02/12/2014

Ailleurs

 

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Il y a quelques semaines, nous avons analysé deux adverbes de temps: désormais et dorénavant (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). Aujourd'hui, place à un autre adverbe, de lieu cette fois-ci: ailleurs.


"Ailleurs" signifie "en un autre endroit que celui où l'on se trouve": nous ne sommes pas bien installés ici, allons ailleurs; je serais mieux ailleurs que dans ce village où rien ne se passe. Cet adverbe vient du latin in aliore loco qui signifie précisément "dans un autre lieu". Synonyme: autre part. "Nulle part ailleurs" veut dire "en aucun autre endroit que celui-ci" et "partout ailleurs" "en tout autre endroit".

"Ailleurs" peut aussi faire référence à un autre auteur, un autre livre ou un autre passage d'un document écrit: un tel style ne se rencontre guère ailleurs que chez Duras; j'ai lu ailleurs que ce roman était controversé; nous avons dit ailleurs que de telles hypothèses ne seront pas prises en compte.

Enfin, "ailleurs" peut indiquer une autre origine, une autre cause que celle qui est donnée ou dont il est question: c'est ailleurs qu'il faut chercher l'origine du mal.

On dit d'une personne distraite ou qui rêve qu'elle "est ailleurs", qu'elle "a la tête ailleurs" ou qu'elle "a l'air ailleurs". "Être dans la lune" et "être dans les nioles" sont des expressions équivalentes: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

L'expression "aimer ailleurs" signifie "aimer une autre personne". Elle n'est plus aussi courante de nos jours qu'elle l'était autrefois. On la rencontre notamment chez Corneille. Voici un extrait du dialogue entre Vinius, le consul, et Othon, le sénateur romain et amant de Plautine, tiré de la tragédie "Othon" (1664):


- Il ne faut plus l'aimer.

- Quoi ! pour preuve d'amour...

- Il faut faire encor plus, seigneur, en ce grand jour;

Il faut aimer ailleurs.

- Ah ! que m'osez-vous dire ?

- Je sais qu'à son hymen tout votre cœur aspire;

Mais elle, et vous, et moi, nous allons tous périr;

Et votre change seul nous peut tous secourir.


Aujourd'hui, pour dire que l'on est infidèle, on emploie couramment l'expression "aller voir ailleurs".

"Ailleurs" peut être précédé de la préposition de provenance "de": on vient d'ailleurs pour le consulter; nos amis d'ici et d'ailleurs; des extraterrestres venus d'ailleurs, c'est-à-dire d'une autre planète. À ce propos, à Yverdon-les-Bains, dans le canton de Vaud, se trouve la Maison d'Ailleurs, un musée consacré à la science-fiction, à l'utopie et aux voyages extraordinaires.

Enfin, "ailleurs" se décline en nom masculin dans le sens de "ce qui est ailleurs, différent ou lointain": la quête d'un ailleurs. Cet emploi appartient au registre littéraire.


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On rencontre aussi "ailleurs" dans deux locutions adverbiales: "d'ailleurs" (à ne pas confondre avec "ailleurs" précédé de la préposition "de") et "par ailleurs":

1. "D'ailleurs" indique que l'esprit envisage un autre aspect des choses et permet d'ajouter une nuance nouvelle, le plus souvent avec une valeur concessive: elle ne voit jamais sa famille qui d'ailleurs ne s'en plaint pas; cette pièce de théâtre, très bonne d'ailleurs, n'a pas trouvé son public. Synonymes: du reste, au reste. Dans certains cas, "d'ailleurs" fonctionne comme "en plus" ou "en outre", apportant une confirmation, une preuve ou une conséquence logique de ce qui a été avancé: je ne vous ai pas menti; d'ailleurs, je vous en apporterai la preuve.

2. "Par ailleurs" signifie "d'un autre côté", d'autre part", "d'un autre point de vue": il est scientifique et par ailleurs féru de littérature.


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En guise de conclusion, citons ce proverbe: l'herbe est toujours plus verte ailleurs. On l'utilise lorsqu'on a l'impression que ce qui se passe dans un autre endroit ou ce que d'autres personnes vivent est meilleur que ce qu'on l'on vit au moment même. Ce proverbe pourrait faire allusion à la verdeur des prés, signe d'abondance et de prospérité, ou souligner un effet d'optique trompeur qui donne à la couleur de l'herbe un éclat plus intense lorsqu'on l'observe de loin, mettant ainsi en évidence que nous avons tort d'envier les autres au lieu de nous satisfaire de l'instant présent.


07:36 Publié dans Adverbe, Culture, Pierre Corneille | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | |

22/11/2014

Chef !

le-chef-de-gare-magnifique.jpgLe mot "chef" est issu du latin caput, capitis, "tête (d'homme ou d'animal)", au sens figuré "bout, extrémité, pointe", d'où "ce qui est important" et "celui qui est à la tête de".

"Chef" a coexisté dans la langue française comme synonyme de "tête" jusqu'au XVIème siècle. Ce sens subsiste dans un mot et dans deux locutions que l'on utilise aujourd'hui encore:

-Couvre-chef: chapeau.

-Branler, opiner du chef: approuver les propos de son interlocuteur en bougeant la tête (on peut aussi dire "opiner du bonnet").

-De son chef, de son propre chef ou de son plein chef: de sa propre initiative, de soi-même, par une décision personnelle. Agir, faire quelque chose de son propre chef. Dans cette locution figurée, le mot "chef" est à comprendre comme représentant le pouvoir de décider ou de juger que possède une personne.

Le mot "chevet" appartient à la même famille. Il dérive du latin classique capitium, "ouverture supérieure d'un vêtement par lequel on passe la tête" et, en latin médiéval, "tête de lit", "partie d'une église". On appelle en effet "chevet" la partie du lit qui est proche de la tête. On parle d'une "lampe de chevet" et d'une "table de chevet". Il y a bien sûr aussi le "livre de chevet" que l'on garde à portée de main et que l'on consulte avant de s'endormir. L'expression "au chevet de quelqu'un" signifie "auprès du lit de quelqu'un": s'asseoir, rester au chevet d'un malade pour lui prodiguer des soins. En architecture, le chevet désigne la partie d'une église qui se trouve à la tête de la nef, derrière le chœur, généralement de forme arrondie.

Des mots comme "cap", "capital", "capitale", "capiteux" ou "décapiter" ont la même origine.


Dans le sens figuré de "ce qui est principal, essentiel", le mot "chef" signifie dans le langage juridique un "élément particulier d'une action en justice, groupé avec d'autres dans une même procédure"; chef d'accusation: point sur lequel porte une accusation. Il existe aussi la locution "au premier chef": en premier lieu, avant tout, au plus haut point. Il importe au premier chef de recueillir des témoignages: il est capital de recueillir des témoignages. Dans la même famille, les mots "chef-d'œuvre" et "chef-lieu", ainsi que le Capitole romain, du latin Capitolium, lui-même dérivé de caput dans le sens de "sommet", puisque le Capitole est l'une des sept collines de Rome et qu'autrefois, il s'agissait du centre religieux et politique de la ville. Le mot pourrait aussi devoir sa source à la découverte d'une tête dans les fondations du temple de Jupiter Capitolin, l'un des anciens monuments du Capitole, terminé à la fin du VIème siècle avant J.-C., mais cette origine est fortement controversée. Mentionnons également le Capitole des Etats-Unis situé à Washington et, plus près de chez nous, le plus ancien cinéma de Lausanne ouvert en 1929 et qui est aussi la plus grande salle de cinéma encore en activité en Suisse: le Capitole, avenue du Théâtre 6.


Le sens le plus courant du mot "chef" est celui de la personne qui est à la tête de quelque chose, qui dirige, commande, gouverne. En Suisse romande, le féminin "cheffe" est aujourd'hui très répandu. Un "petit chef" est une personne qui possède une supériorité hiérarchique modeste, mais qui abuse de son autorité: jouer au petit chef. On peut aussi dire: chefaillon ou capo (diminutif péjoratif de "caporal" qui nous vient aussi du latin caput, tout comme le mot "capitaine"). Un(e) sous-chef(fe) est le/la responsable hiérarchique qui vient immédiatement après le/la chef(fe).

On trouve des chef(fe)s partout, dans tous les milieux et dans toutes les professions. En voici une liste non exhaustive:

-Chef d'entreprise. Synonymes: patron, PDG.

-Chef d'État. Synonyme: président.

-Chef de chantier. Synonyme: contremaître.

-Chef de gare, de train.

-Dans le langage militaire, chef d'état-major, chef de section (synonymes: lieutenant, sous-lieutenant ou adjudant).

-Chef d'une secte. Synonymes: chef spirituel, gourou.

-Chef de famille: personne qui assure la direction matérielle et morale de la famille.

-Chef d'orchestre, chef de chœurs.

-Chef de cuisine, chef cuisinier ou simplement chef. Autrefois, on disait "maître queux" (du latin coquus, "cuisinier"). Un "chef de partie" est un cuisinier confirmé qui a une responsabilité précise et qui est aidé dans sa tâche par un ou plusieurs commis. La "surprise du chef" est un plat concocté par le chef pour surprendre un client, il s'agit généralement d'un dessert. Par extension, dans le langage familier, on appelle aussi comme cela un événement inattendu et agréable.

-Pour certaines professions ou fonctions, le mot "chef" se place en apposition: médecin-chef, adjudant-chef, sergent-chef, gardien-chef.


Sans avoir de responsabilité particulière au sein d'une équipe de collaborateurs, on peut aussi nommer "chef" une personne que l'on considère comme remarquable. Synonymes: as, champion. Et on utilise la locution familière "se débrouiller comme un chef" pour qualifier quelqu'un qui se débrouille très habilement,.

La locution "en chef" signifie "en qualité de chef", "en premier": le rédacteur en chef d'un journal, le conservateur en chef d'un musée, le général en chef d'une armée.


Le français a fourni à l'anglais les mots chief et l'ancien kerchief, "fichu" (emprunté à l'ancien français cuevrechief, "couvre-chef", au XIIIème siècle), qui se retrouve dans l'actuel handkerchief, "mouchoir". "Chef" dans le sens de "patron" est également passé en espagnol (jefe), en catalan (xef) et en allemand (Chef). Enfin, on retrouve les mots "capitaine" et "caporal" en anglais (captain, corporal), en allemand (Kapitän, Korporal) et en néerlandais (kapitein) (Petit Robert).

12/11/2014

Zest(e), zist

 

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Dans le langage courant, le mot "zeste" renvoie à une petite lame très mince que l'on coupe sur le dessus de l'écorce des agrumes, généralement un citron ou une orange, et servant à parfumer des crèmes, des gâteaux ou des liqueurs. Au sens figuré, "zeste" est une petite quantité de quelque chose: un zeste d'humour, de fantaisie ou d'insolence.

Ce mot a un autre sens, beaucoup moins connu: dans le langage de la botanique, un "zeste" désigne la cloison membraneuse qui partage en quatre cavités l'intérieur de la noix.


Autrefois, le mot "zeste" possédait plusieurs autres significations, aujourd'hui tombées en désuétude.

Au XVIIème siècle, "zest(e)" était une onomatopée exprimant le bruit fait par un mouvement rapide, une secousse ou un coup. On l'utilisait dans le langage familier comme une interjection lorsque l'on rejetait avec moquerie les paroles d'une personne: il se vante de faire telle chose, zest ! (comprenez: je ne le crois pas). On peut imaginer le geste de dénégation de la main accompagnant cette répartie. L'interjection indiquait aussi la promptitude, la légèreté: à ces mots, zest, il s'échappe¹. Enfin, elle servait à exprimer un coup d'épée: "Tien, c'est pour toi, zeste, j'ai paré le coup."²

Le mot a pris ensuite le sens de "chose de peu d'importance". On disait en effet familièrement pour marquer le peu de cas qu'on faisait d'une chose ou son peu de valeur: cela ne vaut pas un zeste, je n'en donnerais pas un zeste. C'est probablement de là que nous vient le sens de "petite lame de citron ou d'orange" que nous connaissons aujourd'hui. Jadis, il existait aussi le "zeste de Limousin" qui avait une fonction bien particulière: "Un zeste dont la signification naturelle veut dire un petit morceau d'écorce d'orange, ou de citron, qu'on jette dans un verre plein de vin pour lui donner bon goût & bonne odeur, & par ironie, zeste de Limousin, c'est une croute ou mie de pain dans du vin, comme on dit des trempettes."³

Au début du XVIIIème siècle, apparaît la locution proverbiale et familière "entre le zist et le zest" qui se dit d'une personne indécise ou d'une chose ni bonne ni mauvaise, difficile à définir ou à juger. Cette locution est aujourd'hui vieillie. Dans "Du côté de chez Swann" de Marcel Proust, on trouve la réplique suivante dans la bouche de Monsieur Verdurin, réplique qui est d'ailleurs un condensé d'expressions toutes faites: "Il [Swann] n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle différence avec Forcheville ! Voilà au moins un homme qui vous dit carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît pas. Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin."

Dans le "Dictionnaire d'étymologie française (d'après les résultats de la science moderne)" d'Auguste Scheler paru en 1862, on trouve la définition suivante du mot "zist": "Variété de zest, employé dans la loc. « entre le zist et le zest », locution analogue à « bonnet blanc et blanc bonnet »." L'expression repose sur un jeu de mots qui reprend le sens de l'onomatopée analysée plus haut: "zest(e)" exprimant un mouvement rapide, une secousse, ce mouvement pouvant changer de direction, d'où le "zist" et la notion d'indécision, d'hésitation qui en résulte. Avec notre compréhension moderne du mot "zeste", l'expression repose bien sûr également sur une ambiguïté parce que le zist est la partie blanche située entre la pulpe et le zeste d'un agrume: il est donc facile de les confondre, d'autant plus qu'il reste forcément toujours un peu de zist sur un bout de zeste...


***


¹Dictionnaire de l'Académie française, 1762, 1765 et 1835.

²&³Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, par Philibert-Joseph Le Roux, À Amsterdam, chez Zacharie Chastelain, 1750.

08:00 Publié dans Cuisine; gastronomie, Culture, Jeux de mots, Marcel Proust | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | |