09/03/2014

Dès potron-minet

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Une expression désuète, mais qui a conservé tout son charme.

 

"Dès potron-minet" signifie "très tôt", "à l'aube": se réveiller ou se lever dès potron-minet. Toujours en rapport avec un animal, on peut aussi dire "au chant du coq". L'expression "dès potron-minet" date de la première moitié du XIXème siècle. Actuellement, on ne l'utilise plus beaucoup, sauf si l'on souhaite faire sourire ou surprendre ses interlocuteurs, comme dans le film "Podium" de Yann Moix où Benoît Poelvoorde, qui joue le sosie de Claude François, prononce la fameuse réplique: "Claude, dès potron-minet, il était ici et il yoggait."

 

Le mot "potron" n'est pas un diminutif ou une déformation de "poltron" qui veut dire "lâche" et n'a donc rien à voir avec un chat qui prendrait la fuite. Il ne s'agit pas non plus d'une variété aujourd'hui disparue du potiron. Le mot viendrait de l'ancien français poitron ou poistron, "derrière", "postérieur", du latin posterio. Au XVIIème siècle, on disait "dès poitron-jacquet", le jacquet désignant l'écureuil. Il semblerait que ce mot soit encore utilisé de nos jours en Normandie. Les deux expressions associent les premières lueurs du matin au postérieur du chat et de l'écureuil, des animaux apparemment très matinaux dont on ne distingue que l'arrière-train parce qu'ils se déplacent très rapidement. À l'origine, l'expression serait apparue dans les campagnes et, au fil des siècles, on serait passé de l'écureuil au chat en raison de l'urbanisation grandissante, les citadins ayant plus de chances d'apercevoir rôder tôt le matin dans les rues un chat qu'un écureuil¹.

Selon une autre source, "jacquet" serait un vieux mot par lequel on désignait un flatteur. Et ce serait en raison de la ressemblance entre le caractère du flatteur et celui du chat que le nom de jacquet, au cours du XIXème siècle, se serait fait destituer par l'animal². Mais cela n'explique pas pourquoi on parlerait du postérieur d'un flatteur dans l'expression, et encore moins pourquoi on se lèverait très tôt avec lui.

Il existe encore une autre supposition. "Potron" serait un ancien mot français qui qualifiait le petit d'une jument et, par extension, le petit de tous les quadrupèdes. "Dès potron-minet" serait alors l'équivalent de "aussitôt, aussi tôt que le petit chat", c'est-à-dire de bon matin, dès le point du jour, en même temps que les chats se réveillent, et probablement par allusion au chaton affamé qui ouvre les yeux de bonne heure pour téter. Cette expression serait elle-même issue d'un ancien proverbe qui signifiait autrefois la même chose, mais en plus imagé: "dès que les chats seront chaussés."³

Les Anglais aussi ont de jolies expressions imagées pour nommer le point du jour. Curieusement, le chat ne figure pas dans la liste. En voici deux parmi les plus cocasses: at sparrow's cough ("à la toux du moineau") et at sparrow's fart ("au pet du moineau").

 

Il existe plusieurs variantes de l'expression "dès potron-minet" qui jouent sur les mots et donnent parfois lieu à des sous-entendus scabreux: "dès patron-jacquet", "dès patron-minet", "dès potron-minette", "dès le réveil minet"... Et dans "Le Père Goriot" de Balzac, paru en 1834, on a le plaisir de découvrir deux autres versions qui figurent dans un dialogue entre Madame Vauquer et sa domestique Sylvie: "Vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous décanillé dès le patron-jacquette. —Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer: on dit le patron-minette."

 

¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

²Journal grammatical, littéraire et philosophique de la langue française et des langues en général, 1835.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

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02/03/2014

L'assiette

 

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L'assiette possède un sens courant et deux autres plus spécialisés.

 

Le mot "assiette" existe depuis le XIIIème siècle. Il est issu du bas latin assedita, "manière d'être assis, posé", forme féminine substantivée du participe passé du verbe assedere, "asseoir".

 

Le sens le plus ancien du mot, qui date de 1260, est le "fait d'assigner une rente sur un fonds de terre" par les seigneurs¹. Aujourd'hui, l'assiette est la base de calcul d'une cotisation ou d'un impôt: on parle d'"assiette sociale" ou d'"assiette fiscale". Le terme renvoie aussi aux biens sur lesquels porte une hypothèque.

 

Mais le sens auquel on pense spontanément quand on prononce le mot "assiette" est la pièce de vaisselle à fond plat dans laquelle on place les aliments que l'on va manger quand on se met à table. Toutefois, au XIIIème siècle, le mot avait un autre sens: la position de quelqu'un, son équilibre, et pas seulement autour de la table. Cet emploi est maintenant vieilli, mais autrefois, dans le langage courant, on parlait de la bonne ou de la mauvaise assiette de quelqu'un pour décrire son maintien, son allure générale. Aujourd'hui, on utilise des mots comme "attitude", "posture", "prestance" ou "tenue". 

Il existe cependant une expression en rapport avec l'usage ancien du mot qui a traversé les siècles: "ne pas être dans son assiette". Rien à voir ici, comme on pourrait le croire, avec la pièce de vaisselle ou avec un aliment que l'on aurait mal digéré et qui nous rendrait malade. Littéralement, l'expression signifie que l'on n'est pas dans sa posture habituelle. Autrement dit qu'on est un peu chancelant et qu'on a perdu de sa superbe parce qu'on ne se sent pas bien physiquement.

Le sens ancien du mot "assiette" a également survécu dans le langage de l'équitation où l'assiette représente la stabilité du cavalier sur sa selle. Si le cavalier est bien placé sur le cheval, on dira qu'il a "une bonne assiette", si au contraire il est mal placé, qu'il a "une mauvaise assiette". Si le cavalier n'est pas tout à fait à l'aise, s'il est hésitant, on dira qu'il "manque d'assiette" et s'il perd l'équilibre, qu'il "perd son assiette". Comme le dit Montaigne dans ses "Essais": "Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c'est l'assiette en laquelle je me trouve le mieux."

 

L'assiette individuelle telle qu'on la connaît aujourd'hui existe depuis le XVIème siècle. Auparavant, l'assiette avait deux autres sens, dérivés par extension de celui que nous venons de voir: "service dans un repas", c'est-à-dire l'ensemble des plats apportés en même temps sur la table ("le roy ordonna 4 assiettes de 40 paires de mets") et "place, rang occupé à table" par les convives ("deux maistres d'hostel pour faire lever et ordonner l'assiette des personnes")². Au Moyen-Âge, les gens mangeaient à l'aide d'un couteau, la fourchette n'étant apparue qu'au XVIIème siècle, et ils posaient leurs aliments sur une tranche de pain qui en absorbait le jus. Cette tranche de pain appelée "soupe" faisait office d'assiette. C'est d'ailleurs de là que dérive l'expression "être trempé comme une soupe"³.

On trouve de nos jours toutes sortes d'assiettes différentes en fonction du type de nourriture avec laquelle on a l'intention de les remplir, ce qui était loin d'être le cas à l'époque: il y a les assiettes plates, les assiettes creuses ou à soupe, aussi appelées "assiettes profondes" en Belgique, et les assiettes à dessert qui sont plus petites que les précédentes, mais tout de même plus grandes que les soucoupes qui peuvent être considérées comme de toutes petites assiettes. En Suisse romande, les soucoupes se disent "sous-tasses".

L'assiette peut aussi désigner non pas la pièce de vaisselle, mais son contenu. Au menu de certains restaurants, on trouve les formules "assiette anglaise", qui consiste en un assortiment de viandes froides, et "assiette nordique", composée de saumon et de poissons fumés (truite, haddock, etc.) Pour parler du contenu d'une assiette, il existe également le mot "assiettée":  une assiettée de jambon ou de soupe.

Un "pique-assiette" est une personne qui se fait inviter partout, qui profite d'une situation sans rien donner en échange, et l'expression "ne pas lever le nez de son assiette" qualifie une personne qui reste silencieuse pendant tout un repas.

 

¹&²Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) & Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

³http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/07/27/olivier-...

10:09 Publié dans Belgique, Culture, Équitation, Michel de Montaigne, Soupe, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | |

23/02/2014

Chiche !

 

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Le mot "chiche" est d'abord un adjectif issu du latin ciccum qui désigne une chose de peu de valeur, littéralement "membrane qui sépare les grains de la grenade" (Dictionnaire Gaffiot, 1934). Selon une autre source, "chiche" viendrait de "tchitch-", un radical onomatopéique exprimant la petitesse (Larousse).

Une personne qui est chiche est une personne qui répugne à dépenser ce qu'il faudrait, une personne trop parcimonieuse, mais cet usage est aujourd'hui désuet. On dira plus volontiers que cette personne est radine, avare, pingre ou près de ses sous. En revanche, on peut dire qu'un pourboire est chiche si quelqu'un laisse très peu d'argent ou qu'un repas est chiche si l'on n'a pas eu suffisamment à manger. L'expression "être chiche de quelque chose" a le même sens. Quelqu'un qui est chiche de compliments ou de louanges, c'est quelqu'un qui en distribue très peu, voire aucun. L'adjectif a donné un adverbe: chichement. Vivre chichement, c'est vivre avec très peu d'argent. "Tirer le diable par la queue" ou "se serrer la ceinture" sont des expressions synonymes.

Autrefois, on disait proverbialement: il n'est festin que de gens chiches. Comprenez: les gens chiches font grandement les choses quand ils s'y mettent (sous-entendu lorsqu'ils sont animés par l'espoir que cela pourra leur servir à quelque chose). Ou encore: les gens qui vivent avec une grande épargne aiment à paraître magnifiques dans les occasions d'éclat. Et on appelait "chiche-face" une personne qui avait le visage maigre et que le souci ou l'avarice rendaient pâle¹.

 

Et puis il existe le pois chiche, une légumineuse voisine du petit pois. On serait tenté de croire que "pois chiche" signifie "pois de peu de valeur", mais l'étymologie est différente: il s'agit d'une altération du latin cicer, "pois chiche". Le nom de Cicéron, le célèbre orateur, philosophe et homme d'État romain, vient de là. Au XVIème siècle, on disait pois cice: "Le Pois cice cultivé est un petit Légume, bien près semblable à la Lentille. Il a quatre ou cinq tiges, & là dessus de petites feuilles étroites & divisées."² Au sens figuré, on parle d'un pois chiche pour désigner une verrue. La légende dit que Cicéron lui-même ou l'un de ses ancêtres aurait eu une verrue sur le visage, d'où le nom latin de Cicero. Le mot latin cicer se retrouve aujourd'hui notamment dans l'italien cece, l'allemand Kichererbse et l'anglais chick pea.

Le pois chiche est originaire du Proche-Orient. On peut le consommer tel quel, chaud ou froid, en salade par exemple. On le trouve aussi dans le couscous et les falafels. On peut également l'écraser et le mélanger à une purée de sésame composée d'ail écrasé, de sel et de jus de citron pour le présenter sous la forme d'une sauce appelée "houmous", le terme "houmous" signifiant "pois chiche" en arabe. Dans la région de Nice, on mange la socca, une grande galette fine à base de farine de pois chiche originaire de Ligurie.

 

L'interjection "chiche !" exprime un défi lorsqu'une personne nous provoque et qu'on la prend au mot:

-Tu n'oseras jamais faire ça.

-Chiche ! Chiche que j'ose le faire !

Par cette réplique, on indique à notre interlocuteur qu'on accepte de prendre un risque équivalent à la grosseur d'un pois, c'est-à-dire que l'on ne risque finalement pas grand-chose à essayer.

On rencontre aussi le pois chiche dans l'expression "avoir un pois chiche à la place du cerveau" ou "avoir un pois chiche dans la tête": n'avoir pas une once d'intelligence, être complètement stupide. Vous pouvez, si vous le souhaitez, remplacer le pois chiche par le petit pois, la signification restera identique.

 

Le chiche kebab, lui, nous vient de la Turquie, et ce mot a une autre origine, même si en français il s'écrit de la même manière que l'adjectif. En turc, şiş veut dire "broche". Et şiş, pour des raisons phonétiques, est devenu "chiche" en français. Kebap en turc signifie "viande grillée". Mais lorsqu'on est passé au français, le mot s'est transformé pour donner "kebab". Le chiche kebab est une brochette. À ne pas confondre avec le döner kebab, du verbe turc döndürmek qui signifie "tourner". Il s'agit du sandwich bien connu constitué de viande, agneau ou poulet, qui a tourné sous le grill, que l'on découpe en fines lamelles et que l'on accompagne de salade, de tomates et d'oignons, le tout arrosé d'une sauce blanche à base de yaourt nature. Inutile de faire des chichis, c'est une spécialité vraiment délicieuse dont on ne se lasse pas !

 

¹Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

²Histoire des plantes, par Robert Dodoens, Médecin de la Ville de Malines, En Anvers, De l'Imprimerie de Iean Loë, 1557.

 

09:20 Publié dans Allemand, Anglais, Cuisine; gastronomie, Culture, Italien, Latin, Turquie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |