11/06/2014

Embrouillamini, embrouille, imbroglio

maledetto-imbroglio-title-still.jpg

 

 

Analyse et explication de plusieurs mots qui évoquent la confusion et le désordre.

 

Un imbroglio est une situation qui manque de transparence. Ce mot est d'origine italienne: il vient de imbrogliare, "embrouiller". Au XVIIIème siècle, on rencontrait aussi la francisation "imbroille": "Il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette Pièce de Théâtre."¹ On se débat dans un imbroglio qui se complique ou qui se corse, on le démêle, on le dénoue, on l'éclaircit ou on l'explique pour finalement s'en sortir. Un imbroglio peut être judiciaire, médiatique, politique ou romanesque, notamment au théâtre où le mot qualifie une intrigue compliquée et difficile à comprendre. Par extension, il peut s'agir de la pièce de théâtre elle-même: cette comédie est un imbroglio fort amusant. Flaubert le décrit en ces termes dans son "Dictionnaire des idées reçues": "Imbroglio: le fond de toutes les pièces de théâtre."

 

Plusieurs autres mots dérivent du verbe "embrouiller": embrouille, embrouillement et embrouillamini.

Dans le langage populaire, une embrouille est une situation intentionnellement obscurcie dans le but de tromper quelqu'un: méfiez-vous, c'est un homme à embrouilles. L'expression "un sac d'embrouilles" décrit une affaire douteuse, compliquée à dessein: cette succession est un vrai sac d'embrouilles. Expression synonyme: un sac de nœuds. Dans le même sens, une autre expression populaire, "ni vu ni connu, je t'embrouille", employée pour qualifier sur le ton de la plaisanterie une manœuvre malhonnête.

Un embrouillement est l'action d'embrouiller ou son résultat: l'embrouillement d'une pelote de laine. Au sens figuré: un embrouillement d'explications contradictoires, l'embrouillement des esprits, du cerveau ou des idées.

Le mot "embrouillamini" désigne un grand désordre, une confusion extrême, ou une situation ou une affaire peu claire: quel embrouillamini, on n'y comprend rien ! On parle d'un embrouillamini de chiffres ou de ruelles. Au sens figuré, on peut se perdre dans l'embrouillamini d'un raisonnement tortueux. "Embrouillamini" résulte de la combinaison du verbe "embrouiller" et de "brouillamini". Autrefois synonyme d'"embrouillamini", le terme "brouillamini" est aujourd'hui vieilli. Son étymologie est insolite: il s'agit d'une altération du latin des pharmaciens boli armenii, "bol d'Arménie", qui qualifiait autrefois en médecine une terre argileuse colorée que l'on avalait sous forme de boulettes pour ses propriétés toniques et astringentes. Voici une description plus complète:

 

Bol. Ce mot signifie deux choses très-différentes: 1. une espèce de terre; 2. une sorte de préparation pharmaceutique.

Bol, (espèce de terre.) On se sert, en Médecine, de deux terres nommées bol: le bol d'Arménie & le bol de France. 

Bol d'Arménie. On donne ce nom à une terre argileuse, d'une couleur safranée, ou d'un jaune un peu rouge. Il vient de cette partie de l'Arménie, qui est voisine de la Cappadoce.

Bol de France. Ce bol est d'un jaune tirant sur le rouge-pâle. On le tire du côté de Saumur & de Blois, de Bourgogne, & de différents autres endroits de la France.

Bol, (préparation pharmaceutique.) On donne ce nom, qui signifie bouchée, à un médicament mou, plus consistant que le miel, & qui a, plus ou moins, le volume d'une bouchée.²

 

Aujourd'hui, dans le langage des pharmaciens, le terme "bol", du latin médical bolus, désigne une masse de préparation pâteuse formant une grosse pilule ovoïde que l'on peut avaler en une seule fois.

Dans le langage courant, le bol, emprunté de l'anglais bowl, est une pièce de vaisselle de forme hémisphérique servant à contenir certaines boissons: un bol de café au lait. Le mot pourrait aussi venir de bolleponge, un mot anglais de la seconde moitié du XVIIème siècle qui faisait référence à une sorte de punch: "boisson dont les Anglais usent aux Indes faite de sucre, suc de limon, eau de vie, fleur de muscade, & biscuit rosti."³ Par métonymie, le mot "bol" renvoie également au contenu du récipient: boire un grand bol de chocolat, servir un bol de riz. Un "bol à punch" est une grande coupe où l'on prépare le punch. Au sens figuré, on prend un "bol d'air" lorsque l'on va à la campagne pour respirer de l'air pur. L'expression "coiffé au bol" est en rapport avec une coupe de cheveux très en vogue dans les années 1960-1970; un enfant coiffé au bol: comme si l'on avait posé un bol sur sa tête et coupé tous les cheveux qui dépassent. 

En argot, depuis la fin du XIXème siècle, le mot "bol" qualifie le postérieur. C'est ainsi qu'il faut comprendre les expressions suivantes (on peut d'ailleurs remplacer le mot "bol" par le mot "cul" dans les deux premières):

-Avoir du bol: avoir de la chance. Synonyme: avoir du pot (en argot, le pot aussi sert à décrire le postérieur). L'expression se décline en négatif: manquer/ne pas avoir de bol/de pot.

-En avoir ras le bol: en avoir assez, en avoir marre.

-Un coup de bol: un coup de chance...

 

Comme nous avons quelque peu perdu le fil en nous laissant entraîner à explorer des chemins de traverse, nous reprendrons dans un prochain billet la suite de nos mots qui expriment la confusion et le désordre.

 

***

 

¹Dictionnaire de l'Académie française, 1765.

²Médecine domestique, ou Traité complet des moyens de se conserver en santé, & de guérir les Maladies, par le régime et les remèdes simples, par G.Buchan, M. D. du College Royal des Médecins d'Édimbourg, traduit de l'Anglois par J.D.Duplanil, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier, À Paris, chez Froullé, Libraire, 1789.

³Les voyages et observations du Sieur de la Boullaye-le-Gouz, gentil-homme angevin, À Paris, chez Gervais Clousier, 1653.

 

18:09 Publié dans Anglais, Culture, Gustave Flaubert, Italien, Médecine, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |

16/04/2014

L'œuf sous toutes ses formes

 

shema_oeuf.png

 

Un mot de circonstance à l'approche de Pâques.

 

L'œuf de Pâques est un symbole chrétien qui se présentait à l'origine sous la forme d'un œuf cuit dur coloré en rouge. Aujourd'hui, l'œuf de Pâques s'est transformé en une confiserie en chocolat ou en sucre. Cette tradition des œufs de Pâques vient du fait qu'autrefois, il était interdit de consommer des œufs pendant tout le Carême. Dans les campagnes, une ancienne coutume se pratique encore de nos jours: la chasse aux œufs le matin de Pâques. Chez les catholiques, les cloches cessent de sonner à partir du jeudi qui précède le dimanche de Pâques en signe de deuil pour la mort du Christ. La légende veut que les cloches partent à Rome pour être bénies par le pape et qu'elles reviennent le jour de Pâques en apportant avec elles ces fameux œufs que les enfants adorent dénicher derrière des arbres ou des touffes d'herbe.

En Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, le symbole de Pâques est un lapin ou un lièvre: Easter Bunny en anglais, Osterhase en allemand. Dans ces pays, c'est le lapin qui cache les œufs dans les jardins.

 

***

 

En dehors de Pâques, lorsqu'on parle d'un œuf, on pense immédiatement à un œuf de poule. C'est en effet celui-ci que l'on consomme couramment sous différentes formes: cuit dur, en omelette, en gelée, brouillé, poché, sur le plat/au plat, à la coque, etc. Mais on peut manger d'autres œufs d'oiseau que celui de la poule: des œufs de caille, d'oie ou de cane. Il existe aussi les œufs de poisson, principalement ceux de l'esturgeon appelés caviar. Les œufs de lump, ou de lompe, sont noirs comme ceux du caviar et comestibles également. À propos de caviar, l'expression "passer au caviar" signifie "noircir un texte à l'encre pour le rendre illisible". Ce procédé était appliqué par la censure russe sous le tsar Nicolas Ier: on recouvrait d'encre les parties d'un texte que l'on jugeait inappropriées pour les rendre indéchiffrables. On peut aussi dire "caviarder": biffer à l'encre noire, supprimer un passage dans une publication ou un manuscrit. À ne pas confondre avec "cafarder" qui veut dire "dénoncer, rapporter", bien que le fait de cafarder puisse mener à caviarder.

L'œuf le plus petit du monde est pondu par le colibri-abeille femelle, un tout petit oiseau qui pèse deux grammes. L'œuf le plus grand est pondu par l'autruche. Le colibri-abeille est un oiseau endémique de Cuba. Plus près de chez nous, c'est le roitelet huppé qui détient le record du plus petit oiseau: il pèse entre quatre et sept grammes.

 

En biologie, l'œuf ou cellule-œuf ou encore zygote est le nom que l'on donne à la toute première cellule d'un être vivant, née de la fusion de deux cellules reproductrices (mâle et femelle).

 

***

 

L'œuf est présent dans une multitude d'expressions, de proverbes et de locutions:

-Plein comme un œuf: plein à craquer, rempli de monde. "Quand l'intérieur de la voiture est rempli comme un œuf, le cocher fait asseoir les survenans sur le siége, ou sur l'impériale, cela s'appelle voyager en lapin et en singe."¹ Au sens figuré et dans un registre familier: ivre. On peut aussi dire: plein comme une barrique.

-Marcher sur des œufs: littéralement, en touchant le sol avec précaution et d'un air mal assuré. S'utilise principalement au sens figuré: agir avec précaution, prudence, lorsqu'on se trouve dans une situation délicate.

-Tondre un œuf: être d'une grande avarice. Autrefois, on disait "tondre sur un œuf": il trouverait à tondre sur un oeuf². Dans le film "La vérité si je mens 2", Miro a emprunté de l'argent à Eddie, mais il est incapable de le lui rendre. Et lorsqu'Eddie  lui réclame la somme, Miro lui répond: "Eddie, on ne tond pas un œuf."

-Tuer la poule aux œufs d'or: détruire une source de profits futurs importants pour un petit profit immédiat. Cette expression vient d'une fable de Jean de La Fontaine, "La poule aux œufs d'or" (Livre V, fable 13, 1668):

L'avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux, pour le témoigner,

Que celui dont la Poule, à ce que dit la Fable,

Pondait tous les jours un œuf d'or.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor.

Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable

À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,

S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chiches:

pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus

Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches ?

-On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs: pour obtenir quelque chose, il faut accepter certains sacrifices.

-Mettre tous ses œufs dans le même panier: mettre tout son argent ou tous ses moyens dans une même entreprise et s'exposer ainsi à tout perdre.

-Dans l'œuf: avant la naissance, l'apparition de quelque chose. Il faut étouffer cette affaire dans l'œuf, c'est-à-dire avant qu'elle n'éclate au grand jour.

-Va te faire cuire un œuf ! Formule populaire pour se débarrasser de quelqu'un qui se mêle de vos affaires sans y avoir été invité. Formule équivalente: va voir là-bas si j'y suis.

-Faire l'œuf: faire l'idiot. Depuis la deuxième partie du XIXème siècle, en argot, un œuf est un imbécile. Quel œuf: quel idiot !

-Crâne/tête d'œuf: dans le langage familier, et péjorativement, une personne chauve. Aussi, calqué sur le terme argotique anglais egghead: savant, intellectuel (parce qu'ils sont censés avoir un grand front dégarni).

-Sortir de l'œuf: être d'une grande naïveté ou tout juste diplômé d'une grande école et n'avoir donc aucune expérience.

-Qui vole un œuf vole un bœuf. Il y a deux interprétations possibles à ce proverbe: qui vole un objet de peu de valeur a de fortes chances de voler un jour quelque chose de plus précieux; quel que soit le montant de l'objet que l'on dérobe à quelqu'un, le préjudice pour la victime est exactement le même.

-Donner un œuf pour avoir un bœuf: faire un petit cadeau à quelqu'un en espérant obtenir davantage en retour.

-C'est comme l'œuf de Christophe Colomb: se dit d'une réalisation qui paraît simple, mais qui nécessite une idée ingénieuse. Par allusion à l'anecdote selon laquelle, lors d'un dîner, un invité aurait dit à Christophe Colomb au sujet de sa découverte de l'Amérique: "Il fallait y penser." Christophe Colomb lui aurait alors demandé de faire tenir debout en équilibre sur la table un œuf dur dans sa coquille. L'invité ayant bien sûr échoué, Colomb se serait alors contenté de sectionner le bout de l'œuf , l'aurait posé bien droit et aurait à son tour répliqué: "Il fallait y penser."

-Pour finir,  quatre expressions tombées en désuétude, mais tout à fait savoureuses³:

1. Aimer mieux deux œufs qu'une prune: préférer un grand avantage à un moindre.

2. Pondre sur ses œufs: être riche et jouir tranquillement de son bien.

3. Se ressembler comme deux œufs: se disait de deux choses parfaitement semblables. Aujourd'hui, on dit: se ressembler comme deux gouttes d'eau. À l'opposé, on utilise l'expression "c'est le feu et l'eau".

4. Être égal (à quelqu'un) comme deux œufs: être indifférent. Cela m'est égal comme deux œufs.

 

En guise de conclusion, cette définition de l'œuf par Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues":

Point de départ pour une dissertation philosophique sur la genèse des êtres.

 

¹Les jésuites en action sous le ministère Villèle, par M. Santo Domingo, Paris, chez Ponthieu et Cie, libraires, Palais-Royal, 1828.

²Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Dictionnaire de l'Académie française, 1695 et 1835.

09/04/2014

Le violon

 

violon_ingres.jpg

 

 Cet instrument de musique est au cœur de plusieurs expressions.

 

Le violon possède quatre cordes accordées en quintes, respectivement sur le sol, le ré, le la et le mi. Au début du XVIème siècle, on utilisait le terme vyollon. La première apparition du mot avec l'orthographe que l'on connaît aujourd'hui se situe avant 1550. Dans "Le Tiers Livre" publié en 1546, Rabelais écrit: "Plus me plaît le son de la cornemuse que les fredonnements des violons auliques."

Le mot désigne aussi bien l'instrument que le musicien qui en joue: être violon dans un orchestre (on peut bien sûr aussi dire "violoniste"). Celui qui dirige les violons d'un orchestre est appelé "premier violon". Autrefois, un "violoneux" était un joueur de violon qui animait les fêtes de campagne et, par extension et dans un sens péjoratif, un violoniste médiocre. Aujourd'hui, on parle d'un "crincrin" pour décrire un mauvais violoniste et un violon de piètre qualité qui produit des sons désagréables, le terme "crincrin" étant une onomatopée imitant un son discordant et grinçant. Autrefois, on disait aussi "ménétrier" pour qualifier un violoniste de village qui escortait les noces et faisait danser les invités. Et au Moyen-Âge, c'était le ménestrel, un musicien ambulant ou engagé par un seigneur, qui chantait des vers et récitait des fabliaux en s'accompagnant d'un instrument.

Un stradivarius est un violon fabriqué au XVIIème ou au XVIIIème siècle dans l'atelier d'Antonio Stradivari dit "Stradivarius", un luthier italien originaire de la ville de Crémone qui, outre des violons, fabriquait également des violoncelles, des altos et des guitares, tous de qualité exceptionnelle, et dont certains ont survécu à travers les siècles et ont été conservés avec leur montage d'origine.

 

On rencontre le violon dans plusieurs expressions:

-Aller plus vite que les violons: aller trop vite, précipiter les choses, faire des déductions hâtives.

-Accorder ses violons: se mettre d'accord.

-Payer les violons: faire les frais de quelque chose sans en tirer aucun profit. Cette expression a une origine grivoise: entretenir une garce que d'autres personnes voient¹. On trouve dans la comédie-ballet de Molière "La Comtesse d'Escarbagnas" (1671) la tirade suivante: "Je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres". Et autrefois, on disait "se donner les violons/avoir les violons de quelque chose" dans le sens de "tirer vanité de quelque chose": il est cruel pour nous d'être en but à la mauvaise intrigue de gens qui, peut-être sans faire des choses merveilleuses, veulent avoir les violons de tout².

-Pisser dans un violon: ne servir à rien. Dans le langage populaire, on emploie généralement l'expression sous la forme de "c'est comme pisser dans un violon" ou "autant pisser dans un violon": on a beau donner son avis, cela est complètement inutile parce que personne n'écoute et n'en tirera de leçon.

-Au XXème siècle, apparaît l'expression "avoir un violon d'Ingres". Jean-Auguste-Dominique Ingres est un peintre français néo-classique né à la fin du XVIIIème siècle et mort en 1867. Plusieurs de ses œuvres, parmi lesquelles "Le Bain turc" et "La Grande Odalisque", sont exposées au musée du Louvre à Paris. Mais Ingres ne faisait pas que de la peinture. Il avait une passion, le violon, à laquelle il se consacrait dès qu'il avait un moment de libre. D'où l'expression "avoir un violon d'Ingres" qui, au départ, désignait le fait, pour un artiste, de pratiquer un art qui n'était pas le sien. Plus tard, le sens de l'expression s'est étendu à toute activité secondaire, pas seulement celle d'un artiste. Mais lorsqu'on parle de "violon d'Ingres", on sous-entend tout de même que notre passe-temps favori est lié à quelque chose d'artistique.

"Le violon d'Ingres" est également le nom d'une photographie de Man Ray, un artiste américain qui vécut à Paris dans les années 1920. La photo, qui date de 1924, représente le dos nu d'une femme, sur lequel figurent les ouïes d'un violon. La femme n'est autre que Kiki de Montparnasse, modèle et égérie du Paris des années folles, qui partagea avec Man Ray une passion amoureuse qui révolutionna la photographie. Les images de leur vie commune à Montparnasse ont fait le tour du monde et sont considérées comme parmi les plus célèbres du XXème siècle.

L'expression "avoir un violon d'Ingres" n'est pas la seule pour parler d'un passe-temps. On peut aussi dire qu'on a un hobby. L'origine de ce mot nous vient d'une formule anglaise, hobbyhorse, qui qualifiait autrefois un jouet constitué d'un long manche de bois muni de rênes au bout duquel se trouvait une tête de cheval. À l'autre bout il y avait parfois des roulettes pour faire avancer le jouet que les enfants chevauchaient en se prenant pour des cavaliers. En référence à ce jeu, un hobby désigne une activité ludique que l'on pratique pour se distraire durant ses loisirs, sans connotation artistique. L'expression "avoir un hobby" s'est répandue largement dans le langage des gens à partir des années 1950, période où les loisirs ont commencé à prendre une part importante dans leur vie.

On peut également avoir un dada. Ce mot est la version française de hobbyhorse, "dada" désignant un cheval dans le langage enfantin. Il s'agit d'une onomatopée reproduisant le bruit du galop d'un cheval. "Dada" a un sens différent de "hobby": davantage qu'un passe-temps, "avoir un dada" véhicule la notion de manie, d'idée fixe, de passion pouvant devenir envahissante, voire obsessionnelle.   

Enfin, il y a la marotte. Autrefois, une marotte était une poupée montée sur un bâton, qui a ensuite été utilisée dans les théâtres de marionnettes. Et encore plus tôt, le mot désignait le sceptre surmonté d'une tête coiffée d'un capuchon coloré et garnie de grelots que brandissait le fou du roi. Pour cette raison, "avoir une marotte" sous-entend que notre occupation préférée a un côté inhabituel, original, excentrique, avec aussi l'idée de manie du dada.

 

Revenons au violon qui, dans le langage familier, par analogie des cordes de l'instrument et des barreaux, désigne la prison située dans un poste de police où  l'on enferme ceux qui sont arrêtés le soir en attendant de les interroger le lendemain. Depuis la fin du XVIIIème siècle, on dit "mettre au violon": mettre en prison. Ou encore: "passer la nuit au violon". Avant le XVIIIème siècle, on disait "mettre au psaltérion". Comme le violon, le psaltérion était un instrument à cordes. Mais il est apparu au Moyen-Âge. Et dans l'expression, il prenait le sens de "psautier", le livre des psaumes en religion. "Psaltérion" et "psautier" ont en effet la même origine étymologique: ils viennent tous deux du latin psalterium. "Mettre au psaltérion" signifiait donc "mettre au psautier", c'est-à-dire en pénitence, dans un endroit où l'on a le temps de méditer sur ses méfaits, de se repentir et de réciter quelques psaumes pour le salut de son âme. Le psaltérion passant de mode au fil des siècles, il a été remplacé par le violon, devenu entre-temps "le roi des instruments"³.

 

¹Antoine Goudin, Curiosités françaises pour supplément aux dictionnaires, 1640.

²Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

08:51 Publié dans Anglais, Culture, François Rabelais, Molière, Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |