09/05/2014

La dalle

 

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Le mot "dalle" existe depuis le XIVème siècle. Il s'agit d'un terme d'origine normande, emprunté de l'ancien scandinave daela, "rigole pour l'écoulement des eaux à bord d'un navire"¹, et utilisé comme terme de marine: c'est de là que vient le mot "dalot" qui désigne cette ouverture dans le pont ou la coque d'un bateau. Au XIVème siècle, la dalle était ce qu'on appelle aujourd'hui communément une gouttière: un tuyau en bois ou en métal servant à l'écoulement d'un liquide. En Normandie, une dalle était un évier en pierre. Il semblerait que dans le sud-ouest de la France, on utilise encore aujourd'hui le mot "dalle" dans le sens de gouttière, de chéneau (Petit Robert).

À partir de la deuxième moitié du XVème siècle, dans le langage populaire, la dalle prend le sens imagé de "gorge, gosier". C'est de là que sont issues des expressions très évocatrices comme "s'arroser/se rincer la dalle" (boire, sous-entendu de l'alcool, et en grande quantité), "avoir la dalle en pente" (aimer boire) ou "avoir la dalle" (avoir faim). Cette dernière expression peut être remplacée par une multitude d'autres qui lui sont synonymes: crever la dalle, crever la faim, claquer de faim, crier famine, mourir de faim, avoir les crocs, avoir la dent, avoir l'estomac dans les talons, avoir le ventre creux. Lorsqu'on a très faim et que l'on ne peut pas attendre jusqu'à l'heure du déjeuner ou du dîner, on peut prendre un casse-croûte: un repas léger et sommaire qui vous calera l'estomac pendant un moment. À moins que vous ne préfériez une collation, un encas, un casse-dalle ou un casse-graine, ces deux derniers termes appartenant au langage familier. Au Québec, un casse-croûte est un restaurant où l'on sert rapidement des repas simples. Cette appellation remplace l'anglicisme "snack-bar".

 

Le sens premier et usuel du mot "dalle" est une tablette, plaque de pierre ou de tout autre matière dure, destinée à paver, à couvrir, à revêtir des murs ou des sols: une dalle de marbre, de ciment, de granit. Par extension, on parle d'une dalle de moquette. Dans le bâtiment, "couler une dalle de béton", c'est couvrir une excavation ou revêtir un sol d'une couche de bêton. Une dalle funéraire est une pierre recouvrant une tombe.

 

En géologie, une dalle est une plaque rocheuse, monolithe et lisse. Et dans le vocabulaire de l'alpinisme, il s'agit d'une plaque rocheuse très lisse dont l'escalade présente des difficultés.

 

Enfin, une dalle désigne le dispositif d'affichage d'un écran plat (ordinateur, téléviseur): dalle LCD, dalle tactile.

 

"Que dalle" est une locution argotique pour dire "rien": n'y voir, n'y comprendre que dalle. On écrit parfois "que dal" et on rencontre aussi des variations orthographiques telles que "quedal" ou "keudalle". Son origine est incertaine et controversée, il existe plusieurs explications possibles:

"Que dalle" pourrait venir du romani dail ou dal , qui signifie "rien du tout".²

"Que dalle" pourrait également être tiré d'une chanson satirique sur la Cour de France datant du XVIIème siècle et dont le refrain était: "Daye dan daye". En voici les paroles:

Les beaux yeux de la Ribaudon lui ont donné bien du renom, le reste n'est rien qui vaille, Daye dan Daye ! Les sentiments de la Montbrun ne sont rien que dans le commun, son amour est pour la canaille, Daye dan Daye ! Admirons tous à haute voix la bonté du plus grand des rois; il est descendu aux entrailles de Fontrailles, Daye dan daye !³

De "daye" on serait passé à "dail", puis à "dal/dalle" (Petit Robert).

Autre interprétation: "que dalle" viendrait de la langue d'oc que d'ala signifiant "que de l'aile" (à manger), autrement dit presque rien.

Ou encore: autrefois, les noms des rues étaient gravés directement dans la pierre des bâtiments et, suite à l'usure du temps, il arrivait qu'ils deviennent illisibles. On ne voyait alors littéralement plus que la dalle, d'où la locution.

Enfin, il existe des explications basées sur des jeux de mots, comme celle-ci: "que dalle "vient de "queue d'ail", parce que, autrefois, à la fermeture du marché, il ne restait plus rien que des queues d'ail."

On peut aussi dire "que couic", "couic" étant une onomatopée imitant un petit cri étranglé:  je n'y comprends que couic, je n'y comprends rien. Variante: que pouic. Employé sous la forme d'une interjection, le mot "couic" évoque le fait de tordre le cou à quelqu'un: "couic, terminé !"

 

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¹Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

³Bibliothèque bibliophilo-facétieuse, éditée par les frères Gébéodé, "Chansons historiques et satiriques sur la Cour de France", 1856.

⁴Florian Vernet, Que dalle ! Quand l'argot parle occitan, Institut d'Estudis Occitans, 2007.

⁵Harlan Coben, À quelques secondes près, Fleuve noir, 2013.

 

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01/05/2014

Faites-vous le muguet ?

muguet.pngQui dit 1er mai dit brin de muguet, symbole du printemps et du renouveau. Cette coutume est très ancienne. C'est en effet à partir du 1er mai 1561 que le roi Charles IX, fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, instaura la tradition d'offrir du muguet aux dames de la cour le premier jour du mois de mai parce qu'il avait lui-même reçu le 1er mai de l'année précédente un brin de muguet en guise de porte-bonheur et qu'il avait trouvé ce geste charmant. Cette habitude se répandit à travers toute la France pour parvenir jusqu'à nous. Et, depuis, il est devenu courant de s'offrir du muguet ce jour-là.

Qui dit 1er mai dit aussi Fête du travail, à laquelle le muguet est associé depuis le début du XXème siècle. La date du 1er mai, elle, fut choisie en 1889 sous le gouvernement Pétain en mémoire du premier mouvement de revendication pour obtenir la journée de huit heures, qui avait été lancé le 1er mai 1886 aux États-Unis par les anarchistes et qui avait donné lieu à une grève générale dans les usines du pays, ainsi qu'à des manifestations très violentes, notamment à Chicago. En France, à la fin du XIXème siècle, c'était une églantine rouge que les travailleurs mettaient à leur boutonnière pour défiler. Ensuite, comme la Fête du travail coïncidait avec la tradition d'offrir du muguet le 1er mai, c'est cette fleur entourée d'un ruban rouge que les manifestants adoptèrent.

 

À partir du XVIème siècle, par allusion au parfum subtil de la fleur, on appelait "muguet" un jeune galant. Voici une définition qui date de 1704, délicieusement désuète: "Galant, coquet, qui fait l'amour aux Dames, qui est paré & bien mis pour leur plaire. Les Tuileries sont le rendez-vous de tous les muguets." La définition précise qu'en ce début de XVIIIème siècle, ce terme était déjà un peu vieilli et ne pouvait avoir d'usage que dans le comique et le burlesque. Dans son Dictionnaire de 1869, Émile Littré revient sur le mot: "nom donné aux jeunes gens faisant profession d'élégance et de galanterie, parce qu'ils se parfumaient avec des essences de muguet; mot de satire ou de comédie."

Il existait aussi le verbe "muguetter" qui avait deux significations:

1. Dans le sens de "faire le muguet": "faire le galant, le cajolleur, tâcher de se rendre agréable à une Dame; il y a long temps que ce jeune homme muguette cette fille pour l'épouser; il n'y a muguet qui ne muguette." Restons parmi les fleurs avec une expression équivalente qui apparut au XVIIème siècle: conter fleurette. Elle n'est plus guère utilisée de nos jours non plus, on dira "séduire" ou, plus prosaïquement, "draguer".

2. "Se dit aussi figurément, en parlant des desseins qu'on a de se rendre maître de quelqu'autre chose; tous les Princes voisins de cette place la muguettent depuis long temps; il y a long temps qu'il muguette cette maison." Comprenez "convoiter".

À la même époque, le muguet semblait posséder des vertus médicinales: "les fleurs du muguet sont apéritives, propres pour la paralysie, pour le vertige, pour l'épilepsie. On se sert aussi de cette fleur & de la racine pour faire éternuer."

 

Toujours dans le registre médical, et depuis le XVIIIème siècle, par analogie d'aspect entre la lésion et la fleur, le terme "muguet" renvoie à une inflammation de la muqueuse de la bouche et du pharynx due à une levure, qui se présente sous la forme d'érosions recouvertes d'un enduit blanchâtre. On peut aussi parler de "candidose".

 

Les citations sont tirées du Dictionnaire français universel & latin (Dictionnaire de Trévoux), chez Estienne Ganeau, Libraire de Paris, 1704.

Pour en savoir davantage sur l'expression "conter fleurette": http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/10/30/conter-f...

 

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26/04/2014

La griffe sous toutes les coutures

 

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Le mot "griffe" vient du verbe "griffer", lui-même issu de l'ancien haut allemand grifan, "prendre, saisir", qui a donné greifen en allemand moderne. Griffer, c'est égratigner d'un coup de griffe ou d'ongle: le chat m'a griffé la main, les enfants se sont griffé le visage en se battant. Dans la langue familière et argotique, "griffer" a deux autres sens¹:

-Attraper, agrafer une personne que l'on poursuivait. S'utilise surtout du côté des victimes desdites poursuites. "Je m'suis encore fait griffer connement !"

-Voler, depuis les années 1950. "Il a griffé un portable."²

 

Au XIIIème siècle, le mot "griffe" s'écrivait grif. L'orthographe actuelle date du début du XVIème siècle. Les griffes, pointues et crochues, terminent les doigts de certains animaux, aussi bien les mammifères, les oiseaux que les reptiles. Pour les oiseaux de proie, on utilise le mot "serres". On parle d'un félin qui ouvre ou sort ses griffes pour attaquer ou se défendre; ou qui, au contraire, rentre ses griffes. Une griffe dite "rétractile" est précisément une griffe que des animaux comme le tigre ou le chat peuvent rentrer: elle s'abaisse sous l'action du muscle et se relève sous l'action du ligament. Les chats "se font les griffes" sur des surfaces dures, notamment le mobilier, dans le but de les aiguiser, et ils donnent des "coups de griffe(s)". Une personne qui se fait les griffes, elle, s'aguerrit, s'endurcit face à une situation difficile.

En effet, au sens figuré, les griffes s'appliquent aux humains. Elles sont souvent un symbole d'agressivité ou de rapacité, mais pas seulement. Ainsi, une personne aussi peut sortir ses griffes, montrer ses griffes en signe de menace ou rentrer ses griffes en marque d'apaisement. L'expression "faire patte de velours" est synonyme de "rentrer les griffes": revenir à des sentiments moins belliqueux, être aimable et arrangeant pour obtenir quelque chose. Lorsqu'une personne est "toutes griffes dehors", c'est qu'elle agit ou réagit de manière violente et agressive. Un "coup de griffe" est une attaque, généralement sous la forme d'une critique malveillante ou d'une remarque blessante. Lorsqu'on "tombe sous la griffe de quelqu'un", on tombe en son pouvoir. "Être entre les griffes de quelqu'un", c'est être à la merci des mauvaises intentions de quelqu'un. Enfin, lorsqu'on "arrache une personne des griffes d'une autre", c'est que l'on parvient à la sauver de l'emprise d'une personne malveillante. L'adjectif "griffu" s'applique aux animaux comme aux humains: des mains griffues, c'est-à-dire armées d'ongles longs et crochus. Au sens figuré, une personne que l'on décrit comme ayant "les mains griffues" est une personne cruelle et/ou avide.

Les griffes désignent aussi les ongles d'êtres imaginaires qui font peur: les griffes du diable, les griffes de Satan. "Les Griffes de la nuit" est le titre d'un film d'épouvante américain de Wes Craven sorti en 1984, du moins dans sa traduction française car le titre original, "A Nightmare on Elm Street", parle de cauchemar, non de griffes. Ce film a inspiré la série des "Freddy", ce personnage terrifiant qui possède une main droite griffue composée de lames acérées et qui tue les adolescents dans leurs rêves.

En Belgique, une "griffe" qualifie également une égratignure, une éraflure. Les artistes peintres recourent à la même abréviation: "employé couramment pour parler d'une malencontreuse éraflure ayant endommagé une toile."³ Le mot complet est "griffure".

Par analogie de forme, une griffe peut aussi être:

-En termes de jardinage, la racine tubéreuse de certaines plantes: griffes d'anémone, d'asperge, de renoncule.

-Un outil, un instrument ou une pièce possédant des dents recourbées et servant à tenir, à saisir un autre objet: une griffe de plombier, de tapissier, de doreur, de serrurier. Une griffe à musique est un instrument permettant simultanément de tracer les cinq lignes de la portée.

-En bijouterie, le petit crochet qui maintient une pierre sur un bijou.

-Les crampons qui aident certains ouvriers à grimper aux arbres ou aux poteaux.

 

À partir de la première moitié du XIXème siècle, la griffe acquiert un autre sens. Celui de l'empreinte reproduisant une signature, ainsi que l'instrument, généralement un cachet, servant à faire cette empreinte: apposer sa griffe, document qui porte la griffe d'un ministre. Plus particulièrement, à partir du milieu du XXème siècle, la griffe est le morceau d'étoffe cousu à l'intérieur d'un vêtement avec le nom du créateur: griffe d'un grand couturier. On parle d'un vêtement "griffé". Lorsqu'on enlève cette griffe, on obtient un vêtement dit "dégriffé" qui est vendu moins cher parce qu'il ne possède plus sa griffe d'origine. Par extension, la griffe peut aussi prendre le sens de "marque" d'un fabricant de produits de luxe: vendre des produits sous sa griffe. Enfin, la griffe peut renvoyer à l'empreinte de la personnalité d'un artiste dans ses œuvres: cette peinture, ce roman porte sa griffe. Cette acception date du milieu du XIXème siècle.

 

Dans la même famille que le verbe "griffer", on trouve le verbe "griffonner" qui possède plusieurs sens: écrire d'une manière peu lisible, dessiner grossièrement ou rédiger à la hâte. Un griffonnage est une écriture mal formée, difficile à lire, ou un dessin informe. Synonymes: gribouillage ou gribouillis, du verbe "gribouiller". Au XVIIIème siècle, le verbe "gribouiller" pouvait, dans un contexte grivois, vouloir dire "se divertir avec une femme": "Dormez-vous ? fagottez-vous ? gribouillez-vous ?"

Un griffonnement est un terme des beaux-arts désignant l'ébauche d'une sculpture en cire ou en terre.

 

Le griffon est un animal fabuleux à corps de lion, à tête et à ailes d'aigle, muni de griffes puissantes. En ancien français, il s'écrivait grif, comme la griffe à la même époque, mais l'étymologie du mot est différente: du latin chrétien gryphus, "sorte de vautour", qui, à la suite d'une substitution de consonnes inexpliquée, a remplacé le latin classique grypus, "oiseau fabuleux", variante de gryps de même sens⁵. Autrefois, on appelait aussi "griffon" le vautour fauve et le martinet noir. Depuis le XVIIème siècle, le terme se rapporte à un chien de chasse à poils longs et broussailleux. Un hippogriffe, quant à lui, est un autre animal fabuleux, moitié cheval, moitié griffon.

 

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¹&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

²http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, par Philibert-Joseph Le Roux, À Amsterdam, chez Zacharie Chastelain, 1750.

⁵Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

 

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