14/11/2013

La glace

 

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Un mot qui se savoure aussi bien en hiver qu'en été.

 

L'homme a connu et baptisé la forme solide de l'eau depuis les temps les plus reculés, ce qui nous vaut des noms très différents selon les familles de langues: parmi les langues latines,  citons ghiaccio en italien, gel en catalan, gelo en portugais, gheaţă en roumain, et parmi les langues germaniques, Eis en allemand, ijs en néerlandais, is en islandais  et ice en anglais.

 

En français, le mot "glace" a plusieurs sens.

 

Le premier renvoie à de l'eau congelée. On utilise de la glace ou des glaçons pour rafraîchir une boisson, on met de la glace sur le front d'un malade qui a de la fièvre pour le soulager. Et en hiver, il arrive que les pare-brise des voitures soient recouverts de glace le matin parce qu'il a neigé puis gelé pendant la nuit. Dans ce cas, on peut aussi parler de "givre".

Le mot "glace" est souvent employé au pluriel. Par exemple, on dira qu'un bateau a été pris "dans les glaces". Le mot désigne alors des gros blocs de glace. Dans le même sens, on peut aussi dire "iceberg" ou "banquise". Lorsqu'un bateau est ainsi fait prisonnier, on recourt à un brise-glace, un navire spécialement construit pour ouvrir ou maintenir ouvertes des voies de navigation dans les eaux prises par la banquise.

Il existe deux expressions en rapport avec cette glace. La première, c'est "briser la glace" ou "rompre la glace". On dit cela lorsqu'on fait le premier pas pour dissiper la timidité qui existe entre des personnes pendant une réunion ou dans une conversation. Et une fois que la gêne a disparu, on dit: la glace est rompue. L'origine de l'expression "briser la glace" remonte au XVème siècle. Pendant les mois les plus rudes de l'hiver, et comme les brise-glace n'existaient pas encore, les marins allaient briser la glace au sens littéral du terme pour libérer leur navire. Au XVIème siècle, l'expression prend un sens figuré pour définir le commencement d'une activité. Ce n'est qu'à partir du XVIIème siècle qu'elle acquiert le sens que nous lui connaissons aujourd'hui. La seconde expression, c'est "être de glace" ou "rester de glace". Ici, le mot "glace" prend le sens métaphorique d'insensibilité, d'indifférence. C'est la même chose lorsqu'on est ou qu'on reste "de marbre".

 

Le deuxième sens, apparu dans la langue française au XVIIème siècle, c'est la crème glacée qu'on aime bien manger en été, surtout lorsqu'elle est italienne et qu'elle vient d'une gelateria. Il ne faut pas confondre la crème glacée et le sorbet. La crème glacée, ainsi que son nom l'indique, est élaborée à partir de produits laitiers, crème ou lait, auxquels on ajoute du sucre et des fruits. Le sorbet, lui, ne contient pas de produit laitier. C'est un mélange de sirop de sucre, composé à 50% d'eau et à 50 % de sucre, et de fruits.

 

Le troisième sens du mot "glace", c'est la plaque de verre ou de cristal que l'on met dans des fenêtres, dans des portes ou à la devanture d'un magasin. On dit aussi "vitre" ou "vitrine". On utilise aussi le mot "glace" pour parler du châssis mobile et vitré d'une voiture.

 

Le quatrième sens, c'est le miroir de grande dimension. À Paris, au château de Versailles, il existe une galerie de style baroque qui contient 357 miroirs et qui s'appelle la galerie des Glaces ou Grande Galerie, comme on la nommait au XVIIème siècle. Depuis le XIXème siècle, on parle de glace pour qualifier toute espèce de miroir, même petit: glace à main, glace d'un poudrier. Mais lorsqu'on utilise l'expression "armoire à glace", c'est pour désigner un homme très grand et costaud.   

 

Le cinquième sens du mot est un terme de cuisine. Il s'agit d'un jus de viande ou d'un fond de cuisson qu'on laisse réduire jusqu'à ce qu'il prenne une consistance semblable à celle de la gelée: filet de bœuf sauté dans sa glace. Au contraire, lorsqu'on mouille de vin le fond de cuisson pour le dissoudre par réchauffement, c'est le terme "déglaçage" qui est employé.

 

Le sixième et dernier sens nous vient aussi de la cuisine, plus précisément des confiseurs. C'est la couche brillante avec laquelle on recouvre certaines pâtisseries. On dit aussi "glaçage". Cette glace, composée de sucre et de blancs d'œufs, ressemble à un vernis, d'où son nom. Pour la préparer, on utilise d'ailleurs un sucre spécial qui s'appelle bien sûr... sucre glace !

 

 

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06/11/2013

De l'épine à l'épinette

BeFunky_épinette.jpg.jpgDécryptage d'un mot insolite qui réserve bien des surprises.BeFunky_BeFunky_null_1.jpg.jpg

 

"Épinette": diminutif du mot "épine", du latin spina. L'épine qualifie aussi bien l'arbuste ou l'arbrisseau aux branches armées de piquants que le piquant lui-même.

À Paris, dans le XVIIème arrondissement, il existe un quartier appelé le quartier des Épinettes. L'origine du nom pourrait venir des ronces présentes sur les terres à l'origine ou d'un cépage de pinot blanc, l'épinette blanche, dont le quartier abritait autrefois des vignes. À ce propos, le chardonnay est aussi connu en Champagne sous le nom de pinot blanc-chardonnay ou d'épinette blanche. En raison de leurs vignes présentant des similarités, les cépages du pinot blanc et du chardonnay étaient souvent confondus à l'époque, confusion dont il subsiste des traces aujourd'hui.

À Genève aussi, dans le quartier des Acacias, il existe une rue qui porte ce nom: la rue des Épinettes.

 

Mais le mot possède d'autres définitions que celles de "petite épine" ou de "cépage".

 

Une épinette peut être une cage en bois ou en osier, avec des compartiments, dans laquelle on place des volailles pour les engraisser, plus particulièrement des poulets ou des chapons dits "de Bresse". Ce terme issu de l'élevage vient du fait que les barreaux de la cage ressemblent à de longues épines.

 

Une épinette renvoie aussi à un ancien instrument de musique à clavier et à cordes, plus petit qu'un clavecin, très en vogue en France entre le XVème et le XVIIIème siècle. Dans ce sens-là, le mot est une francisation de l'italien spinetta (en ancien français, le mot s'écrivait espinette). Le clavier de l'épinette était composé de 49 touches. Et ce qu'il y avait de particulier avec cet instrument, c'était que les cordes étaient pincées par des pointes de plumes de corbeau en forme d'épines. On utilisait des plumes de corbeau parce qu'elles étaient suffisamment grandes et robustes pour résister à la tension des cordes. En Angleterre et aux Pays-Bas, à la même époque, c'est le terme de l'ancien anglais virginal qui était employé (du bas-latin virga, "bâton", "verge", toujours en référence aux becs pointus qui pinçaient les cordes). On peut voir cet instrument de musique sur deux toiles du peintre néerlandais du XVIIème siècle Johannes Vermeer exposées à la National Gallery de Londres : Femme assise au virginal et Femme debout devant un virginal.

 

Le dernier sens nous vient du Québec. Là-bas, le mot "épinette" est un terme général qu'on utilise pour parler de certaines espèces de sapins ou de résineux. L'épicéa, par exemple, se dit "épinette" au Québec. Et l'on parle d'épinette rouge pour qualifier le mélèze. Il existe aussi de la bière d'épinette. C'est une boisson pétillante au goût de sapin qui, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ne contient pas d’alcool. La recette d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la décoction de conifère qui existait à l'origine et à laquelle on prêtait des vertus médicinales (on s’en servait notamment pour combattre le scorbut). La bière d’épinette est fabriquée avec de l’eau, du sucre, de l’essence d’épinette, de la levure de bière et du bicarbonate de soude pour le côté pétillant.

 

Ne confondons pas l'épinette avec l'épine-vinette: arbrisseau à fleurs jaunes tombant en grappes et aux baies rouges et comestibles. Mot composé à partir de "épine" et de "vin" à cause de la couleur des baies.

 

En guise de conclusion à l'épinette, une curiosité littéraire. Au XIVème siècle, l'écrivain français Jean Froissart a écrit un roman courtois baptisé "L'Espinette amoureuse", rédigé entre 1365 et 1372 et inséré dans les manuscrits de ses poèmes, où il raconte les vicissitudes de son premier amour.


Revenons aux épines qui nous offrent plusieurs expressions et proverbes:

-Il n'y a pas de roses sans épines: ce proverbe signifie que toute joie comporte malheureusement une peine. On peut aussi dire: toute médaille a son revers.

-Ôter à quelqu'un une épine du pied: cela veut dire qu'on tire quelqu'un d'une situation embarrassante.

 -Lorsqu'on n'arrive pas à tenir en place parce qu'on est impatient de savoir quelque chose ou lorsqu'on ressent une grande anxiété, on peut dire qu'on est "sur des épines". Ce n'est pas une expression très courante. On dira plus volontiers qu'on est "sur des charbons ardents". Mais l'image est la même, elle comporte une douleur. Soit ça pique, ça soit brûle.

-Dans le même registre, on dit qu'on marche sur des épines lorsqu'on se trouve dans une situation délicate. On peut aussi dire: marcher sur des œufs.

-Pour finir, un proverbe ancien, aujourd'hui tombé en désuétude: trop achète le miel, qui le lèche sur les épines¹. Cette image savoureuse signifie que l'on paie trop cher un plaisir lorsqu'il en coûte des peines cuisantes pour se le procurer.

 

¹Proverbiana, ou recueil des proverbes les plus usités et les plus saillans, Lille, chez Blocquel et Castiaux, Imprimeurs-Libraires, 1815.

 

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31/10/2013

Êtes-vous plutôt tarte ou tartine ?

 

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Le mot "tarte" est apparu dans la langue française au XIIIème siècle. Comme le mot "tourte", il vient du bas-latin torta, ellipse de torta panis: pain rond. Participe passé féminin de torquere: tordre. À cette origine étymologique remonte aussi la torta qu'on rencontre en italien et en espagnol, de même que la tortilla.

 

Le mot "tarte" a plusieurs sens. Il y a bien sûr tout d'abord la préparation formée d'un fond de pâte avec des rebords et composée d'une garniture salée ou sucrée: tarte aux pommes, tarte aux oignons. La version miniature se dit "tartelette". Dans le cas d'une tarte salée, on peut aussi parler d'une tourte: une tourte à la viande ou au poisson. La différence, c'est que la tourte est recouverte d'une croûte de pâte à la manière des pies anglais.

Vers 1950, on retrouve le mot "tarte" dans l'expression familière "c'est de la tarte" pour dire que c'est facile (parce qu'une tarte c'est simple et tendre à manger). On peut aussi dire: "c'est du gâteau" ou "c'est du tout cuit". Ces trois expressions peuvent être utilisées dans un sens négatif: c'est pas de la tarte, c'est compliqué.

Depuis la fin du XIXème siècle, le deuxième sens d'une tarte dans le langage populaire, c'est la gifle. Mais donner une tarte à quelqu'un, c'est moins violent qu'un coup de poing ou qu'une torgnole !

Le mot "tarte" existe aussi comme un adjectif familier pouvant qualifier aussi bien une personne qu'une chose. Quelqu'un qui est tarte, c'est quelqu'un qui est bête, peu dégourdi. On peut aussi parler de vêtements tartes: laids et ringards.

Enfin, l'expression figurée "tarte à la crème" désigne une formule vide et prétentieuse par laquelle on prétend avoir réponse à tout. Cette expression vient de la comédie de Molière, "Critique de l'École des Femmes" (1663). 

 

Le mot "tartine" dérive du mot "tarte". Depuis le XIXème siècle, la tartine désigne la tranche de pain recouverte d'un aliment qui s'étale facilement: beurre, confiture, miel, fromage, etc.

L'ancêtre de la tartine est la "rôtie": une tranche de pain rôtie devant le feu, frite au beurre ou à l'huile dans la poêle, que l'on consommait nature ou garnie pour accompagner les coupes de vin servies au début des repas, les soupes, les ragoûts ou les volailles sous forme de canapé: rôtie au jambon, au lard, à la confiture, rôtie de bécasse en canapé, rôtie d'œufs. Au Moyen Âge, la rôtie avait un emploi important: on la trempait dans la coupe avant de faire santé. Nous commémorons cet usage sans y penser lorsque nous portons un toast, nom anglais de la rôtie, transcription de l'ancien français tostee ou toste, "tranche de pain grillée", de toster, "griller, rôtir".¹ Aujourd'hui, on ne parle plus guère de "rôtie", sauf peut-être encore dans certaines régions. On dira plutôt "croûte": au fromage ou aux champignons. On peut aussi penser à la bruschetta italienne, tranche de pain grillé garnie d'huile d'olive et de tomates fraîches.

Par métonymie, une tartine signifie aussi un discours interminable et ennuyeux, qu'il soit oral ou écrit. Vers 1820, dans l'argot des journalistes, on qualifiait de "tartine" un article de journal très long. L'image, bien sûr, c'est qu'on étale ses connaissances comme on le fait avec du beurre ou de la confiture sur du pain. À ce propos, il existe plusieurs expressions: "écrire une tartine", "en mettre des tartines", "faire toute une tartine sur un sujet". Dans le même registre, mais dans la langue des gens du théâtre, cette fois, une tartine désigne une longue tirade difficile à mémoriser qui met les acteurs en difficulté.

Au XIXème siècle, Balzac et Barbey d'Aurevilly utilisaient le verbe "tartiner" dans le sens de "rédiger en faisant de longs développements". Mais ce sens est tombé en désuétude, et le verbe ne désigne plus aujourd'hui que le fait d'étaler un aliment sur une tranche de pain. 

 

 En guise de conclusion, je citerai Théophile Gautier:

 

"Pardonne-moi la longue tartine que je viens de te faire avaler, et sur laquelle j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence."

 

¹Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.

 

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