18/08/2016

Bagage(s)

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Un mot d'actualité puisque c'est encore le temps des vacances, et que "bagage" rime avec "voyage".

 

Le mot "bagage" nous vient de l'ancien français bagues, "paquets". Bagues serait d'origine incertaine, nous dit Le Petit Robert. Le dictionnaire de l'Académie française, quant à lui, précise que ce mot est probablement issu de baga ou bage, formes dialectales d'Italie du Nord, ou de l'ancien provençal baga, "sac".

Une autre piste se dessine si l'on prend en compte l'étymologie anglaise du mot baggage, réplique de notre "bagage" français, terme que l'on retrouve dans les aéroports sous la forme des expressions baggage claim et baggage carousel, lieu où nous récupérons nos valises sur un tapis roulant. En anglais, le mot bag, "sac", appartient à la même famille, et, selon le Douglas Harper Online Etymology Dictionary, son origine remonterait au vieux norrois baggi, mot lui-même d'origine celte, duquel notre bagues pourrait bien également découler. Le norrois était la langue parlée à l'époque des Vikings, du VIIIème au XIème siècle, l'ancêtre des langues scandinaves.

 

Anciennement, le mot "bagage" désignait le matériel d'une armée. C'est de là que nous vient l'expression "partir avec armes et bagages", c'est-à-dire avec tout l'équipement dont on a besoin. Et l'expression "se rendre avec armes et bagages", littéralement en livrant tout son matériel, signifie au sens figuré que l'on abandonne une lutte, un combat, que l'on accepte une entière défaite.

 

Plus tard, à partir de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, le mot "bagage" s'employait exclusivement au singulier pour parler des effets, des objets que l'on emportait avec soi en voyage: n'avoir qu'une brosse à dents et une chemise pour tout bagage. Il nous reste de cette époque les expressions "bagage à main", "petit sac facile à transporter", que l'on a le droit d'embarquer à l'intérieur d'un avion, par exemple, l'équivalent d'un "bagage cabine", et "plier bagage", "s'en aller, partir": c'est la fin de la saison, les touristes plient bagage. Anciennement, on disait "trousser bagage", et, dans le même registre, l'expression "à trousse-bagage" signifiait "en toute hâte".¹

 

Aujourd'hui, nous utilisons le plus souvent le mot au pluriel. Les bagages: l'ensemble des valises, des sacs, des mallettes et des paquets qu'emporte un voyageur. Préparer, faire, défaire ses bagages; faire enregistrer ses bagages; excédent de bagages; la soute à bagages d'un avion, le filet à bagages d'un compartiment de train, le coffre à bagages d'une voiture; chariot à bagages (synonyme: Caddie, voir http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). Mais on peut bien sûr aussi aller déposer un seul bagage à la consigne, de même que l'on peut posséder plusieurs bagages à main.

 

Au sens figuré, le mot "bagage" employé au singulier seulement désigne l'ensemble des connaissances ou des expériences acquises par une personne dans une discipline, une profession ou un art: bagage littéraire ou scientifique, bagage intellectuel. On parle aussi de "bagage familial": héritage familial, ce qui est transmis de génération en génération. Il/Elle n'a jamais réussi à se débarrasser de son lourd bagage familial.

 

La personne chargée de la manutention des bagages dans un hôtel, une gare ou un aéroport est appelée "bagagiste". Le terme renvoie aussi, depuis la fin des années 1980, à un fabriquant de bagages, d'articles de voyage.

 

Un "porte-bagage" ou "porte-bagages" est un dispositif permettant de placer des affaires sur la partie arrière d'un vélo.

 

Enfin, on ne confondra pas "bagage" avec "baguage", "action de baguer un oiseau pour le distinguer des autres", technique notamment utilisée en ornithologie pour suivre les oiseaux migrateurs, et, en horticulture, "entaille annulaire des branches d'un arbre fruitier ou de la vigne", entaille destinée à arrêter la descente de la sève pour accélérer la fructification.

 

¹François Noël et L.-J.Carpentier, Philologie française ou dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire, Paris, Le Normant Père, Libraire, 1831.

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12/06/2016

Quinte

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Le mot "quinte" possède de nombreux sens différents, dans des domaines extrêmement variés. Éclairage.

 

Le mot "quinte" est une substantivation de l'ancien français quint, "cinquième", lui-même issu du latin quintus.

 

En musique, une "quinte" qualifie le cinquième degré de la gamme diatonique. On appelle "intervalle de quinte", ou elliptiquement "quinte", un intervalle de cinq notes consécutives: par exemple do-sol, ré-la ou si-fa. Une "quinte juste" est un intervalle de trois tons et un demi-ton diatonique, une "quinte augmentée" est un intervalle de trois tons, un demi-ton diatonique et un demi-ton chromatique, et une "quinte diminuée", anciennement "fausse quinte", représente un intervalle de deux tons et deux demi-tons diatoniques.

Le mot "quintette" désigne un morceau de musique écrit pour cinq voix ou cinq instruments, ainsi qu'un petit orchestre composé de cinq musiciens, plus particulièrement un orchestre de jazz. En ce sens, on écrit aussi "quintet".

 

Dans le langage du jeu, une quinte est une suite non interrompue de cinq cartes. Au poker, une quinte contient obligatoirement un 5 ou un 10. Toujours au poker, une "quinte flush" (straight flush en anglais) est formée de cinq cartes dont les rangs se suivent et dont les couleurs sont identiques. Une "quinte flush royale" (royal flush) est une quinte flush du 10 à l'as: il s'agit de la main la plus forte au poker car c'est la plus rare de toutes les combinaisons existantes.

Le terme "flush" est un anglicisme tirant très probablement son origine du latin fluxus, "écoulement d'un liquide", qui a donné flus en ancien français, d'où viennent des mots comme "flux" et "fluide". Flux et fluid se retrouvent en anglais. En italien, nous avons le mot flusso, et en allemand le mot Fluss, "flot, fleuve". En anglais, le mot "flush" possède entre autres le sens de "rougeur du visage suite à une émotion", rougeur que l'on sait provoquée par un afflux sanguin, et de "chasse d'eau". Au poker, il faut sans doute considérer métaphoriquement la succession des cinq cartes de la même couleur comme un "courant que rien ne peut entraver", courant qui rapproche de la victoire le joueur qui a la chance d'avoir ces cartes en main.

Dans le monde des courses de chevaux, le "quinté" est un pari où le joueur cherche à déterminer les cinq premiers chevaux à l'arrivée.

 

En escrime, au sabre, la "quinte" est la cinquième position de la "parade", l'action défensive faite avec l'arme pour bloquer l'attaque de l'adversaire. Lors de cette position, également nommée "quinte haute", l'arme est placée horizontalement au-dessus et en avant de la tête. Outre le sabre, les deux autres armes que l'on rencontre en escrime sont le fleuret et l'épée.

 

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 Les cinq positions au sabre.

 

Depuis le XVIIème siècle, une "quinte" est aussi bien sûr un "accès de toux". À l'origine, le terme se rapportait spécialement à une toux caractéristique de la coqueluche. Littéralement, la "quinte" signifie ici "toux revenant toutes les cinq heures", selon la croyance ancienne que lorsqu'on était malade de la coqueluche les accès de toux se reproduisaient selon ce rythme-là (Petit Robert et CNRTL). Dans nos pays industrialisés, la coqueluche est une maladie dont on se protège par la vaccination, mais dans les pays en développement elle continue à faire plusieurs centaines de milliers de victimes par année. Aujourd'hui, nous employons l'expression "quinte de toux" pour qualifier un accès de toux violent et prolongé: avoir une quinte de toux, être pris d'une quinte de toux, être en proie à une quinte de toux, être secoué par une quinte de toux.

Au XVIème siècle, une "quinte" désignait un "caprice" ou un "brusque accès de mauvaise humeur". C'est de là que nous vient l'adjectif "quinteux": qui est d'humeur fantasque, qui a un caractère difficile et changeant, qui se fâche facilement. Cet adjectif est vieilli, "capricieux" en est le synonyme le plus courant. Il existait autrefois l'expression "quinteux comme une mule". Et lorsque quelqu'un ne voulait pas manger hors de ses repas, on disait qu'il était "quinteux comme la mule du Pape", "qui ne boit et ne mange qu'à ses heures".¹ Aujourd'hui, l'adjectif  "quinteux" sert à décrire "un cheval et même un chien désobéissant ou en fauconnerie un oiseau qui s'écarte trop".² Adjectif synonyme: rétif.

 

Citons, parmi les autres mots de la même famille que "quinte":

-La quintessence, du latin quinta essentia, "cinquième substance": chez certains philosophes anciens, cinquième élément qui s'ajoute aux quatre premiers (la terre, le feu, l'air et l'eau) et qui en assure la cohésion. Par extension, dans le registre littéraire, ce qu'il y a de plus raffiné, de plus essentiel dans une chose ou chez une personne: la quintessence d'un livre.

-Le verbe "quintupler": multiplier par cinq. Les "quintuplés" sont les cinq enfants nés d'une même grossesse.

-Le "quintil": en poésie, strophe de cinq vers. À ne pas confondre avec le "quintile": cinquième  partie d'un tout. Ce mot s'emploie pour qualifier "un cinquième" ou pour représenter le pourcentage 20 %.

 

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¹Philibert Joseph Le Roux, Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre & proverbial, À Amsterdam, chez Michel Charles Le Cène, Libraire dans le Nes, 1718.

²Catherine Guennec, Le petit livre des mots inconnus au bataillon, Éditions First-Gründ, Paris, 2015.

09:57 Publié dans Allemand, Anglais, Culture, Italien, Latin, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

08/05/2016

Foie, foi

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Dans mon dernier billet, nous avons vu le mot "fois". À ne pas confondre avec le foie, qui lui-même n'a rien à voir avec la foi ! Analyse de ces deux homonymes.

 

Chez l'être humain, le foie est l'organe annexé au tube digestif et situé dans la partie supérieure droite de l'abdomen. Le mot "foie" vient du latin ficatum, "foie d'oie engraissée avec des figues", ficatum dérivant lui-même de ficus, "figue" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

On retrouve le foie dans deux expressions:

-Crise de foie: trouble digestif. Plus grave, une "hépatite" est une inflammation du foie.

-Avoir les foies: avoir peur. Pourquoi le mot "foie" est-il ici utilisé au pluriel ? Ce pluriel indique en fait un autre organe du corps humain. Autrefois, les poumons étaient appelés "foies blancs", par opposition au vrai foie, de couleur rouge sombre, et on disait "avoir les foies blancs". La couleur rouge symbolisant le courage et la force, le blanc symbolisait la peur et la lâcheté. Au fil des siècles, une ellipse a raccourci l'expression tout en lui conservant son sens.¹ Dans le même registre, l'expression "ne pas avoir de sang dans les veines": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Pour d'autres expressions synonymes d'"avoir les foies": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

 

Le foie est aussi présent dans la mythologie grecque avec Prométhée, condamné par Zeus à être attaché sur le mont Caucase et à avoir chaque jour le foie dévoré par un aigle.

 

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 Elsie Russell, Prometheus (1994).

 

Nous utilisons le foie de certains animaux pour notre consommation: une tranche de foie de veau ou de génisse, des foies de volaille, l'huile de foie de morue. On peut aussi manger le foie sous la forme d'une terrine ou d'un pâté. On retrouve ce dernier dans l'expression familière "avoir les jambes en pâté de foie": se sentir très faible (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).

Le "foie gras" est un foie hypertrophié, obtenu par le gavage d'oies ou de canards, et qui constitue un mets recherché, notamment pendant les fêtes de fin d'année.

 

Par analogie de forme et de couleur, "foie-de-boeuf" (pluriel: foies-de-boeuf), "langue de bœuf" ou encore "fistuline" sont les différents noms d'un champignon comestible à chapeau épais et rouge.

 

***

 

Le mot "foi" vient du latin fides, "foi, confiance; promesse, assurance, parole donnée". Parmi les mots de cette famille, l'adjectif "fidèle", littéralement "digne de foi", ou encore l'adjectif perfide, "qui trahit la foi", et les substantifs "confiance" et "confidence", l'adjectif "confidentiel", les verbes "se confier", "se défier", "se fier" et "se méfier", ainsi que l'adjectif "fiable". On trouve aussi dans cette famille des termes juridiques comme "affidavit", "fidéicommis", "fiduciaire" ou "fiducie". L'anglais a emprunté faith à l'ancien français fei, feid, feit, et to defy à l'ancien français defier, desfier (Online Etymology Dictionary). Enfin, toujours dans la même famille, l'italien fidenza.

 

La foi désigne la croyance en une religion. Avoir la foi; perdre la foi; avoir la foi chancelante. Dans un sens plus large, le terme "foi" désigne aussi le dogme lui-même, la religion: la foi chrétienne, la foi musulmane; prêcher la foi; répandre la foi. L'expression "n'avoir ni foi ni loi", comprenez "n'avoir ni religion ni morale", signifie qu'une personne est capable des pires actions: il/elle est sans foi ni loi.

 

Hors du contexte religieux, la foi est la confiance que l'on a en quelqu'un ou en quelque chose: une personne digne de foi (digne de confiance); un témoin digne de foi (que l'on peut croire sur parole). Ce sens du mot "foi"  est présent dans deux expressions:

-Avoir foi/avoir une foi totale en quelqu'un ou en quelque chose: avoir confiance en quelqu'un ou en quelque chose. Avoir foi en l'avenir (espérer en l'avenir). Verbe synonyme d'"avoir foi": se fier. Je me fie à ses paroles.

-Ajouter foi à quelqu'un ou à quelque chose: croire, considérer comme crédible. Cette expression appartient au registre soutenu. Nous ne pouvons pas ajouter foi aux déclarations du suspect.

 

Le mot "foi" possède également le sens de "assurance donnée de tenir sa parole, sa promesse": un homme de peu de foi. Mais cet usage tend à être vieilli. Aujourd'hui, on dira plutôt: un homme/une femme qui ne tient pas ses engagements. Autrefois, on ponctuait ses propos en disant "par ma foi" ou "sur ma foi" pour les affirmer. C'est de là que vient la locution actuelle "ma foi", équivalente à "certes" ou "en effet": ma foi oui; c'est ma foi vrai. Autrefois, on disait aussi "foi de gentilhomme" ou "foi d'honnête homme" lorsqu'on faisait une promesse que l'on ne pouvait pas rompre sans risquer le déshonneur. Aujourd'hui, nous utilisons l'expression "parole d'honneur": je te donne ma parole d'honneur.

 

Dans le langage juridique, la foi prend le sens de "témoignage, assurance, preuve". On la retrouve dans trois expressions:

-Sur la foi: sur la foi des témoins, en se fondant sur leurs témoignages, leurs déclarations.

-Faire foi: démontrer la véracité, prouver. Ces déclarations ne peuvent faire foi contre lui/elle (ne peuvent constituer une preuve contre lui/elle). Cette expression a été transposée dans le langage courant avec "le cachet de la poste faisant foi": lorsqu'il existe une date limite pour un envoi, la date indiquée sur le cachet apposé par la poste fait office de preuve.

-En foi de quoi: en se fondant sur ce qui vient d'être lu. Cette formule figure au bas de certains documents. Elle atteste qu'une personne a bien pris connaissance d'un document avant de le signer.

Par extension, la "bonne foi" est la qualité de quelqu'un qui parle avec sincérité ou agit avec une intention droite. Ici, la "foi" représente la franchise, l'honnêteté, la loyauté, la sincérité. Prouver sa bonne foi; en toute bonne foi (en toute sincérité); abuser de la bonne foi de quelqu'un. L'expression "être de bonne foi" signifie que l'on est sincère et que l'on dit ce que l'on croit être vrai, même si la réalité est autre. Dans le langage juridique, la "bonne foi" est la conviction erronée que l'on agit conformément au droit, par ignorance ou à la suite d'une tromperie: occupant/possesseur de bonne foi. Par opposition, la "mauvaise foi" qualifie la déloyauté, la duplicité, la perfidie. Être de mauvaise foi: affirmer un propos que l'on sait faux, mais que l'on continue à clamer comme étant la vérité pour éviter d'avoir à reconnaître que l'on a tort.

 

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¹Gilles Guilleron, À la file indienne, origines d'une nouvelle ribambelle d'expressions populaires, Éditions First-Gründ, Paris, 2010.