28/08/2017

Excentrique

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L'adjectif "excentrique" vient du latin médiéval excentricus, "qui est hors du centre".

Au fil des siècles, il est apparu dans la langue française en prenant différentes significations.

Au XIVème siècle, l'astronome et mathématicien français Nicole Oresme qualifie d'"excentriques" les cercles imaginés pour expliquer les mouvements des corps célestes qu'il avait reconnus n'être pas toujours à la même distance de la Terre: "Tout cercle qui divise la sphère en deux moitiés et n'a pas son centre au centre du monde est appelé excentrique" (CNRTL et Littré).

Au XVIIIème siècle, le terme "excentrique" apparaît en géométrie. Il qualifie deux cercles qui, quoique renfermés l'un dans l'autre, n'ont cependant pas le même centre. On parle aussi d'ellipses excentriques, c'est-à-dire très allongées.

Enfin, au XIXème siècle, l'adjectif "excentrique" fait son apparition comme terme d'urbanisme. Dans le langage courant, un quartier excentrique est un quartier situé loin du centre-ville, loin des affaires. Adjectifs synonymes: excentré, périphérique.

 

En tant que substantif, en mécanique industrielle, un "excentrique" est un "mécanisme conçu de telle sorte que l'axe de rotation de la pièce motrice n'en occupe pas le centre". Ce mécanisme permet de transformer le mouvement de rotation d'une pièce en un mouvement rectiligne alternatif.

 

Le deuxième sens de l'adjectif "excentrique" qualifie, depuis le XIXème siècle, ce qui est en opposition avec les habitudes reçues, dont la singularité attire l'attention, qu'il s'agisse d'une personne ou d'un objet: comportement, idées excentriques; vêtements excentriques. Adjectifs synonymes: bizarre, extravagant, farfelu, insolite, anticonformiste.

En ce sens, le mot nous vient de la langue anglaise qui lui a donné cette acception au XVIIème siècle, les Anglais étant en effet connus pour leur excentricité. En anglais, le mot s'écrit eccentric. Cette excentricité se remarque notamment dans les nombreux clubs et associations présents outre-Manche, principalement à Londres. Il s'agit le plus souvent de gentlemen's clubs, dont l'entrée est interdite aux femmes. Citons, entre autres, The Handlebar Club, le club des hommes arborant une moustache "en guidon", c'est-à-dire dont les extrémités sont suffisamment longues pour être recourbées, ou encore The Eccentric Club, le club des personnes excentriques, fondé à la fin du XVIIIème siècle. 

 

En français, attention à certaines phrases qui peuvent se révéler ambiguës: nous avons visité un quartier excentrique de Londres. Comprenez: un quartier original, et non pas excentré.

 

Autre adjectif synonyme d'"excentrique" dans le sens de "farfelu": foutraque. Autrement dit "déjanté", "dingue", "hors norme". Dans le registre déjanté, on trouve aussi l'adjectif "foldingue", mot composé de "fol" et "dingue". "Fol" est l'ancienne forme de "fou". "Fol", du latin follis, "soufflet, ballon", le fou étant comparé à un ballon, une vessie gonflée (Littré). Aujourd'hui, la forme "fol" subsiste devant une voyelle ou un h muet, mais cette tournure est archaïsante: fol amour, fol hommage (CNRTL). Enfin, l'adjectif "foufou, fofolle" a le sens d'"espiègle", d'"écervelé", avec une connotation affective: ce petit chien est (tout) foufou.

En Suisse romande, on utilise les adjectifs "folache", "folingue" et "folo". "Ils signifient un peu fou, fou d'une manière plutôt sympathique, et seront aisément compris de tout francophone, même s'ils n'appartiennent pas au standard. Celui-ci dispose aussi d'un adjectif pittoresque dans cet ordre d'idées: folichon, mais il ne s'emploie à peu près que dans des contextes négatifs: ce n'est pas folichon."¹ Autrefois, dans le langage familier, "folichon" signifiait "folâtre, badin": esprit folichon, humeur folichonne.² Aujourd'hui, l'expression "ce n'est pas folichon" veut dire "ce n'est pas gai, ce n'est pas divertissant".

 

¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

²Dictionnaire universel, contenant generalement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes des sciences et des arts, Tome second, 1727.

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09/08/2017

Bouquet

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Analyse du mot "bouquet" qui possède de nombreux sens différents. Un mot d'actualité en vue du grand feu d'artifice qui mettra fin aux Fêtes de Genève le 12 août prochain.

 

Le mot "bouquet" signifie proprement "bosquet". Il appartient à la famille étymologique du mot "bois", issu du francique bosk, "buisson", qui se répand sous sa forme gallo-romane boscus au IXème siècle en Catalogne et en Italie du Nord. De même origine, l'anglais bush, l'allemand Busch, l'italien bosco, et l'espagnol et portugais bosque (Le Petit Robert).

 

Un "bouquet", c'est tout d'abord un "ensemble isolé de quelques arbres groupés": un bouquet d'arbres marque la fin de l'allée. Synonymes: boqueteau, bosquet.

 

Le deuxième sens du mot "bouquet" désigne un "assemblage de fleurs coupées et groupées agréablement": bouquet de roses, de glaïeuls, de violettes. Le terme "bouquet" qualifie aussi un groupe de feuilles ou de fruits issus d'une même tige: bouquet de persil; bouquet de cerises, de noisettes. En cuisine, un "bouquet garni" est un assortiment de plantes aromatiques, généralement du thym, du persil et du laurier, destiné à relever le goût de certains plats pendant la cuisson. Toujours en cuisine, une "bouquetière de légumes" est une "garniture composée de plusieurs légumes".

 

Par analogie avec la bonne odeur d'un bouquet de fleurs, le parfum qu'exhale un vin ou une liqueur est également appelé "bouquet": ce vin a du bouquet. Synonymes: arôme, nez. Un vin qui a du bouquet est un vin "bouqueté".

 

Le mot "bouquet" sert aussi à désigner la "gerbe de fusées spectaculaires qui clôt un feu d'artifice en vue de produire un effet particulièrement remarquable": bouquet final. C'est de là que nous vient l'expression "c'est le bouquet !" Autrefois, en référence au final d'un feu d'artifice, cette expression renvoyait à ce qu'il y avait de mieux et de plus beau. Mais ce sens d'apothéose a pris une tournure négative au fil des siècles, et aujourd'hui il faut comprendre l'expression ironiquement: c'est le bouquet, c'est-à-dire "c'est l'ennui supplémentaire qui vient couronner tous les autres". Expressions synonymes: c'est le comble, il ne manquait plus que cela. On peut aussi dire: c'est le pompon. Ici, le mot "pompon", "touffe serrée de fibres textiles servant à orner un meuble ou un habit", symbolise la chose ou l'événement qui vient s'ajouter à tout le reste, avec une connotation négative.

 

Concernant la télévision, les termes "bouquet numérique" et "bouquet de programmes" désignent "l'ensemble des programmes payants diffusés par satellite et proposés aux téléspectateurs par un opérateur".

 

Enfin, dans le langage du droit, le mot "bouquet" est la partie du prix d'achat immédiatement payée au vendeur dans une vente en viager.

 

Il existe une autre sorte de "bouquet", dont l'étymologie appartient à la famille du mot "bouc" par analogie, à cause des "barbes" de l'animal: crevette rose à chair ferme qui rougit à la cuisson. "Bouquet" est ici à comprendre comme le diminutif du mot "bouc". Dans la même famille, le "bouquetin": chèvre sauvage aux longues cornes incurvées et annelées qui vit en haute montagne. Enfin, le mot "bouquin" qui désigne un "vieux bouc", et, dans le langage de la chasse, un "lièvre". Rien à voir, bien sûr, avec un autre "bouquin", "livre" dans le langage familier, qui nous vient du moyen néerlandais boeckijn, diminutif de boec (Dictionnaire de l'Académie française et CNRTL). Cette origine se retrouve en anglais (book) et en allemand (Buch).

 

09:56 Publié dans Allemand, Anglais, Culture, Espagnol, Italien, Néerlandais, Portugais | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

07/06/2017

Cru

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Un mot à la fois substantif, adjectif, adverbe et participe passé. Éclairage.

 

En tant que substantif, le mot "cru" vient du participe passé du verbe "croître", "grandir, pousser". À noter que le participe passé de "croître" s'écrit "crû", mais que, substantivé, il a perdu son accent circonflexe, contrairement au "dû" du verbe "devoir".

Un "cru" est un vignoble qui produit un vin particulier, et, par extension, ce vin lui-même: les grands crus de France (les grands vignobles); servir un cru renommé, un grand cru (un grand vin).

L'expression "du cru" signifie "du pays, de la région où l'on se trouve": goûter un vin du cru (un vin local); vous devriez demander votre chemin à quelqu'un du cru.

Un "bouilleur de cru" est un "producteur de fruits qui distille sa récolte pour produire de l'eau-de-vie destinée à sa consommation personnelle".

Depuis le XVIème siècle, il existe l'expression "de mon (ton, son, etc.) cru": ce qui est inventé par une personne, par opposition à ce qu'elle emprunte à d'autres. Cette histoire est de mon cru (je l'ai forgée de toutes pièces); cet ouvrage est une compilation, l'auteur n'y a rien mis de son cru.

"Cru" est aussi un terme de chasse qui désigne le milieu d'un buisson, appelé plus communément "creux", où la perdrix se retire quelquefois pour éviter la poursuite des chiens.

 

Il y a un autre mot formé à partir du participe passé du verbe "croître": le substantif féminin "crue" qui signifie "élévation rapide et importante du niveau d'un cours d'eau, due à la fonte des neiges ou à des pluies abondantes". Rivière en crue; les crues périodiques du Nil; la crue des eaux (mot synonyme: montée).

 

"Cru" est aussi le participe passé du verbe "croire": je n'ai pas cru à ses mensonges; votre version des événements n'est crue de personne.

 

Comme adjectif, "cru" est issu du latin crudus, "encore rouge; saignant, cru, non cuit" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). "Cru" qualifie en effet les aliments qui n'ont pas subi de cuisson. Légumes qui se mangent crus: les radis, par exemple, se dégustent "à la croque au sel" (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). La viande hachée crue se mange sous la forme d'un "steak tartare". En Belgique, on dit "filet américain", une spécialité de la gastronomie bruxelloise. Le poisson cru aussi peut être servi en tartare (de saumon, de thon, etc.), ou à la japonaise sous la forme de "sashimi" (plat composé de poisson cru en tranches fines, généralement accompagné de divers condiments), de "sushi" (boulette de riz surmontée d'une lamelle de poisson cru) ou de "maki" (cylindre de riz entouré d'une feuille d'algue sèche dite nori, et garni en son centre de poisson cru et de légumes croquants). Le California roll, très populaire aux États-Unis, est un maki inversé: le riz est à l'extérieur, et la feuille d'algue à l'intérieur.

Du "lait cru" est du lait non stérilisé: gruyère au lait cru.

Et l'expression "vouloir avaler/manger quelqu'un tout cru" signifie que l'on est furieux contre quelqu'un.

 

Il n'y a pas que les aliments qui peuvent être crus. En parlant de certaines matières, l'adjectif "cru" signifie "qui n'a pas subi de préparation, de modification": cuir cru; métal cru (non purifié). Pour les matières textiles, les fils et les étoffes, on utilise plutôt l'adjectif "écru" (qui est encore à l'état naturel): toile, laine écrue; fil de soie écru (qui n'a pas été lavé). Par extension, "écru" signifie aussi "qui a la couleur d'un textile qui n'a pas été blanchi ni teint": une nappe écrue (couleur blanche tirant sur le beige).

 

En Suisse romande, en Belgique et au Québec, "cru" désigne un "temps froid et humide". Il fait cru, aujourd'hui. "C'est dans une certaine mesure l'équivalent français de l'allemand kühl et de l'anglais cool, frais au sens d'un peu froid, mot qui manque en français et dont frisquet n'occupe pas tout à fait la place."¹

 

Autre sens de l'adjectif "cru": qui est dur, violent, que rien n'atténue. Le néon fournit une lumière très crue (éblouissante). Une couleur "crue" est une couleur qui tranche violemment sur le reste (adjectifs synonymes: criard, vif). En peinture, on utilise le terme "lumière, ombre crue" lorsque les zones claires ne sont pas séparées des zones sombres par des passages.

 

"Cru" est aussi employé pour décrire quelque chose qui est exprimé sans ménagement: réponse crue (directe, brutale); faire une description très crue de la situation (réaliste); je lui ai dit la vérité toute crue (de manière franche). "Cru" possède aussi le sens de "qui manque à la décence, à la bienséance", mais cet usage tend à être vieilli: des plaisanteries crues (grivoises); tenir des propos très crus (libres, osés, choquants).

 

Toujours dans le sens de "ce qui est exprimé sans ménagement", "cru" peut être utilisé comme adverbe: parler cru (parler sèchement, durement). Il existe également l'adverbe "crûment" ou "crument": dire crûment ses vérités à quelqu'un. Expression synonyme: sans ambages (sans détours). "Tout cru" aussi signifie "sans détours": je vous le dis tout cru (je vous le dis tout net, comme je le pense). Expression synonyme: ne pas mâcher ses mots. Enfin, il y a la locution adverbiale "à cru": en reposant directement sur une chose. En architecture, une construction "à cru" repose sur le sol, sans fondations. Et en équitation, monter "à cru" signifie monter "sans selle". Autrefois, on disait "à poil", mais cette expression n'a plus du tout le même sens aujourd'hui: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

 

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¹Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.