19/06/2014

Méli-mélo, etc.

 

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Analyse et explication de plusieurs mots qui évoquent la confusion et le désordre (suite et fin).

 

Un méli-mélo est un mélange de choses hétéroclites. En ancien français, on disait mesle-mesle et, aux XVème et XVIème siècles, melli-mello comme onomatopée exprimant un bruit de bavardage; le mot serait une altération de "pêle-mêle" avec variation vocalique (CNRTL). Le terme a été repris en cuisine pour parler d'une déclinaison d'aliments de même nature mais de variétés différentes: un méli-mélo de salades, de poissons ou de légumes. Au XIXème siècle, on disait aussi "méli-méla": "Méli-méla ou mélo: chaos."¹ De nos jours, on rencontre la variante "emméli-mélo", ainsi que le terme "méli-mélodrame" (CNRTL). Les mots "fatras" et "fouillis" aussi désignent un amas d'objets hétéroclites réunis pêle-mêle. Au sens figuré: un fatras de connaissances mal assimilées, un fouillis d'idées ou de souvenirs confus.

 

Un capharnaüm est un lieu qui renferme beaucoup d'objets en désordre: la boutique de ce brocanteur est un vrai capharnaüm. Le mot vient de Capharnaüm, ville de Galilée au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule de malades faisant appel à son pouvoir de guérison. Synonymes (tous appartiennent au registre familier ou vulgaire): bazar, bordel, chantier, foutoir, fourbi; ce bureau est un vrai bazar; qu'est-ce que c'est que ce chantier ? On peut également utiliser la locution "en pagaïe/pagaille/pagaye": en désordre. En Suisse romande, le mot "cheni" pour dire "désordre" est d'usage courant. "Il dérive du latin canile, qui a donné "chenil", endroit réputé malpropre."² Mais le mot s'écrit sans le "l", parfois avec un "t" à la fin: chenit.

 

"Bric-à-brac" est une combinaison de mots expressifs d'origine onomatopéique. Ce terme désigne un entassement de vieux objets de provenances et d'époques diverses (meubles, ustensiles, tableaux, pièces de vaisselle, etc.) destinés à la revente: marchand de bric-à-brac. Par extension, un bric-à-brac décrit aussi la boutique d'un brocanteur. Au sens figuré, on comprend le mot comme un amas d'idées sans queue ni tête: cet ouvrage est un vrai bric-à-brac.

La locution familière "de bric et de broc" aussi est un assemblage de mots expressifs qui fonctionnent comme des onomatopées. Il s'est meublé de bric et de broc: en rassemblant des pièces et des morceaux disparates au hasard des trouvailles.

 

Un enchevêtrement qualifie un ensemble de choses emmêlées ou embrouillées: un enchevêtrement de ronces, un inextricable enchevêtrement de ruelles. Rappelez-vous, on peut aussi dire: un embrouillamini de ruelles. Autre synonyme: dédale. Ce mot vient de la mythologie grecque, plus spécialement de Daídalos, nom du constructeur légendaire du labyrinthe de Crête où Thésée partit affronter le Minotaure et dans les méandres duquel il parvint à ne pas s'égarer grâce au fil d'Ariane. "Le nom lui-même signifie en grec "habile artisan" (daída los) et on racontait que les statues qu'il créait pouvaient bouger toutes seules."³ Un dédale est donc un lieu où il est difficile de ne pas se perdre à cause de la complication des détours: le dédale des rues tortueuses d'une vieille cité. Au sens figuré: embarras dont il est malaisé de sortir, ensemble de choses embrouillées: le dédale des lois, de la procédure, un dédale d'incertitudes et de contradictions.

 

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¹Lorédan Larchey, Les excentricités du langage français, Paris, Aux Bureaux de la Revue Anecdotique, 1861.

²Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

³Bernard Klein, La cuisse de Jupiter, 300 proverbes et expressions hérités du latin et du grec, E.J.L., 2006.

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11/06/2014

Embrouillamini, embrouille, imbroglio

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Analyse et explication de plusieurs mots qui évoquent la confusion et le désordre.

 

Un imbroglio est une situation qui manque de transparence. Ce mot est d'origine italienne: il vient de imbrogliare, "embrouiller". Au XVIIIème siècle, on rencontrait aussi la francisation "imbroille": "Il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette Pièce de Théâtre."¹ On se débat dans un imbroglio qui se complique ou qui se corse, on le démêle, on le dénoue, on l'éclaircit ou on l'explique pour finalement s'en sortir. Un imbroglio peut être judiciaire, médiatique, politique ou romanesque, notamment au théâtre où le mot qualifie une intrigue compliquée et difficile à comprendre. Par extension, il peut s'agir de la pièce de théâtre elle-même: cette comédie est un imbroglio fort amusant. Flaubert le décrit en ces termes dans son "Dictionnaire des idées reçues": "Imbroglio: le fond de toutes les pièces de théâtre."

 

Plusieurs autres mots dérivent du verbe "embrouiller": embrouille, embrouillement et embrouillamini.

Dans le langage populaire, une embrouille est une situation intentionnellement obscurcie dans le but de tromper quelqu'un: méfiez-vous, c'est un homme à embrouilles. L'expression "un sac d'embrouilles" décrit une affaire douteuse, compliquée à dessein: cette succession est un vrai sac d'embrouilles. Expression synonyme: un sac de nœuds. Dans le même sens, une autre expression populaire, "ni vu ni connu, je t'embrouille", employée pour qualifier sur le ton de la plaisanterie une manœuvre malhonnête.

Un embrouillement est l'action d'embrouiller ou son résultat: l'embrouillement d'une pelote de laine. Au sens figuré: un embrouillement d'explications contradictoires, l'embrouillement des esprits, du cerveau ou des idées.

Le mot "embrouillamini" désigne un grand désordre, une confusion extrême, ou une situation ou une affaire peu claire: quel embrouillamini, on n'y comprend rien ! On parle d'un embrouillamini de chiffres ou de ruelles. Au sens figuré, on peut se perdre dans l'embrouillamini d'un raisonnement tortueux. "Embrouillamini" résulte de la combinaison du verbe "embrouiller" et de "brouillamini". Autrefois synonyme d'"embrouillamini", le terme "brouillamini" est aujourd'hui vieilli. Son étymologie est insolite: il s'agit d'une altération du latin des pharmaciens boli armenii, "bol d'Arménie", qui qualifiait autrefois en médecine une terre argileuse colorée que l'on avalait sous forme de boulettes pour ses propriétés toniques et astringentes. Voici une description plus complète:

 

Bol. Ce mot signifie deux choses très-différentes: 1. une espèce de terre; 2. une sorte de préparation pharmaceutique.

Bol, (espèce de terre.) On se sert, en Médecine, de deux terres nommées bol: le bol d'Arménie & le bol de France. 

Bol d'Arménie. On donne ce nom à une terre argileuse, d'une couleur safranée, ou d'un jaune un peu rouge. Il vient de cette partie de l'Arménie, qui est voisine de la Cappadoce.

Bol de France. Ce bol est d'un jaune tirant sur le rouge-pâle. On le tire du côté de Saumur & de Blois, de Bourgogne, & de différents autres endroits de la France.

Bol, (préparation pharmaceutique.) On donne ce nom, qui signifie bouchée, à un médicament mou, plus consistant que le miel, & qui a, plus ou moins, le volume d'une bouchée.²

 

Aujourd'hui, dans le langage des pharmaciens, le terme "bol", du latin médical bolus, désigne une masse de préparation pâteuse formant une grosse pilule ovoïde que l'on peut avaler en une seule fois.

Dans le langage courant, le bol, emprunté de l'anglais bowl, est une pièce de vaisselle de forme hémisphérique servant à contenir certaines boissons: un bol de café au lait. Le mot pourrait aussi venir de bolleponge, un mot anglais de la seconde moitié du XVIIème siècle qui faisait référence à une sorte de punch: "boisson dont les Anglais usent aux Indes faite de sucre, suc de limon, eau de vie, fleur de muscade, & biscuit rosti."³ Par métonymie, le mot "bol" renvoie également au contenu du récipient: boire un grand bol de chocolat, servir un bol de riz. Un "bol à punch" est une grande coupe où l'on prépare le punch. Au sens figuré, on prend un "bol d'air" lorsque l'on va à la campagne pour respirer de l'air pur. L'expression "coiffé au bol" est en rapport avec une coupe de cheveux très en vogue dans les années 1960-1970; un enfant coiffé au bol: comme si l'on avait posé un bol sur sa tête et coupé tous les cheveux qui dépassent. 

En argot, depuis la fin du XIXème siècle, le mot "bol" qualifie le postérieur. C'est ainsi qu'il faut comprendre les expressions suivantes (on peut d'ailleurs remplacer le mot "bol" par le mot "cul" dans les deux premières):

-Avoir du bol: avoir de la chance. Synonyme: avoir du pot (en argot, le pot aussi sert à décrire le postérieur). L'expression se décline en négatif: manquer/ne pas avoir de bol/de pot.

-En avoir ras le bol: en avoir assez, en avoir marre.

-Un coup de bol: un coup de chance...

 

Comme nous avons quelque peu perdu le fil en nous laissant entraîner à explorer des chemins de traverse, nous reprendrons dans un prochain billet la suite de nos mots qui expriment la confusion et le désordre.

 

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¹Dictionnaire de l'Académie française, 1765.

²Médecine domestique, ou Traité complet des moyens de se conserver en santé, & de guérir les Maladies, par le régime et les remèdes simples, par G.Buchan, M. D. du College Royal des Médecins d'Édimbourg, traduit de l'Anglois par J.D.Duplanil, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier, À Paris, chez Froullé, Libraire, 1789.

³Les voyages et observations du Sieur de la Boullaye-le-Gouz, gentil-homme angevin, À Paris, chez Gervais Clousier, 1653.

 

18:09 Publié dans Anglais, Culture, Gustave Flaubert, Italien, Médecine, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |

02/06/2014

La dèche

 

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La dèche, dans le langage populaire, c'est le manque d'argent, qu'il soit temporaire ou que l'on soit vraiment dans la misère. On dit: être/tomber dans la dèche, anciennement "battre la dèche". Du côté des exclamations: c'est la dèche, quelle dèche ! Le mot date de la première moitié du XIXème siècle. Au départ, "dèche" avait le sens de "perte au jeu" et, dans l'argot des détenus, de "dénuement"  (CNRTL).

L'étymologie du mot est controversée. "Dèche" pourrait venir de "déchoir", "tomber dans un état inférieur à celui où l'on était", qui a aussi donné "déchéance" et "déchet". "Dèche" pourrait aussi dériver directement de "déchéance" par apocope, avec le passage du "é" au "è" et la suppression de l'accent sur le dernier "e" pour des raisons de prononciation. En linguistique, l'apocope est l'élision d'un ou plusieurs phonèmes à la fin d'un mot, ce qui donne lieu à des abréviations: "télé" est formé par apocope à partir du mot "télévision". Autres exemples d'usage courant: ciné(ma), auto(mobile), métro(politain), vélo(cipède). Le contraire de l'apocope est l'aphérèse qui consiste à retrancher un ou plusieurs phonèmes au début d'un mot: (auto)bus, (auto)car, (Sé)Bastien, (amé)ricain.

Il existe une autre origine, non pas étymologique mais historique. Le mot "dèche" serait né d'une erreur de prononciation au XIXème siècle dans un contexte théâtral, comme le mot "pataquès" que l'on a vu il y a quelques mois¹:

 

Un certain Hann, tambour-major au Cirque-Olympique, voulait devenir acteur; on lui accorda de prononcer une courte phrase dans une pièce où, habillé en tambour-major de la garde, il se faisait réprimander par Napoléon.

L'homme devait dire: "Quelle déception, mon Empereur !" Mais il était allemand, sa prononciation surprit et l'on entendit, à la première: "Quelle dèche, mon Empereur". Le public qui applaudit à ce qu'il croyait être une trouvaille d'auteur fit le reste et reprit l'expression.²

 

Le mot "déchard" qualifie un "homme dans la dèche, la misère, sans pour autant être devenu clochard. Une femme sera, dans ce cas de figure, une décharde."³ Synonyme: purotin. Le mot est issu de "purot", "fosse à purin" dans le langage de l'agriculture, avec ajout du suffixe populaire "in".

 

L'expression "être dans la dèche" n'est pas la seule pour exprimer le manque d'argent. On peut aussi dire (toutes ces expressions appartiennent au langage populaire ou familier):

-Être fauché (comme les blés).

-Être raide.

-Être à sec.

-Être dans la débine, de "débiner": décrier, dénigrer

-Être dans la purée. L'exclamation "purée !" signifie littéralement "misère !"

-Être dans la mouise. Au XIXème siècle, la mouise désignait une "soupe de basse qualité" ou "soupe économique" (CNRTL). Le mot viendrait d'un dialecte du sud de l'Allemagne, Mues, "bouillie". En allemand, Mus veut dire "compote de fruits" ou "purée" et, de même origine, notre "muesli" ou "musli", Müesli, Birchermüesli ou Birchermues en suisse allemand, Müsli en allemand, littéralement "petite purée".

-Toujours dans le registre des aliments qu'il n'est pas nécessaire de mâcher longuement: être dans la panade. "Panade", du provençal panada: "sorte de mets fait de pain émietté et longtemps mitonné dans du bouillon; mie de pain mise sur de la viande; à Carpentras, tourte aux herbes. De pan et de ada, faite avec du pain."

Aujourd'hui, en cuisine, la panade est une soupe faite avec des croûtes de pain mijotées dans du lait et enrichies de beurre et de jaunes d'œufs. On appelle aussi comme cela l'appareil à base d'eau, de beurre, de farine et de sel qui constitue la première étape de fabrication de la pâte à choux, avant l'incorporation des œufs. En Belgique, le terme "panade" renvoie à un repas pour bébé composé de fruits ou de légumes écrasés, l'équivalent de notre "compote".

 

"Dans la dèche à Paris et à Londres" ("Down and out in Paris and London") est le titre d'un livre autobiographique de George Orwell paru en 1933, dans lequel il décrit la misère de l'époque à travers sa vie vagabonde ponctuée de petits boulots mal payés.

 

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¹http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Gilles Henry, L'habit ne fait pas le moine, petite histoire des expressions, Éditions Tallandier, 2003.

³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

Dictionnaire provençal français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.