26/04/2014

La griffe sous toutes les coutures

 

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Le mot "griffe" vient du verbe "griffer", lui-même issu de l'ancien haut allemand grifan, "prendre, saisir", qui a donné greifen en allemand moderne. Griffer, c'est égratigner d'un coup de griffe ou d'ongle: le chat m'a griffé la main, les enfants se sont griffé le visage en se battant. Dans la langue familière et argotique, "griffer" a deux autres sens¹:

-Attraper, agrafer une personne que l'on poursuivait. S'utilise surtout du côté des victimes desdites poursuites. "Je m'suis encore fait griffer connement !"

-Voler, depuis les années 1950. "Il a griffé un portable."²

 

Au XIIIème siècle, le mot "griffe" s'écrivait grif. L'orthographe actuelle date du début du XVIème siècle. Les griffes, pointues et crochues, terminent les doigts de certains animaux, aussi bien les mammifères, les oiseaux que les reptiles. Pour les oiseaux de proie, on utilise le mot "serres". On parle d'un félin qui ouvre ou sort ses griffes pour attaquer ou se défendre; ou qui, au contraire, rentre ses griffes. Une griffe dite "rétractile" est précisément une griffe que des animaux comme le tigre ou le chat peuvent rentrer: elle s'abaisse sous l'action du muscle et se relève sous l'action du ligament. Les chats "se font les griffes" sur des surfaces dures, notamment le mobilier, dans le but de les aiguiser, et ils donnent des "coups de griffe(s)". Une personne qui se fait les griffes, elle, s'aguerrit, s'endurcit face à une situation difficile.

En effet, au sens figuré, les griffes s'appliquent aux humains. Elles sont souvent un symbole d'agressivité ou de rapacité, mais pas seulement. Ainsi, une personne aussi peut sortir ses griffes, montrer ses griffes en signe de menace ou rentrer ses griffes en marque d'apaisement. L'expression "faire patte de velours" est synonyme de "rentrer les griffes": revenir à des sentiments moins belliqueux, être aimable et arrangeant pour obtenir quelque chose. Lorsqu'une personne est "toutes griffes dehors", c'est qu'elle agit ou réagit de manière violente et agressive. Un "coup de griffe" est une attaque, généralement sous la forme d'une critique malveillante ou d'une remarque blessante. Lorsqu'on "tombe sous la griffe de quelqu'un", on tombe en son pouvoir. "Être entre les griffes de quelqu'un", c'est être à la merci des mauvaises intentions de quelqu'un. Enfin, lorsqu'on "arrache une personne des griffes d'une autre", c'est que l'on parvient à la sauver de l'emprise d'une personne malveillante. L'adjectif "griffu" s'applique aux animaux comme aux humains: des mains griffues, c'est-à-dire armées d'ongles longs et crochus. Au sens figuré, une personne que l'on décrit comme ayant "les mains griffues" est une personne cruelle et/ou avide.

Les griffes désignent aussi les ongles d'êtres imaginaires qui font peur: les griffes du diable, les griffes de Satan. "Les Griffes de la nuit" est le titre d'un film d'épouvante américain de Wes Craven sorti en 1984, du moins dans sa traduction française car le titre original, "A Nightmare on Elm Street", parle de cauchemar, non de griffes. Ce film a inspiré la série des "Freddy", ce personnage terrifiant qui possède une main droite griffue composée de lames acérées et qui tue les adolescents dans leurs rêves.

En Belgique, une "griffe" qualifie également une égratignure, une éraflure. Les artistes peintres recourent à la même abréviation: "employé couramment pour parler d'une malencontreuse éraflure ayant endommagé une toile."³ Le mot complet est "griffure".

Par analogie de forme, une griffe peut aussi être:

-En termes de jardinage, la racine tubéreuse de certaines plantes: griffes d'anémone, d'asperge, de renoncule.

-Un outil, un instrument ou une pièce possédant des dents recourbées et servant à tenir, à saisir un autre objet: une griffe de plombier, de tapissier, de doreur, de serrurier. Une griffe à musique est un instrument permettant simultanément de tracer les cinq lignes de la portée.

-En bijouterie, le petit crochet qui maintient une pierre sur un bijou.

-Les crampons qui aident certains ouvriers à grimper aux arbres ou aux poteaux.

 

À partir de la première moitié du XIXème siècle, la griffe acquiert un autre sens. Celui de l'empreinte reproduisant une signature, ainsi que l'instrument, généralement un cachet, servant à faire cette empreinte: apposer sa griffe, document qui porte la griffe d'un ministre. Plus particulièrement, à partir du milieu du XXème siècle, la griffe est le morceau d'étoffe cousu à l'intérieur d'un vêtement avec le nom du créateur: griffe d'un grand couturier. On parle d'un vêtement "griffé". Lorsqu'on enlève cette griffe, on obtient un vêtement dit "dégriffé" qui est vendu moins cher parce qu'il ne possède plus sa griffe d'origine. Par extension, la griffe peut aussi prendre le sens de "marque" d'un fabricant de produits de luxe: vendre des produits sous sa griffe. Enfin, la griffe peut renvoyer à l'empreinte de la personnalité d'un artiste dans ses œuvres: cette peinture, ce roman porte sa griffe. Cette acception date du milieu du XIXème siècle.

 

Dans la même famille que le verbe "griffer", on trouve le verbe "griffonner" qui possède plusieurs sens: écrire d'une manière peu lisible, dessiner grossièrement ou rédiger à la hâte. Un griffonnage est une écriture mal formée, difficile à lire, ou un dessin informe. Synonymes: gribouillage ou gribouillis, du verbe "gribouiller". Au XVIIIème siècle, le verbe "gribouiller" pouvait, dans un contexte grivois, vouloir dire "se divertir avec une femme": "Dormez-vous ? fagottez-vous ? gribouillez-vous ?"

Un griffonnement est un terme des beaux-arts désignant l'ébauche d'une sculpture en cire ou en terre.

 

Le griffon est un animal fabuleux à corps de lion, à tête et à ailes d'aigle, muni de griffes puissantes. En ancien français, il s'écrivait grif, comme la griffe à la même époque, mais l'étymologie du mot est différente: du latin chrétien gryphus, "sorte de vautour", qui, à la suite d'une substitution de consonnes inexpliquée, a remplacé le latin classique grypus, "oiseau fabuleux", variante de gryps de même sens⁵. Autrefois, on appelait aussi "griffon" le vautour fauve et le martinet noir. Depuis le XVIIème siècle, le terme se rapporte à un chien de chasse à poils longs et broussailleux. Un hippogriffe, quant à lui, est un autre animal fabuleux, moitié cheval, moitié griffon.

 

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¹&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

²http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, par Philibert-Joseph Le Roux, À Amsterdam, chez Zacharie Chastelain, 1750.

⁵Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

 

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16/04/2014

L'œuf sous toutes ses formes

 

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Un mot de circonstance à l'approche de Pâques.

 

L'œuf de Pâques est un symbole chrétien qui se présentait à l'origine sous la forme d'un œuf cuit dur coloré en rouge. Aujourd'hui, l'œuf de Pâques s'est transformé en une confiserie en chocolat ou en sucre. Cette tradition des œufs de Pâques vient du fait qu'autrefois, il était interdit de consommer des œufs pendant tout le Carême. Dans les campagnes, une ancienne coutume se pratique encore de nos jours: la chasse aux œufs le matin de Pâques. Chez les catholiques, les cloches cessent de sonner à partir du jeudi qui précède le dimanche de Pâques en signe de deuil pour la mort du Christ. La légende veut que les cloches partent à Rome pour être bénies par le pape et qu'elles reviennent le jour de Pâques en apportant avec elles ces fameux œufs que les enfants adorent dénicher derrière des arbres ou des touffes d'herbe.

En Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, le symbole de Pâques est un lapin ou un lièvre: Easter Bunny en anglais, Osterhase en allemand. Dans ces pays, c'est le lapin qui cache les œufs dans les jardins.

 

***

 

En dehors de Pâques, lorsqu'on parle d'un œuf, on pense immédiatement à un œuf de poule. C'est en effet celui-ci que l'on consomme couramment sous différentes formes: cuit dur, en omelette, en gelée, brouillé, poché, sur le plat/au plat, à la coque, etc. Mais on peut manger d'autres œufs d'oiseau que celui de la poule: des œufs de caille, d'oie ou de cane. Il existe aussi les œufs de poisson, principalement ceux de l'esturgeon appelés caviar. Les œufs de lump, ou de lompe, sont noirs comme ceux du caviar et comestibles également. À propos de caviar, l'expression "passer au caviar" signifie "noircir un texte à l'encre pour le rendre illisible". Ce procédé était appliqué par la censure russe sous le tsar Nicolas Ier: on recouvrait d'encre les parties d'un texte que l'on jugeait inappropriées pour les rendre indéchiffrables. On peut aussi dire "caviarder": biffer à l'encre noire, supprimer un passage dans une publication ou un manuscrit. À ne pas confondre avec "cafarder" qui veut dire "dénoncer, rapporter", bien que le fait de cafarder puisse mener à caviarder.

