30/09/2015

Précédant, précédemment, précédent

 

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 Analyse du verbe "précéder" et de ses mots dérivés qui représentent un véritable casse-tête orthographique.

 

Le verbe "précéder" vient du latin præcedere, "marcher devant, précéder, devancer". Il possède plusieurs sens différents.

- "Précéder" peut signifier "exister, se produire avant dans le temps": ma maladie fut précédée d'une énorme fatigue; la lumière métallique qui précède l'orage. On utilise aussi souvent le verbe sans objet direct: dans le chapitre qui précède, dans les jours qui ont précédé. Adjectif synonyme: précédent; dans le chapitre précédent (antérieur), le jour précédent (la veille), dans les semaines précédentes. Attention à ne pas confondre "précédent" avec le participe présent "précédant": la journée précédant le début des élections fut particulièrement agitée. Le participe présent est un verbe invariable qui s'emploie avec un complément ("le début des élections"), alors que l'adjectif "précédent" s'accorde avec le substantif auquel il se rapporte.

Dans ce cas on parle d'un "adjectif verbal": participe présent employé comme adjectif avec un changement d'orthographe. Le verbe "précéder" n'est pas le seul à causer des confusions, voici un tableau récapitulatif:

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Pour ajouter encore à la confusion, précisons que le mot "précédent" n'est pas seulement un adjectif verbal. Il peut également être utilisé comme substantif dans le sens de "fait antérieur que l'on invoque comme autorité": un précédent juridique; cette décision ne constituera certainement pas un précédent. La locution "sans précédent" signifie "unique en son genre, qui ne s'est encore jamais produit": une crise, un succès, une mobilisation sans précédent. On peut aussi dire "sans exemple": c'est une aventure sans exemple (c'est une aventure extraordinaire, unique).

- "Précéder" possède également le sens de "être, aller, marcher devant quelqu'un ou quelque chose": précéder quelqu'un pour lui montrer le chemin (verbe synonyme: passer devant); la voiture présidentielle était précédée par plusieurs motards. Au sens figuré, "avoir été avant quelqu'un dans l'occupation d'une fonction": la personne qui vous a précédé(e) dans ce poste est partie à l'étranger. On parle alors d'un "prédécesseur", mot qui fait bien sûr partie de la famille du verbe "précéder". Concernant la forme féminine de ce mot, on rencontre plusieurs variantes: "prédécesseure" (selon la même règle en vigueur que "professeure", "auteure" ou "procureure"), "prédécesseresse" (terme que l'on rencontre à la fin du XIXème siècle chez Pierre de Bourdeille) ou "prédécessrice", mot encore plus ancien puisqu'il apparaît en 1757 dans un ouvrage intitulé "Mesdemoiselles de Marsanges, quatrième partie", par Gabrielle Suzanne Barbot et Jean-Baptiste de Gaallon de Villeneuve.

- Troisième et dernier sens, "précéder" c'est aussi "arriver à un endroit avant quelqu'un": il/elle m'a précédé(e) au bureau de quelques minutes. Et, au sens figuré, "accomplir quelque chose avant quelqu'un d'autre": précéder quelqu'un dans la voie d'une découverte; nous avons été précédés dans cette recherche par une équipe concurrente. Verbe synonyme: devancer.

Quelqu'un qui prépare la voie et annonce un mouvement ou une découverte est un "précurseur", du latin præcursor, "qui court devant", mot lui-même tiré du verbe præcurrere, "courir devant, aller en avant promptement". "Précurseur" n'appartient pas à la famille du verbe "précéder". Il se rattache au verbe "courir" et à ses dérivés ("accourir", "concourir", "parcourir", etc.)

Enfin, il existe l'adverbe "précédemment": une loi précédemment en vigueur; nous avons dit précédemment que nous allions fixer de nouvelles règles. Adverbes synonymes: auparavant, antérieurement.

L'anglais a emprunté to precede ("précéder"), preceding ("précédent" adjectif) et precedent ("précédent" substantif).

 

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16/09/2015

Automne

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 Prenons un peu d'avance sur le calendrier, le temps pluvieux s'y prête, pour analyser le mot "automne".

 

L'automne est, parmi les quatre saisons de l'année, celle qui se situe entre l'été et l'hiver. Le terme "arrière-saison" fait référence au moment où s'achève l'automne et où commence l'hiver et, en parlant du blé et du vin, aux derniers mois qui précèdent la récolte ou les vendanges (juin et juillet pour le blé, juillet et août pour le vin). Au pluriel, on écrit: des arrière-saisons.

Le m du mot "automne" ne se prononce pas. En ancien français, les mots latins qui contenaient le groupe mn se sont transformés en mm dans quelques mots, par exemple "sommeil", du latin somniculus, diminutif de somnus, ou en nn comme dans les mots "colonne", du latin columna, ou "solennel", du latin sollemnis. En revanche, pour plusieurs autres mots, la graphie originale du groupe latin mn a été conservée: ainsi notre "automne", du latin autumnus, mais aussi "calomnie", "damner", "gymnastique", "hymne", "indemne", "omnipotent", etc., de même que les mots dérivés de "sommeil": "somnambule" et "somnifère". Concernant la prononciation, pour les mots "automne" et "damner", ainsi que pour leurs dérivés, mn se prononce comme un n, le m précédent étant muet. Exception: pour l'adjectif "automnal", le m se prononce parfois. Pour les autres mots, la prononciation du groupe mn respecte la graphie: les deux consonnes, m et n, sont prononcées.

Dans notre hémisphère nord, l'automne va du 22 septembre au 21 décembre. C'est l'"équinoxe d'automne", date à la quelle le jour et la nuit ont des durées égales, qui marque le début de l'automne. L'automne est caractérisé par le déclin des jours et la chute des feuilles. En anglais, "automne" se dit autumn, mot qui dérive du latin autumnus que nous avons vu plus haut, ou fall, "chute", d'origine germanique. Au départ, les Anglais appelaient l'automne harvest, "récolte". Puis, au fur et à mesure qu'une population grandissante commença à quitter la campagne pour s'établir en ville, le mot harvest fut détrôné par le mot autumn, apparu au XVIème siècle. À la même époque, les Anglais utilisaient aussi l'expression fall of the leaf, "chute de la feuille", expression abrégée en fall dès le XVIIème siècle.¹ Il semblerait que les Anglais partis coloniser l'est des États-Unis aient emporté le mot fall dans leurs bagages, tandis que ceux restés dans leur île natale adoptèrent le mot autumn. Cela explique pourquoi fall ne s'entend aujourd'hui qu'aux États-Unis et au Canada, alors qu'en Grande-Bretagne on utilise le mot autumn, mot également employé couramment en Irlande, ainsi qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande, où l'automne s'installe du 1er mars au 31 mai, ces deux pays étant situés dans l'hémisphère sud.

 

L'automne, et notamment la chute des feuilles, a énormément inspiré les poètes. Sous leur plume, cette saison qui marque la fin d'un cycle se pare naturellement de mélancolie.

"Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres / Adieu, vive clarté de nos été trop courts ! / J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres / Le bois retentissant sur le pavé des cours" (Charles Baudelaire, première strophe de "Chant d'automne", "Spleen et Idéal", Les fleurs du mal, 1857).

"Les sanglots longs / Des violons / De l'automne / Blessent mon cœur / D'une langueur / Monotone" (Paul Verlaine, première strophe de "Chanson d'automne", Poèmes saturniens, 1866).

"Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux / Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne / Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux / Et s'en allant là-bas le paysan chantonne / Une chanson d'amour et d'infidélité / Qui parle d'une bague et d'un cœur que l'on brise / Oh ! l'automne l'automne a fait mourir l'été / Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises" (Guillaume Apollinaire, "Automne", Alcools, 1913).

"Les feuilles mortes se ramassent à la pelle / Les souvenirs et les regrets aussi / Et le vent du nord les emporte / Dans la nuit froide de l'oubli" (extrait du célèbre poème écrit par Jaques Prévert en 1945 et repris en chanson par de nombreux artistes).

 

Au sens figuré, et dans un registre littéraire mais aujourd'hui vieilli, l'automne symbolise la période de la vie qui précède la vieillesse (arriver à l'automne de sa vie) et, par extension, le commencement d'un déclin (l'automne de l'Empire romain).

 

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¹Douglas Harper, Online Etymology Dictionary.

02/09/2015

Gril ou grill ?

 

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Sous l'influence de l'anglais, le mot "gril" est très souvent orthographié à tort "grill". Mais ces deux mots ont un sens différent.

 

Le mot "gril" est la forme masculine du mot "grille". "Grille", greille en ancien français, est issu du latin craticula, diminutif de cratis, "petit gril".

Au XIIème siècle, "gril" s'écrivait graïl ou greïl, et il était formé de deux syllabes. Un gril est un ustensile de cuisine composé d'une grille métallique placée au-dessus d'un foyer ou d'une plaque de fonte et permettant de faire griller à feu vif de la viande ou du poisson: steak cuit sur le gril, au gril. Le gril d'un four est appelé "grilloir".

Une "plancha" fonctionne sur le même principe: il s'agit d'une plaque métallique chauffante employée pour faire griller des aliments: calamars "à la plancha", une expression tirée de l'espagnol a la plancha, "grillé", le mot plancha signifiant lui-même "fer à repasser, plaque ou planche" en espagnol.

Un gril de plein air est un "barbecue": griller un poisson ou une viande au barbecue. Un barbecue peut être au charbon de bois, à gaz ou électrique. Il faut distinguer le "barbecue" du "braséro", un appareil de chauffage portatif formé d'un bassin de cuivre monté sur pieds et rempli de charbons ardents. Le braséro sert principalement à se réchauffer, mais pas seulement, d'où une possible confusion avec le barbecue. Le braséro peut en effet aussi être utilisé pour faire griller des aliments, notamment des marrons que l'on achète en hiver dans la rue chez les marchands ambulants. "Braséro" vient de l'espagnol brasero, mot lui-même dérivé de brasa, "braise". Le mot "barbecue", quant à lui, est un mot parvenu aux USA par les États du Sud qui l'ont emprunté à l'hispano-américain barbacoa, "dispositif pour faire griller les viandes en plein air" (CNRTL). Le mot "barbaque", "viande" en argot, a la même origine. Le terme barbacoa serait lui-même d'origine arawak. Les Arawaks, peuples indiens d'Amérique répartis au Pérou, au Venezuela, au Guyana et au Suriname, étaient installés jadis aux Antilles. Selon le Petit Robert, le mot barbacoa viendrait plus spécialement des Tainos, des Indiens de langue arawak qui vivaient sur l'île d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti et la République dominicaine) au moment de l'arrivée de Christophe Colomb au XVème siècle. Une explication farfelue circule selon laquelle le mot "barbecue" vient de "barbe" et "cul" ou "queue", parce que l'on embroche les poissons ou les pièces de viande de part en part, comprenez "de la barbe au cul/à la queue".

On appelle "sauce barbecue" une sauce tomate épicée que l'on sert généralement avec les grillades.

Enfin, par métonymie, le terme "barbecue" désigne également un repas organisé en plein air en compagnie de nombreux amis et/ou de sa famille, et au cours duquel on fait griller de la viande.

 

Revenons au mot "gril". Autrefois, le gril était un instrument de torture servant au supplice du feu. On le nommait alors "gril ardent" parce que l'on attachait les condamnés à une grille de fer sous laquelle on avait placé des charbons ardents qui les brûlaient "à petit feu" jusqu'à ce que mort s'en suive. De là, probablement, l'origine de plusieurs expressions du langage courant:

- "Être sur le gril": être extrêmement anxieux, impatient ou embarrassé. On peut d'ailleurs aussi dire "être sur des charbons ardents".

- "Passer sur le gril": vivre une situation pénible.

- "Tenir/mettre quelqu'un sur le gril": mettre quelqu'un à l'épreuve.

 

Le mot "grill" est un anglicisme. C'est une abréviation de grill-room: restaurant où l'on mange essentiellement des grillades, généralement préparées sous les yeux des clients. Grill dérive du français "gril" et room signifie "espace, salle". Le mot "grill-room" est attesté en français depuis la fin du XIXème siècle comme terme désignant une salle de restaurant où l'on grille les viandes, ainsi que sa forme abrégée "grill" (CNRTL). Au pluriel, on écrit: des grill-rooms.

 

12:36 Publié dans Anglais, Argot, Culture, Espagnol | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |