23/01/2016

Alentour(s)

SUI046-C02.jpg

 "Alentour" et "alentours": deux mots qui ont le même sens, mais dont la construction grammaticale est différente.

 

"Alentour" est un adverbe qui signifie "dans l'espace environnant, à proximité, tout autour": regarder, rôder alentour; un château et les bois alentour; ce village me plaît, ainsi que toute la région alentour. Autrefois, on écrivait "à l'entour". Autrefois également, on utilisait la locution prépositionnelle "à l'entour de": les champs s'étendaient à l'entour de sa propriété; les rues à l'entour de la cathédrale. Aujourd'hui, on dit "autour de".

 

"Alentours" est un nom masculin pluriel qui a comme sens "lieux qui environnent un espace": les alentours de la ville; il n'y avait personne aux alentours; tout avait brûlé aux alentours du village. En tant que nom, "alentours" est toujours accompagné d'un déterminant comme "aux" ou "les"."Alentours" est aussi employé avec "des": les gens des alentours.

On peut toujours remplacer "alentours" par "environs", autre nom masculin pluriel: les environs de la ville; il n'y avait personne dans les environs; tout avait brûlé aux environs du village; les gens des environs. Autres expressions synonymes: aux abords de, du côté de, à proximité de, dans le voisinage de, dans les parages de.

On a parfois le choix entre "alentour" et "alentours", c'est une question de construction grammaticale: il n'y avait personne alentour ou il n'y avait personne aux alentours; un château et les bois alentour ou le château et les bois aux alentours. Mais n'écrivez surtout pas "un château et les bois alentours" ni "tout avait brûlé alentour du village" !

Par analogie, on utilise aussi "aux alentours de" pour marquer une approximation: aux alentours du 1er mai (préposition synonyme: vers); cela doit coûter aux alentours de cent francs, il était aux alentours de 20h00 (préposition synonyme: environ; adverbes synonymes: à peu près, approximativement, autour de). Avec une date, on peut aussi employer "aux environs de": aux environs de Noël.

 

Autrefois, on désignait par le terme "alentours" les personnes vivant dans l'entourage de quelqu'un: si vous voulez réussir auprès de lui, assurez-vous de ses alentours. On disait aussi "les entours": cet homme est influencé par ses entours. Aujourd'hui, on parle de "proches", d'"entourage" ou même, par pléonasme, d'"entourage proche".

 

Enfin, les "alentours" qualifient un fond décoratif de tapisserie entourant le sujet central: tapisseries "à alentours". Elles étaient très en vogue au XVIIIème siècle. On appelait "tenture" un ensemble de plusieurs tapisseries formant un décor cohérent. Chaque tapisserie était composée d'un motif central imitant un tableau et d'une bordure décorative, les alentours. La tenture de l'Histoire de Don Quichotte, composée de trente tapisseries, est un exemple très célèbre. Les sujets des tableaux sont tirés du roman de Cervantès, écrit au XVIIème siècle:

 

tapisserie de l'histoire de Don Quichotte.jpg

Huitième tapisserie à alentours de fond de damas cramoisi exécutée par les ateliers Audran et Cozette à la Manufacture des Gobelins entre 1763 et 1787. Elle fut donnée par Louis XVI à Monsieur de Machault qui fut garde des Sceaux de Louis XV de 1750 à 1757.

 

On voit sur cette tapisserie que les alentours sont plus importants que la scène du milieu qui représente Don Quichotte attablé avec des jeunes filles. Sur les autres tapisseries également, les alentours prennent le pas sur le tableau central.

09:33 Publié dans Adverbe, Culture, Grammaire | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

06/01/2016

Parti ou partie ?

images_justice_696933766.jpg

 

Les mots "parti" et "partie" possèdent de nombreuses significations différentes et se retrouvent dans plusieurs expressions sujettes à confusion.

 

Commençons par l'expression "prendre à partie" que l'on a tendance à vouloir orthographier "prendre à parti" sous l'influence d'une autre expression que nous verrons plus tard: "prendre parti".

"Prendre quelqu'un à partie" signifie "imputer à quelqu'un le mal qui est arrivé" et, par extension, "attaquer quelqu'un": les manifestants ont été pris à partie par les forces de police. Une expression synonyme, elle aussi avec le verbe "prendre": s'en prendre à quelqu'un, c'est-à-dire s'attaquer à une personne en la rendant responsable; incriminer, mettre en cause quelqu'un. Je n'y étais pour rien, mais il s'en est pris à moi. Il existe aussi l'expression "il/elle ne peut s'en prendre qu'à lui/elle-même": il/elle est responsable de ses propres malheurs.

Attention à ne pas confondre "s'en prendre à" avec toute une série d'autres expressions:

- Se prendre de: se mettre à avoir. Se prendre d'amitié, d'affection pour quelqu'un. Verbe synonyme: éprouver.

- Se prendre à: se mettre à faire quelque chose, généralement sans l'avoir prémédité. Se prendre à espérer, à penser. Cet usage est littéraire.

- S'y prendre: agir d'une certaine façon dans le but d'obtenir un résultat précis, être plus ou moins habile à faire quelque chose. Il/Elle voulait attirer mon attention, mais il/elle s'y est mal pris(e); je ne sais pas comment m'y prendre pour obtenir une augmentation; s'y prendre à deux/plusieurs fois: recommencer. Au Québec, on dit "avoir le tour": il/elle a le tour avec les enfants. "S'y prendre" suivi d'une précision de temps signifie "se mettre à s'occuper de quelque chose": s'y prendre à l'avance/à temps/trop tard.

- Se prendre pour: se considérer comme, se croire. Se prendre pour un héros, un génie. Péjorativement, on dira de quelqu'un qui prend de grands airs: pour qui se prend-il/elle ? Dans le même registre, les expressions "il/elle ne se prend pas pour n'importe qui/pour une merde" (il/elle a une très haute opinion de lui/d'elle-même) et "ne pas se prendre pour la queue de la/d'une poire": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Revenons à notre expression "prendre à partie": ici, le mot "partie" nous vient du droit. Il est à comprendre dans le sens de "personne physique ou morale impliquée dans un procès", plus spécialement la "partie adverse" par opposition à la "partie plaignante". Littéralement, "prendre quelqu'un à partie" signifie "entamer une action juridique contre quelqu'un". C'est pourquoi, dans le langage courant, comme nous l'avons vu plus haut, l'expression a pris le sens d'"accuser, attaquer quelqu'un".

Quant à l'expression "avoir affaire à forte partie", elle veut dire que l'on a en face de soi un redoutable adversaire et qu'il sera difficile de s'en sortir.

 

Le mot "partie" possède aussi, depuis la deuxième moitié du XVIIème siècle, le sens de "divertissement concerté à plusieurs; moment agréable". Une partie de chasse, de jambes en l'air, de rigolade; ce n'est pas une partie de plaisir: cela n'a rien d'agréable. C'est dans ce sens-là que l'on utilise les expressions "être de la partie" (participer à un divertissement entre amis) et "ce n'est que partie remise" (ce rendez-vous n'est que reporté à une date plus favorable). Par extension, "être de la partie" signifie également "avoir une solide expérience, notamment d'un métier": ne vous inquiétez pas, je suis de la partie et je vais pouvoir résoudre votre problème.

Toujours dans le cadre d'une activité à plusieurs, "partie" signifiait au XIIIème siècle "projet commun à plusieurs personnes". Il nous en reste l'expression "avoir partie liée avec quelqu'un": être solidaire, être de connivence avec quelqu'un; avoir un accord secret qui nous unit à quelqu'un.

