pour qualifier la bouche. Dans la même famille, le verbe gobble, "engloutir (de la nourriture)".

On peut gober un œuf cru ou une huître. Les grenouilles et les lézards gobent des insectes. Au sens figuré, "gober" c'est croire naïvement: il gobe tout ce qu'on lui dit. Il existe l'expression "gober l'hameçon": croire quelque chose qui n'est pas vrai ou se laisser séduire par quelque chose qui va se révéler être une arnaque et tourner à notre désavantage. Expressions synonymes: happer l'hameçon, mordre à l'hameçon. Quelqu'un de crédule qui gobe tout est un "gobeur" ou une "gobeuse": gobeur de fausses nouvelles. Synonymes: gogo, gobe-mouche, pigeon. Le mot "gogo" n'a rien à voir avec l'expression "à gogo", "à volonté, en abondance". Dans "à gogo", "gogo" est une altération par redoublement de gogue, qui autrefois signifiait "plaisanterie, divertissement" et qui a donné l'adjectif "goguenard" (voir http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). Le mot "gogo" dans le sens de "personne crédule" est formé par redoublement de la première syllabe du verbe "gober" (CNRTL). Dans le même registre, on trouve les mots "attrape-gogo" ou "attrape-nigaud": ruse grossière qui ne peut convaincre qu'une personne naïve. Un "gobe-mouche" est aussi un oiseau insectivore. "Pigeon" est tiré du verbe "pigeonner": tromper, escroquer une personne, la dépouiller, par allusion au pigeon que l'on plume. On peut d'ailleurs aussi dire "plumer quelqu'un".

Toujours au sens figuré, "gober" veut également dire "estimer, apprécier". Autrefois, on pouvait "gober quelqu'un", mais cet usage est tombé en désuétude. On utilise aujourd'hui le verbe exclusivement à la tournure négative: je ne peux pas le gober. On peut aussi dire: je ne peux pas le blairer, le piffer ou l'encadrer. "Blairer" et "piffer" viennent de "blair" et de "pif", "nez" dans le langage populaire, "blair" étant formé par apocope de "blaireau", en référence au museau pointu de cet animal (CNRTL).²

 

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Plusieurs mots appartiennent à la même famille que le verbe "gober":

-Un "gobet" est un bas-morceau de viande resté invendu à la fin du marché ou une variété de cerise. Anciennement, un "gobet" était un petit morceau de nourriture que l'on gobait, une "bouchée" en français actuel. Ce sens ancien se retrouve en anglais avec le mot gobbet, qui qualifie un petit morceau, de nourriture ou autre. Autrefois, il existait aussi l'expression "prendre quelqu'un au gobet": attraper quelqu'un par surprise; il y avait des gens apostés qui le prirent au gobet lorsqu'il sortait de chez lui; on vint dès le matin le prendre au gobet, pour le mener à la campagne.³ Littéralement, "prendre quelqu'un à la gorge". Aujourd'hui, on dit "prendre/saisir quelqu'un au collet", une expression que nous avons vue récemment: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

-Un "gobelet" est un récipient que l'on emploie pour boire, ordinairement plus haut que large et sans pied: gobelet en papier, en plastique. Le gobelet est également un instrument de prestidigitation pour les tours d'escamotage.

-Enfin, le verbe "se goberger" signifie "prendre ses aises, se divertir", mais ce sens tend à être désuet. Dans le langage courant, le verbe se comprend comme "manger et boire de manière copieuse, faire bombance" (gobble en anglais, que nous avons vu plus haut). Synonymes: se bâfrer, s'empiffrer, se gaver, s'en mettre plein la lampe... pourquoi la lampe ? Selon Claude Duneton, il pourrait s'agir de l'image d'une lampe à huile que l'on remplit, métaphore pour l'estomac. Cela pourrait aussi venir de l'ancien mot lampas, "gorge, gosier", mot que l'on rencontre dans "Le paysan qui avait offensé son seigneur" de Jean de La Fontaine:

Vous avez soif ! je vois qu'en vos repas

Vous humectez volontiers le lampas.

"S'en mettre plein la lampe", autrement dit "s'en mettre plein la gorge". De lampas nous reste la "lampée", "grosse gorgée", et les verbes "lamper", "avaler rapidement à grandes gorgées", et "laper", "boire avec la langue" en parlant des animaux.

 

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¹Gustave Vapereau, L'année littéraire et dramatique, Paris, Librairie de L.Hachette et Cie, 1864.

²Pour en savoir plus sur l'apocope et l'aphérèse: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

³Gabriel Feydel, Remarques morales, philosophiques et grammaticales, sur le Dictionnaire de l'Académie française, À Paris, chez Antoine-Augustin Renouard, 1807.