L'œuf le plus petit du monde est pondu par le colibri-abeille femelle, un tout petit oiseau qui pèse deux grammes. L'œuf le plus grand est pondu par l'autruche. Le colibri-abeille est un oiseau endémique de Cuba. Plus près de chez nous, c'est le roitelet huppé qui détient le record du plus petit oiseau: il pèse entre quatre et sept grammes.

 

En biologie, l'œuf ou cellule-œuf ou encore zygote est le nom que l'on donne à la toute première cellule d'un être vivant, née de la fusion de deux cellules reproductrices (mâle et femelle).

 

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L'œuf est présent dans une multitude d'expressions, de proverbes et de locutions:

-Plein comme un œuf: plein à craquer, rempli de monde. "Quand l'intérieur de la voiture est rempli comme un œuf, le cocher fait asseoir les survenans sur le siége, ou sur l'impériale, cela s'appelle voyager en lapin et en singe."¹ Au sens figuré et dans un registre familier: ivre. On peut aussi dire: plein comme une barrique.

-Marcher sur des œufs: littéralement, en touchant le sol avec précaution et d'un air mal assuré. S'utilise principalement au sens figuré: agir avec précaution, prudence, lorsqu'on se trouve dans une situation délicate.

-Tondre un œuf: être d'une grande avarice. Autrefois, on disait "tondre sur un œuf": il trouverait à tondre sur un oeuf². Dans le film "La vérité si je mens 2", Miro a emprunté de l'argent à Eddie, mais il est incapable de le lui rendre. Et lorsqu'Eddie  lui réclame la somme, Miro lui répond: "Eddie, on ne tond pas un œuf."

-Tuer la poule aux œufs d'or: détruire une source de profits futurs importants pour un petit profit immédiat. Cette expression vient d'une fable de Jean de La Fontaine, "La poule aux œufs d'or" (Livre V, fable 13, 1668):

L'avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux, pour le témoigner,

Que celui dont la Poule, à ce que dit la Fable,

Pondait tous les jours un œuf d'or.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor.

Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable

À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,

S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chiches:

pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus

Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches ?

-On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs: pour obtenir quelque chose, il faut accepter certains sacrifices.

-Mettre tous ses œufs dans le même panier: mettre tout son argent ou tous ses moyens dans une même entreprise et s'exposer ainsi à tout perdre.

-Dans l'œuf: avant la naissance, l'apparition de quelque chose. Il faut étouffer cette affaire dans l'œuf, c'est-à-dire avant qu'elle n'éclate au grand jour.

-Va te faire cuire un œuf ! Formule populaire pour se débarrasser de quelqu'un qui se mêle de vos affaires sans y avoir été invité. Formule équivalente: va voir là-bas si j'y suis.

-Faire l'œuf: faire l'idiot. Depuis la deuxième partie du XIXème siècle, en argot, un œuf est un imbécile. Quel œuf: quel idiot !

-Crâne/tête d'œuf: dans le langage familier, et péjorativement, une personne chauve. Aussi, calqué sur le terme argotique anglais egghead: savant, intellectuel (parce qu'ils sont censés avoir un grand front dégarni).

-Sortir de l'œuf: être d'une grande naïveté ou tout juste diplômé d'une grande école et n'avoir donc aucune expérience.

-Qui vole un œuf vole un bœuf. Il y a deux interprétations possibles à ce proverbe: qui vole un objet de peu de valeur a de fortes chances de voler un jour quelque chose de plus précieux; quel que soit le montant de l'objet que l'on dérobe à quelqu'un, le préjudice pour la victime est exactement le même.

-Donner un œuf pour avoir un bœuf: faire un petit cadeau à quelqu'un en espérant obtenir davantage en retour.

-C'est comme l'œuf de Christophe Colomb: se dit d'une réalisation qui paraît simple, mais qui nécessite une idée ingénieuse. Par allusion à l'anecdote selon laquelle, lors d'un dîner, un invité aurait dit à Christophe Colomb au sujet de sa découverte de l'Amérique: "Il fallait y penser." Christophe Colomb lui aurait alors demandé de faire tenir debout en équilibre sur la table un œuf dur dans sa coquille. L'invité ayant bien sûr échoué, Colomb se serait alors contenté de sectionner le bout de l'œuf , l'aurait posé bien droit et aurait à son tour répliqué: "Il fallait y penser."

-Pour finir,  quatre expressions tombées en désuétude, mais tout à fait savoureuses³:

1. Aimer mieux deux œufs qu'une prune: préférer un grand avantage à un moindre.

2. Pondre sur ses œufs: être riche et jouir tranquillement de son bien.

3. Se ressembler comme deux œufs: se disait de deux choses parfaitement semblables. Aujourd'hui, on dit: se ressembler comme deux gouttes d'eau. À l'opposé, on utilise l'expression "c'est le feu et l'eau".

4. Être égal (à quelqu'un) comme deux œufs: être indifférent. Cela m'est égal comme deux œufs.

 

En guise de conclusion, cette définition de l'œuf par Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues":

Point de départ pour une dissertation philosophique sur la genèse des êtres.

 

¹Les jésuites en action sous le ministère Villèle, par M. Santo Domingo, Paris, chez Ponthieu et Cie, libraires, Palais-Royal, 1828.

²Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Dictionnaire de l'Académie française, 1695 et 1835.

09/04/2014

Le violon

 

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 Cet instrument de musique est au cœur de plusieurs expressions.

 

Le violon possède quatre cordes accordées en quintes, respectivement sur le sol, le ré, le la et le mi. Au début du XVIème siècle, on utilisait le terme vyollon. La première apparition du mot avec l'orthographe que l'on connaît aujourd'hui se situe avant 1550. Dans "Le Tiers Livre" publié en 1546, Rabelais écrit: "Plus me plaît le son de la cornemuse que les fredonnements des violons auliques."

Le mot désigne aussi bien l'instrument que le musicien qui en joue: être violon dans un orchestre (on peut bien sûr aussi dire "violoniste"). Celui qui dirige les violons d'un orchestre est appelé "premier violon". Autrefois, un "violoneux" était un joueur de violon qui animait les fêtes de campagne et, par extension et dans un sens péjoratif, un violoniste médiocre. Aujourd'hui, on parle d'un "crincrin" pour décrire un mauvais violoniste et un violon de piètre qualité qui produit des sons désagréables, le terme "crincrin" étant une onomatopée imitant un son discordant et grinçant. Autrefois, on disait aussi "ménétrier" pour qualifier un violoniste de village qui escortait les noces et faisait danser les invités. Et au Moyen-Âge, c'était le ménestrel, un musicien ambulant ou engagé par un seigneur, qui chantait des vers et récitait des fabliaux en s'accompagnant d'un instrument.

Un stradivarius est un violon fabriqué au XVIIème ou au XVIIIème siècle dans l'atelier d'Antonio Stradivari dit "Stradivarius", un luthier italien originaire de la ville de Crémone qui, outre des violons, fabriquait également des violoncelles, des altos et des guitares, tous de qualité exceptionnelle, et dont certains ont survécu à travers les siècles et ont été conservés avec leur montage d'origine.

 

On rencontre le violon dans plusieurs expressions:

-Aller plus vite que les violons: aller trop vite, précipiter les choses, faire des déductions hâtives.

-Accorder ses violons: se mettre d'accord.

-Payer les violons: faire les frais de quelque chose sans en tirer aucun profit. Cette expression a une origine grivoise: entretenir une garce que d'autres personnes voient¹. On trouve dans la comédie-ballet de Molière "La Comtesse d'Escarbagnas" (1671) la tirade suivante: "Je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres". Et autrefois, on disait "se donner les violons/avoir les violons de quelque chose" dans le sens de "tirer vanité de quelque chose": il est cruel pour nous d'être en but à la mauvaise intrigue de gens qui, peut-être sans faire des choses merveilleuses, veulent avoir les violons de tout².

-Pisser dans un violon: ne servir à rien. Dans le langage populaire, on emploie généralement l'expression sous la forme de "c'est comme pisser dans un violon" ou "autant pisser dans un violon": on a beau donner son avis, cela est complètement inutile parce que personne n'écoute et n'en tirera de leçon.

-Au XXème siècle, apparaît l'expression "avoir un violon d'Ingres". Jean-Auguste-Dominique Ingres est un peintre français néo-classique né à la fin du XVIIIème siècle et mort en 1867. Plusieurs de ses œuvres, parmi lesquelles "Le Bain turc" et "La Grande Odalisque", sont exposées au musée du Louvre à Paris. Mais Ingres ne faisait pas que de la peinture. Il avait une passion, le violon, à laquelle il se consacrait dès qu'il avait un moment de libre. D'où l'expression "avoir un violon d'Ingres" qui, au départ, désignait le fait, pour un artiste, de pratiquer un art qui n'était pas le sien. Plus tard, le sens de l'expression s'est étendu à toute activité secondaire, pas seulement celle d'un artiste. Mais lorsqu'on parle de "violon d'Ingres", on sous-entend tout de même que notre passe-temps favori est lié à quelque chose d'artistique.

"Le violon d'Ingres" est également le nom d'une photographie de Man Ray, un artiste américain qui vécut à Paris dans les années 1920. La photo, qui date de 1924, représente le dos nu d'une femme, sur lequel figurent les ouïes d'un violon. La femme n'est autre que Kiki de Montparnasse, modèle et égérie du Paris des années folles, qui partagea avec Man Ray une passion amoureuse qui révolutionna la photographie. Les images de leur vie commune à Montparnasse ont fait le tour du monde et sont considérées comme parmi les plus célèbres du XXème siècle.

L'expression "avoir un violon d'Ingres" n'est pas la seule pour parler d'un passe-temps. On peut aussi dire qu'on a un hobby. L'origine de ce mot nous vient d'une formule anglaise, hobbyhorse, qui qualifiait autrefois un jouet constitué d'un long manche de bois muni de rênes au bout duquel se trouvait une tête de cheval. À l'autre bout il y avait parfois des roulettes pour faire avancer le jouet que les enfants chevauchaient en se prenant pour des cavaliers. En référence à ce jeu, un hobby désigne une activité ludique que l'on pratique pour se distraire durant ses loisirs, sans connotation artistique. L'expression "avoir un hobby" s'est répandue largement dans le langage des gens à partir des années 1950, période où les loisirs ont commencé à prendre une part importante dans leur vie.

On peut également avoir un dada. Ce mot est la version française de hobbyhorse, "dada" désignant un cheval dans le langage enfantin. Il s'agit d'une onomatopée reproduisant le bruit du galop d'un cheval. "Dada" a un sens différent de "hobby": davantage qu'un passe-temps, "avoir un dada" véhicule la notion de manie, d'idée fixe, de passion pouvant devenir envahissante, voire obsessionnelle.   

Enfin, il y a la marotte. Autrefois, une marotte était une poupée montée sur un bâton, qui a ensuite été utilisée dans les théâtres de marionnettes. Et encore plus tôt, le mot désignait le sceptre surmonté d'une tête coiffée d'un capuchon coloré et garnie de grelots que brandissait le fou du roi. Pour cette raison, "avoir une marotte" sous-entend que notre occupation préférée a un côté inhabituel, original, excentrique, avec aussi l'idée de manie du dada.

 

Revenons au violon qui, dans le langage familier, par analogie des cordes de l'instrument et des barreaux, désigne la prison située dans un poste de police où  l'on enferme ceux qui sont arrêtés le soir en attendant de les interroger le lendemain. Depuis la fin du XVIIIème siècle, on dit "mettre au violon": mettre en prison. Ou encore: "passer la nuit au violon". Avant le XVIIIème siècle, on disait "mettre au psaltérion". Comme le violon, le psaltérion était un instrument à cordes. Mais il est apparu au Moyen-Âge. Et dans l'expression, il prenait le sens de "psautier", le livre des psaumes en religion. "Psaltérion" et "psautier" ont en effet la même origine étymologique: ils viennent tous deux du latin psalterium. "Mettre au psaltérion" signifiait donc "mettre au psautier", c'est-à-dire en pénitence, dans un endroit où l'on a le temps de méditer sur ses méfaits, de se repentir et de réciter quelques psaumes pour le salut de son âme. Le psaltérion passant de mode au fil des siècles, il a été remplacé par le violon, devenu entre-temps "le roi des instruments"³.

 

¹Antoine Goudin, Curiosités françaises pour supplément aux dictionnaires, 1640.

²Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1869.

³Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, Paris, Lacroix-Comon, 1856.

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