24/10/2014

Croque !

LeCroquisDesCroqueurs.jpgAnalyse de plusieurs mots commençant par "croque".


Un "croque-monsieur" ou "croque" est un sandwich chaud composé de jambon et de fromage fondu entre deux tranches de pain de mie toasté. Le mot est apparu au début du XXème siècle. La légende prétend que le terme "croque-monsieur" aurait été inventé à Paris, dans un café du boulevard des Capucines appelé Le Bel Âge. Le patron de ce café, Michel Lunarca, avait une réputation de cannibale, propagée par ses concurrents pour lui faire du tort. Un jour, n'ayant plus de baguette, il prépara un sandwich au pain de mie. Un client demanda: "Michel, quelle sorte de viande y a-t-il dedans ?" Le patron répondit: "De la viande de monsieur, évidemment." Cela fit rire tout le monde et le lendemain, Michel Lunarca mettait au menu de sa carte ce fameux "croque-monsieur" qui est encore populaire de nos jours.

Plus sérieusement, le mot fait probablement simplement référence au fait qu'il s'agit là d'un sandwich qui craque sous la dent et qu'au début du XXème siècle, c'étaient principalement les hommes qui fréquentaient les cafés, d'où le terme de "monsieur". Parité oblige, le "croque-madame" est apparu dans les années 1950. Il désigne un croque-monsieur surmonté d'un œuf sur le plat.

Traditionnellement, "croque-monsieur" et "croque-madame" sont considérés comme invariables. Toutefois, on rencontre aussi parfois le pluriel "croque-messieurs", ainsi que les variantes orthographiques "croquemonsieur" et "croquemadame". 


Restons dans la cuisine, mais du côté de la pâtisserie, avec le "croquembouche": une pièce montée formée de petits choux à la crème caramélisés, souvent servie comme gâteau de mariage. Le mot s'écrivait à l'origine croqu'en-bouche. On retrouve ici le côté croustillant induit par le verbe "croquer".


Toujours du craquant avec la locution adverbiale "à la croque au sel" qui signifie "cru, sans autre assaisonnement que du gros sel": manger des radis à la croque au sel.


Changeons maintenant de registre avec le "croque-mitaine" ou "croquemitaine", un personnage imaginaire destiné à faire peur aux enfants pour qu'ils obéissent: va te coucher ou j'appelle le croque-mitaine ! L'origine du terme "mitaine" est incertaine et n'aurait rien à voir avec le gant du même nom, nous disent les dictionnaires. Toutefois, la mitaine laisse à découvert l'extrémité des doigts, ce qui les rend vulnérables. L'image peut donc parfaitement renvoyer à un monstre qui mord le bout des doigts des enfants qui ne sont pas sages.

Au Québec, le mot "mitaine" a plusieurs significations: une manille pour le four, des moufles, un gant de gardien de but au hockey et un gant de premier but au baseball (http://www.dictionnaire-quebecois.com/index.html).


Un autre mot peu réjouissant, le "croque-mort" ou "croquemort": le surnom populaire que l'on donne à l'employé des pompes funèbres chargé de transporter les morts au cimetière. L'expression "avoir une tête de croque-mort" signifie qu'une personne a un air sinistre. On peut aussi dire: avoir une tête d'enterrement. Ici, le verbe "croquer" ne veut pas dire "produire un bruit sec en s'écrasant sous la dent" et encore moins "manger quelque chose qui craque", même si le mot "croque-mort" fait penser à un personnage lugubre qui dévore les morts en faisant craquer leurs os. "Croquer" est à comprendre dans le sens figuré de "faire disparaître". On retrouve le même sens dans des phrases comme "croquer son patrimoine" ou "croquer son héritage": dépenser son argent jusqu'au dernier centime. Synonymes: "dilapider", "gaspiller" et, populairement, "claquer": il a claqué tous ses sous.

Le verbe "croquer" a encore un dernier sens. Dans le langage des beaux-arts, il signifie "esquisser rapidement au moyen d'un crayon ou d'un pinceau": croquer un paysage, une silhouette. Le résultat est un "croquis". C'est de là que vient l'expression "à croquer": cette petite fille est jolie, mignonne à croquer, c'est-à-dire tellement jolie qu'elle mériterait d'être dessinée. Par analogie, en littérature, "croquer" prend le sens de "décrire un personnage ou un lieu en quelques traits caractéristiques": c'est un personnage secondaire, mais bien croqué.


Pour finir, une dernière expression: lorsqu'on attend longtemps en se morfondant, on dit qu'on croque le marmot. Rien à voir avec une expression cannibale qui recommanderait de manger un petit garçon pour faire passer le temps. Au XVème siècle, un "marmot" était un singe. Puis le mot a désigné une petite figure grotesque ornementale de pierre ou de bois qui servait de heurtoir à une porte. "Croquer le marmot", c'est littéralement frapper ce heurtoir placé sur une porte qui reste close¹. "Marmot" dériverait du verbe "marmotter", à cause des mouvements continuels que les singes font avec leurs babines (CNRTL). C'est depuis le XVIIème siècle qu'un marmot est un petit garçon. Au pluriel, des marmots sont des enfants, sans distinction de sexe.


¹Gilles Henry, L'habit ne fait pas le moine, Éditions Points, 2006.

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15/10/2014

La poudre

 

Poudre-Yeux.jpg



Analyse de quelques expressions contenant le mot "poudre".


Il existe plusieurs sortes de poudres. Nous allons les découvrir grâce à des expressions qui les mettent en scène.


"Jetter de la poudre aux yeux" signifie "chercher à éblouir, à épater, souvent par des fausses apparences". Ici, le mot "poudre" est à comprendre dans son sens ancien de "terre desséchée et pulvérisée". Au XIème siècle, "poudre" s'écrivait puldre, du latin pulverem, accusatif de pulvis, pulveris, "poussière". Au XVIème siècle, l'expression jetter la poudre en l'œil à quelqu'un avait le sens de "l'emporter sur quelqu'un" (CNRTL). En effet, l'idée de compétition est à l'origine de l'expression: elle nous vient des jeux olympiques antiques où les coureurs les plus rapides qui avaient dépassé les moins agiles les aveuglaient en soulevant avec leurs pieds du sable et de la poussière. Dans le recueil d'expressions et de proverbes latins répertoriés par le philosophe Érasme au XVIème siècle, on trouve l'adage pulverem oculis effundere, que la langue française a traduit littéralement par "jeter de la poudre aux yeux". On apprend que c'était aussi un stratagème utilisé en temps de guerre: acculer une armée de telle manière qu'en marchant sur l'ennemi, la poussière de la route se dirige dans leur direction et les empêche de bien voir¹. Plusieurs siècles plus tard, ce furent les nobles qui, passant en carrosse sur les routes, jetèrent de la poudre aux yeux du peuple qui, lui, n'avait pas d'autre choix que celui de se déplacer à pied. Dans un tout autre registre, "La Poudre aux yeux" est également le titre d'une comédie d'Eugène Labiche datant de 1861.


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Prendre la poudre d'escampette, c'est prendre la fuite. Le mot "escampette" est un diminutif de l'ancien substantif escampe, "fuite", lui-même tiré du verbe escamper, "s'enfuir, se sauver", datant de la fin du XIVème siècle. Autrefois, on disait prendre l'escampette. Le verbe escamper s'est transformé en descamper au XVIème siècle, qui a donné notre "décamper" actuel. Ces deux verbes dérivent du latin campus, "camp, champ", et ils ont une origine militaire avec l'expression "lever le camp", employée lorsqu'une armée part d'un endroit pour aller dans un autre.

La poudre d'escampette pourrait être de deux sortes différentes. Soit on comprend l'expression comme la poussière qu'une personne soulève avec ses pieds lorsqu'elle s'enfuit, soit l'on considère cette poudre dans le deuxième sens du mot, "substance solide divisée en de très petites particules homogènes": sucre en poudre, poudre à lever, lessive en poudre, etc. La poudre en question dans l'expression pourrait faire référence à une poudre médicinale, plus précisément une poudre purgative prescrite autrefois par les médecins et qui, peu de temps après que le patient l'avait absorbée, provoquait sa fuite pour aller se vider les intestins. Une telle scène se retrouve dans "Le malade imaginaire" de Molière où Argan se fait faire des purges pour soigner les maux dont il se croit atteint. Dans le même registre, la "poudre de perlimpinpin" qualifiait une poudre censée guérir, mais qui se révélait être un médicament inefficace vendu jadis par les charlatans. Le terme "perlimpinpin" évoque d'ailleurs une parodie de formule magique (CNRTL).


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Le troisième sens du mot "poudre" qui figure dans de nombreuses expressions et locutions désigne le mélange explosif pulvérulent:

-Mettre le feu aux poudres: provoquer une catastrophe ou des sentiments violents.

-Se répandre comme une traînée de poudre: se dit d'une nouvelle ou d'une rumeur qui se propage rapidement. L'image vient de la poudre à canon que l'on répandait selon une ligne pour communiquer le feu à l'amorce.

-Il/Elle n'a pas inventé la poudre (comprenez: la poudre à canon): il/elle n'est pas très intelligent(e). Locutions synonymes: il/elle n'a pas inventé l'eau chaude, l'eau tiède ou le fil à couper le beurre.

-Cela sent la poudre: il y a des menaces de conflit.


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¹Robert Bland, Proverbs, chiefly taken from the Adagia of Erasmus, with explanations, vol. II, London, Printed by C.Roworth, Bell-yard, Temple-bar, 1814.

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19/09/2014

Bricole

 

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Analyse d'un mot qui a connu une évolution sémantique complexe.


Dans le langage courant, le mot "bricole" qualifie une occupation insignifiante ou une chose de peu de valeur: occuper son temps libre à des bricoles; offrir, aller manger une petite bricole. Pour parler d'une chose qui a peu d'importance, on peut aussi utiliser les mots "babiole", "broutille" ou "vétille". Au Québec, on dit "bébelle": dépenser son argent à des bébelles. Au pluriel, ce sont des jouets: range tes bébelles. Enfin, le dernier sens du mot "bébelle" est "gadget".


Autrefois, le mot "bricole" avait nettement plus d'envergure qu'il n'en possède aujourd'hui. En effet, au Moyen Âge, une "bricole", appelée aussi "pierrière", faisait référence à une arme défensive qui se présentait sous la forme d'une catapulte à courroies: une machine de guerre pour lancer des pierres sur l'ennemi. Quant au verbe "bricoler", par allusion à la trajectoire des pierres propulsées par la catapulte, il voulait dire "zigzaguer; ricocher, biaiser" (Petit Robert).

À partir du XVIème siècle, lorsque la catapulte devient obsolète, le mot "bricole" prend le sens de "tromperie". On disait "donner une bricole à quelqu'un" pour dire "tromper quelqu'un en lui faisant entendre une chose pour une autre". Le dictionnaire de l'Académie française du XVIIIème siècle précise que "cela ne se dit guère qu'en parlant d'une menterie qu'un valet fait à son maître". L'édition du XIXème siècle, elle, relève que des expressions comme "jouer de bricole" et "n'aller que par bricoles" ("user de voies trompeuses et détournées"), "sont maintenant peu usitées".

Au pluriel, des "bricoles" étaient "une espèce de rets ou de filets pour prendre des cerfs, des daims: tendre les bricoles, le cerf a donné dans les bricoles". On retrouve ici le sens de tromperie et de ruse hérité de la catapulte et adapté au domaine de la chasse. Aujourd'hui, dans le langage populaire, "bricole" employé au pluriel a le sens d'"ennuis": si tu continues, il va t'arriver des bricoles. Cela pourrait venir des filets d'autrefois qui piégeaient les animaux et leur réservaient un sort funeste.

Enfin, on disait figurément et adverbialement "de bricole, par bricole" pour dire "indirectement": "s'il ne peut parvenir là directement, il y viendra de bricole". Là encore, c'est le sens de "moyen détourné pour parvenir à ses fins en usant d'un stratagème" qui prédomine. 

Au XVIIème siècle, le mot "bricole" acquiert le sens érotique de "bricole masculine". Et le verbe "bricoler" suit le mouvement avec l'expression "bricoler une femme". Une autre expression, "mettre en la bricole", signifiait "tromper" dans le langage  de la relation amoureuse¹. Mais comment en est-on arrivé au sens actuel de "chose de peu de valeur" ? Voici la réponse: "L'emploi érotique du terme "bricole", qui désigne aussi plus généralement l'acte sexuel en un sens analogue à celui de "bagatelle", contribue probablement à la généralisation du sens euphémistique que nous utilisons aujourd'hui - "petite chose sans importance " (Alain Rey, 1995)"². De là aussi, vraisemblablement, le sens moderne de "bricoler", apparu au XIXème siècle: s'occuper chez soi à de petits travaux manuels (aménagements, réparations, etc.)


"Bricole" dériverait de l'ancien français bric ou briche, "piège à prendre les bêtes", bric/briche se rattachant au radical germanique brech, "rompre, briser" (Littré): on pense naturellement à l'allemand brechen et à l'anglais break, "casser", la catapulte servant en effet à démolir les murailles de l'ennemi. Il existe un mot en moyen néerlandais qui appartient également à la famille de l'allemand brechen: bricke ou brike, "morceau, débris".

"Bricole" pourrait aussi être issu de l'italien briccola, "catapulte", attesté par le latin médiéval de Gênes aux XIIème et XIIIème siècles et à la fin du XIVème siècle en toscan, mot lui-même dérivé du longobard brihhil, "celui qui casse, qui rompt" (CNRTL). Brihhil aurait donné brehhan en vieux haut allemand, puis brechen.

Les Longobards étaient un peuple germanique d'origine scandinave. Ils appartenaient au groupe des Germains de l'Elbe, où ils se sont installés au Ier siècle pour affronter l'empereur Tibère. On les connaît plus couramment sous le nom de Lombards.

À Venise, on appelle bricola le dispositif composé de trois troncs d'arbre qui indique aux bateaux quels sont les canaux navigables de la lagune de manière à ce qu'ils ne s'ensablent pas. Ce terme vient probablement du fait que ces constructions plantées dans l'eau ressemblent à des catapultes.


La bricole du Moyen Âge lançait des pierres à l'aide de cordes, d'où les sens particuliers de "courroie" et de "ricochet" que possède aussi ce mot:

1. La lanière de cuir que l'on passe sur ses épaules pour transporter une lourde charge ou autour de la poitrine pour tirer une voiture: une bricole de déménageur.

2. La courroie du harnais que l'on applique sur la poitrine du cheval.

3. Au billard, coup par lequel on envoie sa bille frapper l'une des bandes de manière à ce qu'elle touche ensuite la bille sur laquelle on joue. Au jeu de paume, très en vogue en France du XIIIème au XVIIIème siècle et que l'on peut considérer comme l'ancêtre du tennis et du squash, le terme  "bricole" décrivait le retour de la balle qui a frappé un mur.

4. Dans le vocabulaire militaire, ricochet d'un projectile qui frappe après avoir rebondi.


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¹Didier Schwint, Le savoir artisan, L'Harmattan, 2002.

²Françoise Odin & Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l'épreuve de la notion de bricolage, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010.

Toutes les autres citations sont tirées du Dictionnaire de l'Académie française de 1695, 1765 et 1835.

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