06/10/2014

Désormais, dorénavant

600full-molière.jpg

 

 Deux adverbes de temps passés au crible.


"Désormais" et "dorénavant" sont deux adverbes interchangeables. Ils signifient "à partir du moment présent": désormais, tout sera différent; les portes seront désormais fermées à partir de 17h00; dorénavant, la réunion hebdomadaire aura lieu le lundi; j'ai décidé d'arriver dorénavant toujours à l'heure. Synonyme: à l'avenir.

L'orthographe de ces deux adverbes n'a pas toujours été semblable à celle que nous connaissons aujourd'hui. Si l'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que "désormais" et "dorénavant" sont en fait composés de trois mots bien distincts.

"Désormais" date du XIIème siècle. À l'époque, cet adverbe s'écrivait des ore mais: comprenez des, notre "dès" actuel, du bas latin de ex, renforcement de ex, marquant le point de départ dans le lieu ou dans le temps; ore au sens ancien de "maintenant, à cette heure", du latin hora; mais au sens ancien de "plus".

"Dorénavant" aussi date du XIIème siècle. Et autrefois, il s'écrivait d'or en avant: "à partir de maintenant en avant, en regardant vers l'avenir".

En ancien français, or pouvait également s'orthographier ore ou ores. Dans "Le malade imaginaire" de Molière, on trouve la réplique suivante de Thomas Diafoirus, le médecin que le malade imaginaire a choisi pour être le mari de sa fille Angélique: "Aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique."

Il est vraisemblable que les différentes étapes orthographiques aient été de ores en avant, d'ores en avant, doresenavant, doresnavant et dorenavant pour finalement aboutir à notre "dorénavant" actuel (CNRTL).

Outre "désormais" et "dorénavant", on rencontre dans la langue française d'autres adverbes et conjonctions qui reposent sur le sens duratif de "moment, temps" et qui présentent l'ancienne graphie or, ore ou ores: "or", "encore", "lors", "lorsque", "alors" et "d'ores et déjà".

Tous ces mots dérivent du mot "heure", lui-même issu du latin hora, "heure, temps, moment", emprunté au grec hôra. En italien, "heure" se dit ora, en espagnol et en portugais hora et en basque oren. Le français "heure" a fourni hour à l'anglais, uur au néerlandais et Uhr à l'allemand. Dans la même famille, des mots comme "horaire", "horloge" ou "horoscope", ce dernier étant passé en anglais au XIVème siècle (Petit Robert).


10:10 Publié dans Adverbe, Anglais, Basque, Espagnol, Italien, Molière, Néerlandais, Orthographe, Portugais | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

05/09/2014

Fumez-vous le cigare ?

fumée-peripeties-infirmiere.jpg


Un cigare est un petit rouleau de feuilles de tabac préparé pour être fumé. Le mot est emprunté de l'espagnol cigarro, mot lui-même tiré soit du maya zicar, "fumer", soit de l'espagnol cigarra, "cigale", par analogie de forme et de couleur (CNRTL). Cette prétendue ressemblance est controversée, mais cette dernière option paraît crédible: "La plante de tabac ayant été introduite en Espagne, en Andalousie, à Séville, on l’aurait particulièrement cultivée dans les vergers et les jardins attenants aux maisons, généralement appelées cigarrales, endroits où chantent et bruissent les cigales. Ainsi, par une voie détournée, le nom de cigares aurait été donné à la feuille de tabac roulée, mais nullement à cause de la prétendue ressemblance du cigare avec le corps de la cigale ! Ce qui semble donner quelque vraisemblance à cette origine, c’est que cigare, quand on a commencé à user de ce terme, était du « féminin ». Il y en a plusieurs exemples. Chateaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, en 1811, a écrit : « Je lui présentai une cigare, il fut ravi et me fit signe de fumer avec lui. »"¹

Certains cigares ont investi la langue française avec des noms bien spécifiques. Un "havane" est un cigare réputé, composé de tabac originaire de Cuba. Un "londrès" est également un cigare cubain, fabriqué à l'origine spécialement pour les Anglais. En argot, un gros cigare est appelé "barreau de chaise". Un petit cigare est un "cigarillo", un "ninas" ou un "señorita" (respectivement "petit cigare", "petites" ou "mademoiselle" en espagnol).

Il existe tout un vocabulaire autour du cigare, du nom des boîtes où on les conserve jusqu'aux images qui ornent ces boîtes. Concentrons-nous sur quelques mots qui évoquent de manière imagée les différentes parties d'un cigare: la "cape" ou la "robe" qualifient l'enveloppe extérieure du cigare, le "pied" est l'extrémité par laquelle on l'allume, la "tête" est l'extrémité du cigare que l'on tient en bouche et le "purin" est le dernier tiers du cigare. Si vous souhaitez en savoir davantage, vous pouvez consulter ce glossaire tout à fait intéressant: http://lecigare.ch/contents/fr/d27.html

Le cigare est indissociable de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Georges Sand, la première femme à avoir osé fumer un cigare en public, Jean-Luc Godard ou Jacques Dutronc. Mais le personnage amateur de cigares le plus connu reste Winston Churchill qui a déclaré: "Le secret de ma forme ? Je bois beaucoup, je dors peu et je fume cigare sur cigare."


***


Au sens figuré et familièrement, le terme "cigare" prend le sens de  "tête":  avoir mal au cigare, recevoir un coup sur le cigare, se creuser le cigare, n'avoir rien dans le cigare. Cela vient du mot "coupe-cigare" qui qualifie l'instrument permettant de couper le bout fermé d'un cigare avant de l'allumer et qui, autrefois, dans le vocabulaire argotique, décrivait la guillotine. Plusieurs autres mots que "cigare" servent à décrire la tête: quelqu'un qui n'a rien dans le cigare n'aura rien non plus dans le bocal, la caboche, la cafetière, le caillou, la carafe, le carafon, le cassis, la cervelle, le chou, le ciboulot, le citron, la citrouille, la coloquinte, le crâne ou la tirelire.

 

En Belgique, "cigare" a le sens particulier de "remontrance, réprimande, engueulade": donner, passer un cigare à quelqu'un, recevoir un cigare. Chez nous, on emploie des expressions comme "sonner les cloches à quelqu'un" ou "lui passer/donner un savon". Aux XVIIème et XVIIIème siècles, on disait "savonner la tête à quelqu'un" (CNRTL) et "(bien) savonner quelqu'un"². L'image à l'origine de toutes ces expressions viendrait des lavandières d'autrefois. Deux explications s'offrent à nous. 1. Après avoir lavé leur linge, les lavandières le frappaient à grands coups de battoirs pour l'essorer. 2. Le lavoir était un lieu plein de vie où les discussions, les cancans, les médisances et les disputes étaient monnaie courante.


***


¹Georges Dubosc, Cigares et cigarettes (1926), collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux.

²Dictionnaire de l'Académie française, 1762 et 1765.

19:36 Publié dans Argot, Belgique, Culture, Espagnol | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |