02/06/2014

La dèche

 

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La dèche, dans le langage populaire, c'est le manque d'argent, qu'il soit temporaire ou que l'on soit vraiment dans la misère. On dit: être/tomber dans la dèche, anciennement "battre la dèche". Du côté des exclamations: c'est la dèche, quelle dèche ! Le mot date de la première moitié du XIXème siècle. Au départ, "dèche" avait le sens de "perte au jeu" et, dans l'argot des détenus, de "dénuement"  (CNRTL).

L'étymologie du mot est controversée. "Dèche" pourrait venir de "déchoir", "tomber dans un état inférieur à celui où l'on était", qui a aussi donné "déchéance" et "déchet". "Dèche" pourrait aussi dériver directement de "déchéance" par apocope, avec le passage du "é" au "è" et la suppression de l'accent sur le dernier "e" pour des raisons de prononciation. En linguistique, l'apocope est l'élision d'un ou plusieurs phonèmes à la fin d'un mot, ce qui donne lieu à des abréviations: "télé" est formé par apocope à partir du mot "télévision". Autres exemples d'usage courant: ciné(ma), auto(mobile), métro(politain), vélo(cipède). Le contraire de l'apocope est l'aphérèse qui consiste à retrancher un ou plusieurs phonèmes au début d'un mot: (auto)bus, (auto)car, (Sé)Bastien, (amé)ricain.

Il existe une autre origine, non pas étymologique mais historique. Le mot "dèche" serait né d'une erreur de prononciation au XIXème siècle dans un contexte théâtral, comme le mot "pataquès" que l'on a vu il y a quelques mois¹:

 

Un certain Hann, tambour-major au Cirque-Olympique, voulait devenir acteur; on lui accorda de prononcer une courte phrase dans une pièce où, habillé en tambour-major de la garde, il se faisait réprimander par Napoléon.

L'homme devait dire: "Quelle déception, mon Empereur !" Mais il était allemand, sa prononciation surprit et l'on entendit, à la première: "Quelle dèche, mon Empereur". Le public qui applaudit à ce qu'il croyait être une trouvaille d'auteur fit le reste et reprit l'expression.²

 

Le mot "déchard" qualifie un "homme dans la dèche, la misère, sans pour autant être devenu clochard. Une femme sera, dans ce cas de figure, une décharde."³ Synonyme: purotin. Le mot est issu de "purot", "fosse à purin" dans le langage de l'agriculture, avec ajout du suffixe populaire "in".

 

L'expression "être dans la dèche" n'est pas la seule pour exprimer le manque d'argent. On peut aussi dire (toutes ces expressions appartiennent au langage populaire ou familier):

-Être fauché (comme les blés).

-Être raide.

-Être à sec.

-Être dans la débine, de "débiner": décrier, dénigrer

-Être dans la purée. L'exclamation "purée !" signifie littéralement "misère !"

-Être dans la mouise. Au XIXème siècle, la mouise désignait une "soupe de basse qualité" ou "soupe économique" (CNRTL). Le mot viendrait d'un dialecte du sud de l'Allemagne, Mues, "bouillie". En allemand, Mus veut dire "compote de fruits" ou "purée" et, de même origine, notre "muesli" ou "musli", Müesli, Birchermüesli ou Birchermues en suisse allemand, Müsli en allemand, littéralement "petite purée".

-Toujours dans le registre des aliments qu'il n'est pas nécessaire de mâcher longuement: être dans la panade. "Panade", du provençal panada: "sorte de mets fait de pain émietté et longtemps mitonné dans du bouillon; mie de pain mise sur de la viande; à Carpentras, tourte aux herbes. De pan et de ada, faite avec du pain."

Aujourd'hui, en cuisine, la panade est une soupe faite avec des croûtes de pain mijotées dans du lait et enrichies de beurre et de jaunes d'œufs. On appelle aussi comme cela l'appareil à base d'eau, de beurre, de farine et de sel qui constitue la première étape de fabrication de la pâte à choux, avant l'incorporation des œufs. En Belgique, le terme "panade" renvoie à un repas pour bébé composé de fruits ou de légumes écrasés, l'équivalent de notre "compote".

 

"Dans la dèche à Paris et à Londres" ("Down and out in Paris and London") est le titre d'un livre autobiographique de George Orwell paru en 1933, dans lequel il décrit la misère de l'époque à travers sa vie vagabonde ponctuée de petits boulots mal payés.

 

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¹http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Gilles Henry, L'habit ne fait pas le moine, petite histoire des expressions, Éditions Tallandier, 2003.

³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

Dictionnaire provençal français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

 

23/05/2014

En goguette dans les guinguettes

 

 

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"La guinguette", de Vincent van Gogh.

 

"En goguette" est une locution familière qui signifie au sens premier "émoustillé,  légèrement ivre": des invités en goguette, c'est-à-dire disposés à s'amuser, à faire la fête. Aujourd'hui, par extension, la locution a pris le sens d'"être de sortie, en balade", en véhiculant une connotation de plaisir, et c'est ainsi qu'on la comprend généralement: des touristes en goguette à travers la ville.

Le mot "goguette" vient de l'ancien français gogue: propos joyeux, plaisanterie. "Être en ses gogues" voulait dire "être en humeur de rire et de se divertir". Au fil des siècles, la locution s'est transformée en "être en ses goguettes", puis en "être en goguettes"¹. Aujourd'hui, on utilise le mot exclusivement au singulier. Autrefois, on disait aussi "conter goguettes" pour dire "raconter des plaisanteries". Par contre, l'expression "chanter goguettes à quelqu'un" avait le sens de "dire des injures ou des choses fâcheuses à quelqu'un". Un goguelu était un homme qui aimait à se réjouir². Et, reprenant le double sens de "goguettes", un goguelu était également un homme "fier de ses richesses" et/ou "un mauvais plaisant"³. Enfin, au XVIème siècle, il existait l'expression "faire goghettes": se régaler, ripailler; "J'ay appoincté ung bon poussin et une belle piece de mouton, dont nous ferons goghettes."⁴

Attention, on emploie le mot "gogues" de nos jours dans un tout autre contexte et dans un sens totalement différent. Il s'agit d'une abréviation de "goguenots", un mot du vocabulaire familier issu de "gogueneau", terme normand signifiant "pot à cidre". Les goguenots, comprenez les lieux d'aisances, les toilettes. Une autre abréviation courante est "gogs".

Quant au goglu, dans un registre beaucoup plus poétique, c'est un passereau chanteur, insectivore et granivore, qui niche au Canada et hiverne en Amérique du Sud.

Dans la même famille que le mot "goguette", il y a l'adjectif "goguenard". Une personne goguenarde a le don de plaisanter en se moquant d'autrui: un ton, un sourire, un œil goguenard. Synonymes: gouailleur, moqueur, narquois ou railleur. Le substantif "goguenardise" est aujourd'hui vieilli. On l'employait autrefois dans le sens de "plaisanterie, raillerie". On utilisera à la place le terme "gouaille": attitude moqueuse et insolente frisant la vulgarité.

Au XIXème siècle à Paris, une goguette était une société chantante qui se produisait dans un cabaret. Par métonymie, le mot qualifiait également le cabaret lui-même (CNRTL).

À ne pas confondre avec la guinguette qui, à partir de la moitié du XIXème siècle jusqu'aux années 1940-1950, désignait un café populaire où les gens consommaient et dansaient, le plus souvent en plein air dans la verdure ou au bord de l'eau: les célèbres guinguettes des bords de Marne, à Joinville-le-Pont, Nogent et Champigny où les Parisiens venaient se divertir. "Guinguette" pourrait venir de "guinguet" ou "ginguet", un petit vin bon marché que l'on buvait autrefois dans ces bals (Littré). Une chanson de 1943 interprétée par Lina Margy en témoigne: Ah ! Le petit vin blanc / Qu'on boit sous les tonnelles / Quand les filles sont belles / Du côté de Nogent. Une autre origine possible serait l'ancien français avec le mot guinguet, "étroit", dont serait aussi tirée la locution "de guingois", "de travers" (Petit Larousse).

 

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¹&²Dictionnaire critique de la langue française, par M. l'Abbé Féraud, À Marseille, chez Jean Mossy Père et Fils, Imprimeurs et Libraires, 1787.

³Dictionnaire universel de la langue française, par Pierre Claude Victor Boiste, À Paris, chez Firmin Didot Frères, Imprimeurs de l'Institut, et Rey et Gravier, Libraires, 1843.

⁴Pierre Jourda, Conteurs français du XVIème siècle, Gallimard, 1965.

 

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16/05/2014

La lanterne (rouge, mais pas seulement)

 

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On trouve la lanterne dans quelques expressions, mais ce n'est pas toujours celle que l'on croit.

 

Le mot "lanterne", qui vient du latin lanterna, a plusieurs significations.

 

Il s'agit tout d'abord d'une boîte à parois transparentes qui abrite une lumière, souvent une bougie. Une lanterne chinoise est une lanterne en papier, généralement coloré. Une lanterne vénitienne est elle aussi en papier de couleur, mais souvent plissée en accordéon et employée dans les fêtes, les illuminations. On peut aussi dire "lampion". Un falot est une lanterne portative emmanchée au bout d'un bâton et que l'on peut porter à la main. Un fanal est un feu ou une lanterne placé(e) en un endroit élevé pour servir de repère ou de signal dans la nuit.

Par analogie, on appelle aussi "lanternes" ou "veilleuses" les feux de position d'une automobile que l'on allume lorsque la visibilité est mauvaise.

 

L'expression "prendre des vessies pour des lanternes" signifie "se faire des illusions sur des choses ou des gens", "se tromper lourdement" ou "croire des choses absurdes". Cette expression est très ancienne, puisqu'elle existe depuis le XIIIème siècle, mais elle se présentait à l'époque sous une autre forme: vendre vessies pour lanternes (vendre vecies por lanternes). Autrefois, au sens figuré, une "vessie" était une "chose sans importance, sans valeur" et le mot "lanterne" utilisé au pluriel avait le sens de "propos sans importance, fadaises"¹. Il existait aussi le mot "lanternerie": discours frivole; "dire des lanterneries". Et on disait "conter des lanternes" ou "lanterner" pour "raconter des balivernes", ainsi que, proverbialement et populairement, "lanterner les oreilles": importuner, fatiguer par des discours impertinents et hors de propos². L'expression "prendre des vessies pour des lanternes" fonctionne sur le principe de la répétition dans le but de souligner la bêtise de quelqu'un qui croit une histoire invraisemblable plutôt qu'une autre qui se révèle être tout aussi absurde.

L'expression varie selon les langues. En italien, on dit prendere lucciole per lanterne: prendre les vers luisants pour des lanternes.

 

La locution familière "être la lanterne rouge" désigne le dernier d'une course sportive, notamment dans le langage du cyclisme, et, par extension, la dernière personne d'une compétition ou d'un classement. Cela vient du signal lumineux placé à l'arrière du dernier véhicule d'un train et qui porte le même nom. Dans un tout autre registre, une lanterne rouge indiquait autrefois qu'une maison close était ouverte. On peut observer de nos jours une image similaire dans le Red Light District d'Amsterdam, où des lumières rouges éclairent toujours les vitrines des prostituées.

 

Du XVIème au XVIIIème siècle, une lanterne était un fanal spécialement destiné à l'éclairage de la voie publique. Pendant la Révolution, il existait l'expression "mettre à la lanterne": pendre quelqu'un aux cordes d'un réverbère. Cette expression avait été inspirée par le cri révolutionnaire "Les aristocrates à la lanterne !" par lequel le peuple réclamait ces exécutions sommaires (Petit Robert). Les premiers réverbères à gaz ont fait leur apparition à la fin du XVIIIème siècle. "Les voleurs de nuit redoutent les réverbères", écrivait  le philosophe et encyclopédiste français Jean le Rond d'Alembert (1717-1783).

 

À partir de la fin du XVIIème siècle, apparaît la "lanterne magique": un appareil muni d'un dispositif optique permettant de projeter, agrandies sur un écran, des images peintes sur verre. C'est de là que vient l'expression "éclairer la lanterne de quelqu'un": fournir à quelqu'un les renseignements nécessaires pour qu'il comprenne clairement. Une expression elle-même inspirée par une fable de Jean-Pierre Claris de Florian, un poète et romancier français qui vécut au XVIIIème siècle. Dans "Le singe qui montre la lanterne magique", "les spectateurs, dans une nuit profonde, écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir" parce que le singe "qui parlait éloquemment n'avait oublié qu'un point: c'était d'éclairer sa lanterne".

 

En architecture, une lanterne est un dôme vitré qui éclaire par en haut un édifice, ou une petite tour percée d'ouvertures laissant passer la lumière, souvent garnie de colonnettes, qui surmonte un bâtiment: la lanterne du Panthéon de Paris. Un lanternon ou lanterneau est une petite lanterne architecturale placée au sommet d'un comble, d'un dôme ou d'un escalier pour en assurer l'aération ou l'éclairage. On appelle aussi comme cela l'ouverture située dans le toit d'une caravane.

 

Une lanterne des morts est un édifice en forme de tour que l'on construisait au Moyen-Âge dans certains cimetières et au sommet duquel on plaçait un fanal la nuit pour en signaler la présence.

 

Aujourd'hui, le verbe "lanterner" signifie "perdre son temps en s'amusant à des riens ou parce que l'on hésite". Synonymes: lambiner, musarder, traîner. Cela est en rapport avec l'ancien sens du verbe que l'on a vu plus haut: raconter des balivernes, donc utiliser son temps inutilement. Au moment de la Révolution française, "lanterner" avait aussi pris la signification de "pendre quelqu'un à un réverbère", l'équivalent de "mettre à la lanterne". Enfin, "faire lanterner quelqu'un", c'est "faire attendre quelqu'un", toujours avec la notion de temps gaspillé, et avec en plus l'idée qu'on se joue de la personne, qu'on la trompe par des promesses vaines et des faux prétextes.

 

Jadis, un lanternier était un allumeur de lanternes publiques ou, selon le contexte, un "diseur de fadaises" ou encore "un homme irrésolu, indéterminé en toutes choses"³. Au XIXème siècle, on qualifiait ainsi un patron de maison close.

 

¹Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

²&³Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835 ("lanterner les oreilles", 1765).

 

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