 

"Prendre parti", c'est prendre position: prendre parti pour ou contre quelqu'un (lui donner raison ou tort). Verbes synonymes: "s'engager" et, dans le langage familier, "se mouiller". Ici, le mot "parti" renvoie au sens de "décision, choix". Il figure dans deux autres expressions courantes:

- Prendre le parti de: se décider, se résoudre à quelque chose. J'hésite sur le parti à prendre; prendre le parti d'en rire.

- Prendre son parti de quelque chose, en prendre son parti: accepter de manière raisonnable ce que l'on ne peut pas éviter ni changer. Je ne peux rien y faire, j'ai fini par en prendre mon parti. Expression synonyme: se faire une raison. Verbes synonymes: s'accommoder, se résigner.

Enfin, depuis la fin du XVIIIème siècle, le terme "parti pris" qualifie une opinion préconçue, un choix arbitraire. Mots synonymes: à priori, préjugé. "Être de parti pris": être partial, subjectif.

 

L'expression "tirer parti de" a le sens d'"exploiter, utiliser quelque chose à son avantage". Tirer le meilleur parti de quelque chose; savoir tirer parti de tout. Cette expression est issue du sens de "salaire d'un employé, bénéfice" que possédait au XVIIème siècle le mot "parti".

Dès le XVIème siècle, "parti" était aussi employé dans un contexte bien précis. Il servait à désigner une "personne à marier, considérée du point de vue de sa situation sociale": "Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle" (Monsieur Jourdain à sa femme dans "Le Bourgeois gentilhomme" de Molière, 1670, acte III, scène III). De cet usage, le terme "beau/bon parti", encore utilisé de nos jours dans le langage courant: épouser un beau parti.

 

11:29 Publié dans Culture, Droit, Grammaire, Molière, Québec | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | |

27/11/2015

Tôt

 

toast2.jpg

 

L'adverbe "tôt" vient du latin populaire tostum, neutre adverbial de tostus, "grillé, rôti, brûlé", participe passé de torrere. L'anglicisme toast a la même origine: il vient de l'ancien français tostee ou toste, "tranche de pain grillée", du verbe toster, "griller, rôtir", tostee/toste et toster dérivant bien sûr eux-mêmes du latin (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).

 

"Tôt" signifie "avant le moment habituel ou normal": il/elle est arrivé(e) au travail tôt ce matin; se lever, se coucher tôt. Locution synonyme: de bonne heure. Adjectif antonyme: tard.

Quel est le rapport de l'adverbe "tôt" avec le verbe "brûler" ? Cette origine viendrait d'une métaphore semblable aux emplois figurés de "brûler, griller (une étape)" (Petit Robert). Littré parle d'une image en rapport avec la rapidité de la flamme. Il est en effet possible que tostum ait signifié d'abord "chaudement", d'où "promptement" (CNRTL).

 

Jusqu'au XVIème siècle, "tôt" s'écrivait tost. Et autrefois, cet adverbe avait  précisément le sens de "rapidement": "Ami, vous m'avez tôt quitté !" (Corneille, La suite du menteur, acte IV, scène VII, 1645). Cet ancien usage se retrouve dans l'expression "avoir tôt fait": il/elle a eu tôt fait de postuler pour ce travail (comprenez: il/elle a eu vite fait).

 

Ironiquement, on dit "ce n'est pas trop tôt" pour dire que quelque chose s'est longtemps fait attendre.

 

La locution adverbiale "tôt ou tard" signifie "à un moment indéterminé, proche ou lointain, mais qui ne manquera pas d'arriver": tôt ou tard, il/elle apprendra la vérité. Locutions synonymes: un jour ou l'autre, un jour prochain. Adverbes synonymes: fatalement, forcément, immanquablement, inéluctablement, inévitablement.

 

"Plus tôt" est une autre locution adverbiale qui a le sens de "avant le moment où l'on est ou dont on parle". Adverbes de temps synonymes: auparavant, avant. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ?; beaucoup plus tôt (bien avant); un peu plus tôt.

"Plus tôt" s'emploie aussi dans la locution conjonctive "ne... pas plus tôt... que": nous n'étions pas plus tôt arrivés que déjà le téléphone sonnait (nous étions à peine arrivés que déjà le téléphone sonnait).

À ne pas confondre avec l'adverbe "plutôt": choisir telle chose plutôt que telle autre (de préférence à); il ne dormait pas, mais plutôt sommeillait (pour être plus précis, plus exactement, en réalité); un livre plutôt intéressant (assez, pas mal, passablement). L'adverbe "plutôt" se rencontre aussi dans la locution familière "plutôt deux fois qu'une": très volontiers, avec grand plaisir. Enfin, par euphémisme, on peut utiliser "plutôt" dans le sens de "très": il est plutôt barbant, celui-là !

 

"Au plus tôt" signifie "le plus tôt possible, dans un délai aussi court que possible": essayez de me rendre ce rapport au plus tôt (au plus vite).

 

***

 

"Tôt" est joint aux adverbes "aussi", "bien" et "si" pour ne former qu'un seul mot.

 

1. "Aussitôt" indique la succession immédiate d'un fait par rapport à un autre et signifie "dans le moment même, au même instant". Synonymes: d'emblée,  d'entrée de jeu, illico, immédiatement, instantanément, sur-le-champ, sur l'heure, tout de suite. Aussitôt après son départ, il commença à pleuvoir; je lui posai une question et il/elle me répondit aussitôt.

La locution conjonctive "aussitôt que" peut être employée à la place de "dès que": je l'ai reconnu(e) aussitôt que je l'ai vu(e).

On ne confondra pas "aussitôt que" avec "aussi tôt que": vous ne m'avez pas répondu aussi tôt que la dernière fois (on peut remplacer "aussi tôt que" par "aussi tard que" et "aussi tôt que" exprime toujours une comparaison; "aussitôt que" est toujours suivi d'un verbe à l'indicatif ).

La locution "aussitôt dit aussitôt fait" s'utilise pour exprimer une grande rapidité dans l'exécution d'une action: je dis ce que je vais faire et je le fais sans délai. 

 

2. "Bientôt" veut dire "dans peu de temps, dans un futur proche": nous partons bientôt en vacances. Adverbe synonyme: prochainement.

En Belgique et au Québec, il est courant d'entendre "tantôt" qui peut aussi bien avoir un sens futur semblable à "bientôt" (je dois le/la rencontrer tantôt) qu'un sens passé (je l'ai vu(e) tantôt). En France, "tantôt" ne pointe que vers un passé récent.¹ Toujours en Belgique et au Québec, on entend aussi "à tantôt" pour "à bientôt, à plus tard, à tout à l'heure".

Dans certaines régions de Suisse romande et de France, "tantôt" est utilisé pour parler de l'après-midi: je viendrai vous rendre visite tantôt (ou ce tantôt).

 

3. On rencontre "sitôt" dans la locution adverbiale "pas de sitôt", c'est-à-dire "pas avant longtemps": on ne la/le reverra pas de sitôt.

Il existe aussi la locution conjonctive "sitôt que", "immédiatement après que": il/elle répondit sitôt qu'on le lui eut demandé (notez que "sitôt que" est suivi de l'indicatif et non du subjonctif). "Sitôt que" a le même usage que "dès que" et "aussitôt que".

Enfin, "sitôt" peut remplacer "aussitôt": sitôt après son départ, il commença à pleuvoir; sitôt dit, sitôt fait.

Attention à ne pas confondre "sitôt" avec "si tôt": il/elle partit sitôt qu'on le lui eut ordonné;  il/elle partit si tôt qu'il/elle arriva en avance ("si tôt" peut être remplacé par "si tard").

 

¹Philippe Genion, Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

 

07:54 Publié dans Adverbe, Belgique, Culture, Grammaire, Latin, Pierre Corneille, Québec, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |